Décision de référence : cc • N° 68-13.805 • 1970-03-12 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d’une maison à Plougastel-Daoulas, dans le Finistère. Vous en avez donné l’usufruit à un proche, qui peut l’habiter ou la louer, mais il doit l’entretenir. Un jour, vous constatez que le toit s’effondre, les murs se fissurent, l’immeuble est en ruine. Pendant 19 ans, l’usufruitier n’a rien fait. Que pouvez-vous faire ? La question que se pose chaque propriétaire : l’usufruitier peut-il perdre son droit pour négligence ?
La réponse est oui, et la Cour de cassation l’a confirmée dans un arrêt du 12 mars 1970 (n° 68-13.805). Cette décision, rendue dans une affaire bretonne, fait toujours autorité. Elle illustre la gravité que les juges attachent au défaut d’entretien du gros œuvre (les éléments structurels d’un bâtiment : fondations, murs porteurs, charpente, toiture).
Mais attention : la déchéance de l’usufruit (la perte de ce droit) n’est pas automatique. Les juges apprécient souverainement la faute. Dans cette affaire, deux fautes ont été retenues : un défaut d’entretien de 19 ans et un changement de destination du bien. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1946, une dame, veuve, s’était réservé l’usufruit (le droit d’utiliser et de percevoir les revenus) d’un corps de ferme situé à Landivisiau, une commune voisine de Plougastel-Daoulas. Le nu-propriétaire (celui qui a la propriété sans l’usufruit) était son fils. Le bien comprenait une maison d’habitation et des bâtiments agricoles.
Pendant 19 ans, l’usufruitière a loué la maison à des ouvriers non agricoles, sans lien avec l’exploitation de la ferme. Pendant ce temps, elle n’a procédé à aucun entretien du gros œuvre. Les murs se sont dégradés, la toiture s’est effondrée, les bâtiments sont tombés en ruine. Le nu-propriétaire a alors assigné l’usufruitière en justice pour faire prononcer la déchéance de son usufruit.
L’affaire a été portée devant la cour d’appel de Rennes, qui a donné raison au nu-propriétaire. L’usufruitière a formé un pourvoi en cassation, arguant que le nu-propriétaire avait aussi l’obligation de réaliser des travaux confortatifs (des travaux d’amélioration ou de consolidation) et que le simple fait d’avoir loué à des ouvriers non agricoles ne constituait pas un changement de destination. La Cour de cassation a rejeté le pourvoi, confirmant la déchéance.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a examiné le moyen unique du pourvoi, qui comportait deux branches. Première branche : l’usufruitière soutenait que le nu-propriétaire avait aussi la charge de procéder à des travaux confortatifs, et qu’en ne le faisant pas, il avait contribué à la ruine des immeubles. La Cour a répondu que le défaut d’entretien imputable à l’usufruitière pendant 19 ans avait à lui seul entraîné la détérioration du gros œuvre. Peu importe que le nu-propriétaire ait eu des obligations : c’est la faute de l’usufruitière qui était la cause déterminante.
Seconde branche : l’usufruitière contestait le changement de destination. Elle avait loué la maison à des ouvriers non agricoles, mais le preneur de la ferme (le locataire agricole) n’avait jamais utilisé cette maison pour son exploitation. La Cour a estimé que ce fait constituait bien un changement de destination, car le bien était grevé d’usufruit (soumis à ce droit) dans le cadre d’une exploitation agricole. En le louant à des tiers non agricoles, l’usufruitière avait modifié l’affectation du bien, ce qui justifiait la déchéance.
