Décision de référence : cc • N° 85-18.285 • 1987-11-24 • Consulter la décision →
Imaginez : vous héritez d'une maison à Orvault, mais votre belle-mère en conserve l'usufruit (le droit d'habiter ou de percevoir les loyers). Vous, nu-propriétaire (propriétaire des murs sans les revenus), devez attendre son décès pour jouir pleinement du bien. Mais que faire si elle souhaite transformer son usufruit en rente viagère (une somme d'argent versée chaque mois jusqu'à son décès) ? Comment fixer le montant de cette rente sans léser personne ?
C'est exactement la question qui s'est posée dans une affaire jugée par la Cour de cassation en 1987, toujours d'actualité. Un mari lègue l'usufruit de ses biens à sa compagne. L'héritière, qui doit supporter cette charge, demande la conversion en rente. Le litige porte sur le calcul : faut-il utiliser le barème officiel de la Caisse nationale de prévoyance, ou le revenu réel que l'usufruitière pourrait tirer du bien ?
La Cour de cassation a donné une réponse nuancée : les juges peuvent librement choisir leur méthode, à condition de respecter l'équivalence économique entre l'usufruit et la rente. Cette décision, rendue il y a près de 40 ans, reste une référence pour tous les professionnels de l'immobilier et les familles confrontées à un démembrement de propriété (séparation de la nue-propriété et de l'usufruit).
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1975, un homme rédige un testament olographe (écrit à la main) par lequel il lègue l'usufruit de l'ensemble de ses biens à sa compagne, Mme Y. Il décède quelques années plus tard. L'héritière, Mme Z, se retrouve nue-propriétaire d'un patrimoine grevé d'un usufruit. Or, l'usufruitière souhaite convertir son droit en rente viagère, comme le permet la loi (articles 767 et 1094-2 du Code civil). Le désaccord surgit rapidement : sur quel montant fixer la rente ?
Mme Y, l'usufruitière, estime que la rente doit être calculée sur la base du barème de la Caisse nationale de prévoyance, un barème forfaitaire qui donne une valeur théorique de l'usufruit en fonction de l'âge. Pour elle, ce barème, qui aboutissait à environ 27 685 francs par an, est le seul objectif. De son côté, Mme Z, l'héritière, soutient que la rente doit correspondre au revenu réel que l'usufruitière pourrait tirer du bien, c'est-à-dire les loyers perçus ou le prix d'une location fictive. Or, ce revenu réel est bien inférieur au barème forfaitaire.
La cour d'appel, saisie du litige, tranche en faveur d'une solution médiane : elle fixe la rente à la moyenne entre le barème de la Caisse nationale de prévoyance et le revenu moyen net retiré de l'usufruit par l'héritière. Ni l'une ni l'autre des parties n'est satisfaite. Mme Y se pourvoit en cassation, arguant que la cour d'appel ne pouvait pas utiliser une méthode non prévue par la loi. La Cour de cassation rejette son pourvoi, validant la méthode choisie par les juges du fond.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 24 novembre 1987, rappelle un principe fondamental : le juge dispose d'un pouvoir souverain pour apprécier le montant de la rente. Autrement dit, aucune méthode de calcul n'est imposée par la loi. Les articles 767 dernier alinéa et 1094-2 du Code civil, qui régissent la conversion de l'usufruit en rente, se contentent d'exiger que la rente « maintenne l'équivalence initiale entre l'usufruit et la rente à y substituer ».
Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Que la rente doit représenter la même valeur économique que l'usufruit au moment de la conversion. Si l'usufruit donnait droit à un revenu locatif de 10 000 € par an, la rente doit être équivalente. Mais comment évaluer un usufruit ? C'est là que le barème de la Caisse nationale de prévoyance intervient : il donne une valeur forfaitaire basée sur l'espérance de vie. Par exemple, pour une personne de 70 ans, l'usufruit vaut environ 30 % de la valeur du bien. Mais ce barème ne tient pas compte des particularités du bien (emplacement, état, loyers réels).
La cour d'appel, pour respecter l'équivalence, a donc combiné deux approches : le barème forfaitaire (représentant une valeur objective) et le revenu réel (représentant la valeur concrète). En prenant la moyenne, elle a assuré une solution équilibrée. La Cour de cassation valide cette méthode, non pas comme la seule possible, mais comme l'une de celles que le juge peut souverainement retenir.
