Décision de référence : cc • N° 13-19.206 • 2015-03-18 • Consulter la décision →
La gestion des congés et du compte épargne-temps (CET) peut rapidement devenir un casse-tête. La Cour de cassation, dans un arrêt du 18 mars 2015, a répondu clairement à une question épineuse : l'employeur peut-il imposer à un salarié la prise de jours de repos placés sur son CET ? La réponse est non. Cette décision, qui concerne un salarié de Vitré, a des implications concrètes pour tous les acteurs du monde du travail.
Qui n'a jamais eu un différend avec son employeur sur la prise de ses congés ? La question est d'autant plus sensible lorsqu'il s'agit de jours de repos compensateur de remplacement (RCR) – ces jours qui viennent compenser des heures supplémentaires non rémunérées. Leur régime juridique diffère de celui des congés payés classiques. L'arrêt de la Cour de cassation du 18 mars 2015 (n° 13-19.206) précise que l'employeur ne peut pas, sans l'accord du salarié, imposer la prise de ces jours lorsqu'ils ont été versés sur un compte épargne-temps.
Cette décision, rendue par la chambre sociale de la Cour de cassation, est une victoire pour les salariés. Elle rappelle que l'épargne-temps est un outil de gestion des temps de repos qui appartient au salarié, et que l'employeur ne peut y puiser unilatéralement. Mais attention, des nuances existent selon la nature des jours concernés. Décryptons ensemble cette affaire qui s'est déroulée dans le ressort de la cour d'appel de Rennes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, salarié d'une société à Vitré, avait accumulé des jours de repos compensateur de remplacement (RCR) sur son compte épargne-temps (CET), conformément à un accord d'entreprise. En décembre 2010, son employeur, confronté à une baisse d'activité, a placé l'entreprise en chômage partiel. Pour limiter l'impact financier, il a imposé à M. X de prendre ses jours de RCR pendant cette période, sans recueillir son accord préalable.
M. X a contesté cette décision. Selon lui, l'employeur ne pouvait pas l'obliger à puiser dans son CET sans son consentement. Il a saisi le conseil de prud'hommes de Rennes, qui lui a donné raison. Les juges ont estimé que l'employeur avait violé les dispositions conventionnelles applicables, en imposant la prise de ces jours sans l'accord du salarié. La société a alors fait appel, mais la cour d'appel de Rennes a confirmé le jugement.
L'employeur s'est pourvu en cassation. Il arguait que, selon les articles L. 3121-24 et D. 3121-10 du Code du travail, l'employeur peut imposer la prise de la contrepartie obligatoire en repos (COR) en l'absence de demande du salarié, et qu'il en va de même pour les RCR. La Cour de cassation a rejeté cette argumentation. Elle a jugé que les RCR, une fois affectés au CET, ne relèvent pas du même régime que la COR. L'employeur ne peut donc pas les imposer unilatéralement.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La décision de la Cour de cassation repose sur une distinction fondamentale entre deux types de repos : la contrepartie obligatoire en repos (COR) et le repos compensateur de remplacement (RCR). La COR est due au salarié qui dépasse le contingent annuel d'heures supplémentaires. L'employeur peut, en l'absence de demande du salarié, lui imposer de la prendre dans un délai d'un an (articles L. 3121-24 et D. 3121-10). En revanche, le RCR est un repos qui remplace le paiement des heures supplémentaires, et qui peut être affecté à un CET avec l'accord du salarié.
La Cour précise que les dispositions légales relatives à la COR ne sont pas applicables aux RCR placés sur un CET. Pourquoi ? Parce que le CET est un dispositif conventionnel ou contractuel, dont les règles sont fixées par l'accord collectif ou le contrat de travail. L'employeur ne peut pas unilatéralement modifier les conditions d'utilisation des jours épargnés. Il doit respecter la volonté du salarié, qui a librement choisi de placer ses RCR sur le CET.
En l'espèce, le conseil de prud'hommes avait constaté que l'employeur avait utilisé les jours de RCR placés sur le CET sans l'accord du salarié. La Cour de cassation valide ce raisonnement : en agissant ainsi, l'employeur a violé les textes conventionnels qui régissaient le CET. Elle rejette donc le pourvoi et condamne l'employeur. Cet arrêt confirme une jurisprudence protectrice des droits du salarié sur son épargne-temps.
Ce raisonnement s'inscrit dans une logique de protection du salarié. La Cour rappelle que l'épargne-temps appartient au salarié, et que l'employeur ne peut en disposer que dans les limites fixées par l'accord collectif ou le contrat. Une question se pose : cette solution s'applique-t-elle à tous les types de jours placés sur un CET ? La réponse est nuancée, comme nous allons le voir.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les salariés : cette décision renforce votre maîtrise de votre épargne-temps. Si vous avez placé des jours de RCR sur un CET, votre employeur ne peut pas vous imposer de les prendre sans votre accord, même en cas de chômage partiel. Concrètement, si votre employeur vous demande de puiser dans votre CET pour éviter une baisse de salaire, vous pouvez refuser. Par exemple, un salarié ayant accumulé des jours de RCR sur son CET peut refuser de les poser pendant une période de chômage partiel, sauf si l'accord collectif prévoit le contraire.
Pour les employeurs : vous devez être prudents. Si vous souhaitez imposer la prise de jours de repos, assurez-vous qu'il s'agit de la COR et non de RCR placés sur un CET. En cas de doute, consultez l'accord collectif ou le contrat de travail. Une erreur peut vous coûter cher : rappel des jours, dommages et intérêts, et frais de procédure. Par exemple, une PME peut éviter un litige en négociant avec ses salariés plutôt qu'en imposant unilatéralement la prise de jours de CET.
Pour les professionnels de l'immobilier : cette décision peut avoir un impact indirect. Par exemple, un agent immobilier salarié qui cumule des RCR sur son CET peut voir son employeur tenter de lui imposer des congés pendant une période creuse. L'arrêt rappelle que cela n'est pas possible sans accord. Un promoteur immobilier employant des salariés doit donc être vigilant dans la gestion des CET.
Les montants en jeu peuvent être significatifs. Un salarié qui perdrait des jours de RCR imposés sans accord pourrait réclamer une indemnisation équivalente à la valeur des jours, majorée des dommages et intérêts, sans compter les frais de justice.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez votre accord collectif ou contrat de travail : Avant d'imposer ou de contester une prise de jours, lisez attentivement les règles applicables à votre CET. Certains accords peuvent prévoir des modalités spécifiques. Si vous êtes salarié, demandez une copie de l'accord à votre employeur.
- Obtenez un accord écrit du salarié : Si vous êtes employeur et souhaitez utiliser les jours de RCR d'un salarié pendant une période de chômage partiel, faites signer un document d'accord. Cela vous protégera en cas de contestation. Un simple email peut suffire.
- Distinguer COR et RCR : Ne confondez pas les deux types de repos. La COR peut être imposée, pas les RCR placés sur CET. En cas de doute, consultez un avocat spécialisé en droit du travail, comme Maître Cécile Zakine.
- Documentez vos décisions :

