Décision de référence : cc • N° 11-13.679 • 2012-09-19 • Consulter la décision →
Vous habitez une résidence avec un jardin partagé, une allée commune, ou un parking que vous utilisez avec vos voisins ? Peut-être même payez-vous une cotisation à une association pour l'entretien de ces espaces. Mais attention : sans une organisation réelle et fonctionnelle, votre ensemble immobilier pourrait être considéré comme une copropriété, avec tout ce que cela implique en termes de règles et de charges. C'est ce que la Cour de cassation a rappelé dans un arrêt du 19 septembre 2012, une décision qui a fait date pour les propriétaires de Boulogne-Billancourt comme pour ceux de Créteil.
Qui n'a jamais rêvé d'échapper aux contraintes de la copropriété ? Entre les assemblées générales interminables, les charges imprévues et les conflits de voisinage, l'idée d'une organisation alternative séduit. Mais est-ce si simple ? La réponse est non, comme le montre cette affaire. Une SCI et une association cultuelle avaient cru pouvoir s'affranchir du statut de la copropriété en signant une convention. Mais les juges ont eu un autre avis.
Alors, que faut-il exactement pour qu'un ensemble immobilier ne soit pas régi par la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété ? La réponse tient en deux conditions : une convention contraire ET une organisation effective. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Imaginez une SCI propriétaire d'un immeuble à Boulogne-Billancourt. Elle consent un bail emphytéotique (un bail de très longue durée, généralement 18 à 99 ans) à une association cultuelle, l'association Or Thora. Le contrat prévoit que l'association devra payer une quote-part des charges, mais sans préciser comment gérer les parties communes — escalier, toiture, chaufferie commune.
Très vite, les relations se tendent. La SCI estime que l'association ne paie pas sa part. L'association, de son côté, soutient qu'aucune copropriété n'a été constituée et qu'elle n'a donc pas à supporter les charges selon les règles de la copropriété. Le litige est porté devant le tribunal de grande instance de Paris, puis en appel, et enfin devant la Cour de cassation.
Surprise : la cour d'appel avait donné raison à l'association, estimant que la convention entre les parties suffisait à exclure l'application du statut de la copropriété. Mais la Cour de cassation casse cette décision. Elle estime que les juges du fond n'ont pas vérifié si une organisation alternative avait effectivement été mise en place. En clair, une simple feuille de papier ne suffit pas : il faut des preuves tangibles d'une gestion commune, comme des réunions, un budget, ou des décisions collectives.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1er de la loi du 10 juillet 1965, qui définit la copropriété comme tout immeuble bâti ou groupe d'immeubles bâtis dont la propriété est répartie entre plusieurs personnes, par lots comprenant chacun une partie privative et une quote-part de parties communes. Pour qu'un ensemble immobilier échappe à ce régime, il faut démontrer deux choses : l'existence d'une convention contraire (un accord écrit prévoyant une organisation différente) ET la création effective de cette organisation.
En l'espèce, la cour d'appel avait relevé que la convention prévoyait que l'association Or Thora devait payer une quote-part, mais sans décrire comment gérer les équipements communs. Aucune association syndicale libre (une association de propriétaires gérant les parties communes) n'avait été constituée, aucun règlement de copropriété n'avait été rédigé. Les magistrats de la Cour de cassation ont donc logiquement estimé que la condition d'organisation effective n'était pas remplie.
C'est une confirmation d'une jurisprudence constante : depuis plusieurs années, la Cour de cassation exige que la volonté de ne pas être en copropriété soit matérialisée par des actes concrets. Une simple clause dans un contrat ne suffit pas. Pour les propriétaires, c'est un signal fort : si vous voulez éviter la copropriété, il faut mettre en place une véritable structure de gestion, avec des comptes, des décisions collectives et une transparence.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un lot dans un ensemble immobilier sans règlement de copropriété, vous devez être vigilant. Voici les implications par profil :
- Propriétaire bailleur : Si vous louez un bien dans une résidence sans copropriété déclarée, vous pouvez être redevable de charges de copropriété rétroactivement si un juge estime que le statut s'applique. Par exemple, à Créteil, un propriétaire a dû payer 5 000 € de charges impayées sur trois ans parce que l'association censée gérer les parties communes n'avait jamais fonctionné.
- Acquéreur : Avant d'acheter un lot, vérifiez si l'ensemble est en copropriété ou non. Demandez les procès-verbaux d'assemblée générale ou les comptes de l'association. Sans cela, vous risquez d'acheter un bien dont les charges futures sont imprévisibles.
- Copropriétaire : Si vous êtes déjà en copropriété, cette décision vous protège : elle empêche les promoteurs ou les voisins de contourner les règles en créant des conventions de complaisance.
En pratique, si vous êtes dans une situation floue, vous devez agir vite : soit régulariser en constituant une copropriété, soit prouver que vous avez une organisation alternative effective. Le délai de prescription pour réclamer des charges est de 5 ans (article 2224 du Code civil).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un règlement de copropriété : Même si vous pensez être en dehors du statut, un règlement clair évite les ambiguïtés. Faites appel à un notaire ou un avocat.
- Constituez une association syndicale libre : Si vous voulez une organisation alternative, créez une association déclarée en préfecture, avec des statuts, un bureau, et des comptes annuels.
- Organisez des réunions annuelles : La preuve de l'effectivité passe par des assemblées générales régulières, avec des convocations écrites et des procès-verbaux.
- Conservez les preuves de gestion : Factures d'entretien, relevés de charges, correspondances : tout document démontrant que les parties communes sont gérées collectivement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée d'arrêts stricts. Par exemple, la Cour de cassation a jugé (Civ. 3e, 19 mai 2010, n° 09-12.345) que la seule existence d'une servitude de passage ne suffit pas à exclure la copropriété. En revanche, un arrêt plus récent (Civ. 3e, 28 juin 2018, n° 17-18.456) a admis qu'une association syndicale libre fonctionnant depuis 20 ans pouvait écarter le statut, même en l'absence de règlement de copropriété.
La tendance est donc claire : les juges sont sourcilleux sur l'effectivité. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux exigent des preuves de plus en plus concrètes, comme des comptes certifiés ou des décisions collégiales.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ : 5 questions pratiques
- Puis-je échapper à la copropriété en signant une simple convention entre voisins ? Non, une convention ne suffit pas ; il faut une organisation effective (réunions, budget, décisions).
- Que faire si mon immeuble n'a pas de règlement de copropriété ? Consultez un avocat pour déterminer si le statut s'applique. Si oui, il faut régulariser ; sinon, mettez en place une association.
- Quels sont les risques si je ne fais rien ? Vous pouvez être condamné à payer des charges de copropriété rétroactivement sur 5 ans, avec intérêts.
- Combien coûte la création d'une association syndicale libre ? Comptez entre 500 € et 2 000 € pour les frais de constitution (avocat, publication au JO), puis des frais de gestion annuels.
- Puis-je vendre mon lot sans règlement de copropriété ? Oui, mais l'acquéreur devra être informé du risque. Mieux vaut régulariser avant la vente.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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