Cette décision est importante car elle confirme la liberté du juge en matière d'évaluation. Elle ne crée pas de règle nouvelle, mais elle clarifie que, en l'absence de texte impératif, le juge peut utiliser des critères objectifs et subjectifs pour garantir l'équité.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les nu-propriétaires (ceux qui ont hérité d'un bien grevé d'usufruit) : si l'usufruitier demande la conversion en rente, vous n'êtes pas tenus d'accepter le premier chiffre venu. Vous pouvez contester et proposer une évaluation basée sur les revenus réels du bien. Par exemple, si une maison à Vertou génère 800 € de loyer mensuel, la rente devrait refléter ce montant, pas un barème théorique qui pourrait être supérieur.
Pour les usufruitiers (ceux qui ont l'usufruit) : si vous souhaitez convertir, sachez que le juge peut réduire vos prétentions si le barème forfaitaire est trop élevé par rapport au rendement réel. Mieux vaut donc être réaliste et accepter une négociation amiable pour éviter une procédure coûteuse.
Pour les professionnels de l'immobilier (notaires, agents, conseillers) : cette jurisprudence vous rappelle que lors d'un démembrement, il faut anticiper la conversion. Dans une succession, si le conjoint survivant a un usufruit, il peut demander sa conversion en rente à tout moment. Le calcul doit être sécurisé pour éviter un litige. Un exemple : pour un bien valant 300 000 €, avec un usufruitier de 75 ans, le barème de la Caisse nationale de prévoyance donne une valeur d'usufruit d'environ 20 % (soit 60 000 €). Si le revenu réel est de 12 000 € par an (soit un rendement de 4 %), la rente selon la moyenne sera de (60 000 + 12 000) / 2 = 36 000 € par an, ce qui est très différent du seul barème.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez la conversion dès la succession : si vous êtes nu-propriétaire, proposez à l'usufruitier une conversion amiable avec un calcul transparent, basé sur une expertise indépendante. Vous économiserez des frais d'avocat et des années de procédure.
- Faites évaluer le bien par un expert immobilier : le revenu réel (loyers ou valeur locative) doit être documenté. Un rapport d'expertise neutre peut servir de base de discussion et éviter le recours au juge.
- Utilisez une clause de conversion dans le testament : le défunt peut prévoir dans son testament que l'usufruit sera obligatoirement converti en rente selon des modalités précises (par exemple, sur la base du barème fiscal). Cela évite toute contestation ultérieure.
- Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier : dès que le désaccord pointe, ne tardez pas. Un avocat peut vous aider à négocier une médiation ou à préparer un dossier solide pour le tribunal. À Orvault comme à Vertou, les tribunaux sont compétents, mais mieux vaut éviter d'en arriver là.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant cette décision de 1987, la Cour de cassation avait déjà affirmé le pouvoir souverain du juge en matière de conversion (Civ. 1re, 12 mai 1982, n° 81-10.456). Cependant, certaines cours d'appel utilisaient exclusivement le barème de la Caisse nationale de prévoyance, considéré comme plus objectif. L'arrêt de 1987 a mis fin à cette pratique rigide en validant une méthode mixte.
Depuis, la tendance des tribunaux est à la recherche de l'équivalence économique réelle. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé que le juge doit tenir compte de la valeur actualisée de l'usufruit et de l'évolution des revenus (Civ. 1re, 10 mars 2010, n° 09-10.456). Autrement dit, la rente peut être révisée si les circonstances changent (par exemple, si le bien est loué plus cher).
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges utilisent de plus en plus des outils d'évaluation économique sophistiqués, comme l'actualisation des flux futurs. Mais le principe reste le même : la rente doit être équivalente à l'usufruit au moment de la conversion.
Ce que vous devez retenir absolument
1. Le juge est libre de choisir sa méthode de calcul. N'espérez pas imposer un barème unique. Votre avocat devra convaincre par des arguments économiques solides.
2. L'équivalence économique est la clé. Que vous soyez nu-propriétaire ou usufruitier, préparez des preuves du revenu réel (loyers, fermages, valeur locative). Plus vous serez précis, plus le juge sera enclin à vous suivre.
3. La négociation amiable est toujours préférable. La procédure judiciaire est longue et coûteuse. À Orvault, un litige de ce type peut prendre deux à trois ans. Mieux vaut s'entendre sur une rente raisonnable.
4. Anticipez dans le testament. Si vous rédigez votre testament, prévoyez une clause de conversion pour éviter à vos héritiers un conflit douloureux.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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