Le fondement légal est l’article 618 du Code civil (ancien), qui prévoit que l’usufruit peut prendre fin si l’usufruitier commet des abus graves, notamment en dégradant le bien ou en le détournant de sa destination. La Cour de cassation rappelle que l’appréciation de la gravité de la faute relève du pouvoir souverain des juges du fond (les magistrats qui jugent en première instance et en appel). Ici, la cour d’appel n’a pas à se contredire en retenant deux fautes distinctes : elle a simplement souverainement estimé que l’ensemble des agissements de l’usufruitière était suffisamment grave pour entraîner la déchéance.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence constante : un défaut d’entretien prolongé et un changement de destination peuvent cumuler leurs effets pour justifier la perte de l’usufruit. Elle n’est ni un revirement ni une évolution, mais un rappel ferme des obligations de l’usufruitier.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur (nu-propriétaire) : si l’usufruitier néglige l’entretien, vous pouvez demander la déchéance. Mais attention : vous devez prouver la faute grave. Un simple retard de peinture ne suffit pas. Il faut un abandon caractérisé, comme ici 19 ans sans entretien du gros œuvre. Par exemple, si l’usufruitier laisse une toiture fuir pendant 5 ans sans réagir, vous pouvez agir. Mais si vous-même n’avez pas réalisé les travaux confortatifs nécessaires, le juge peut atténuer la faute de l’usufruitier. Dans cette affaire, la Cour a écarté cet argument car la faute de l’usufruitière était trop grave.
Usufruitier : vous devez entretenir le bien en bon père de famille (avec soin et diligence). L’entretien courant (réparations locatives, menues réparations) est à votre charge. Les grosses réparations (toiture, murs porteurs) sont à la charge du nu-propriétaire, mais si vous ne signalez pas les dégâts ou si vous laissez la situation se dégrader, vous risquez la déchéance. Par exemple, à Landivisiau, un usufruitier qui laisse une fuite d’eau non réparée pendant 10 ans pourrait perdre son droit.
Acquéreur : si vous achetez un bien grevé d’usufruit, renseignez-vous sur l’état d’entretien. Un usufruitier négligent peut être déchu, ce qui libère le bien. Mais la procédure est longue et coûteuse. Mieux vaut vérifier l’entretien avant d’acheter.
Locataire : vous n’êtes pas directement concerné, mais si l’usufruitier perd son droit, votre bail peut prendre fin. En cas de déchéance, le nu-propriétaire récupère la pleine propriété et peut décider de ne pas renouveler le bail.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conseil n° 1 : Établir un état des lieux contradictoire dès la constitution de l’usufruit. Photographiez chaque pièce, les murs, la toiture. Faites signer par les deux parties. Cela permettra de distinguer les dégradations préexistantes de celles imputables à l’usufruitier.
- Conseil n° 2 : Prévoir des clauses précises dans l’acte d’usufruit : obligations d’entretien, fréquence des visites du nu-propriétaire, interdiction de changer la destination sans accord écrit. Ces clauses faciliteront la preuve en cas de litige.
- Conseil n° 3 : Pour l’usufruitier, signaler par écrit tout problème grave au nu-propriétaire. Par exemple, si une fuite apparaît sur le toit, envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception. Ainsi, vous prouvez que vous avez alerté et que le nu-propriétaire n’a pas réalisé les grosses réparations.
- Conseil n° 4 : Pour le nu-propriétaire, inspecter le bien régulièrement (au moins une fois par an). Si vous constatez un défaut d’entretien, mettez en demeure l’usufruitier par écrit. En cas d’inaction, vous accumulez des preuves pour une éventuelle action en déchéance.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a rendu plusieurs arrêts dans le même sens. Par exemple, dans un arrêt du 8 novembre 1977 (n° 76-11.852), elle a prononcé la déchéance de l’usufruit pour défaut d’entretien d’une maison d’habitation pendant 30 ans. Dans un autre arrêt du 13 mars 2013 (n° 11-27.810), elle a rappelé que le changement de destination du bien (transformer une maison d’habitation en local commercial sans accord) peut aussi justifier la déchéance.
La tendance des tribunaux est donc sévère : ils n’hésitent pas à retirer l’usufruit en cas d’abandon prolongé ou de détournement de la destination. Pour l’avenir, il est probable que les juges continuent dans cette voie, surtout dans un contexte de valorisation du patrimoine immobilier. Les nu-propriétaires sont de plus en plus vigilants, et les usufruitiers doivent être conscients que leur droit n’est pas irrévocable.
Checklist avant d’agir
- Ai-je bien identifié la faute grave de l’usufruitier ? (défaut d’entretien prolongé, changement de destination, abus de jouissance)
- Ai-je des preuves ? (photos, constats d’huissier, courriers, témoignages)
- Ai-je respecté mon obligation de grosses réparations ? (si je suis nu-propriétaire, ai-je réalisé les travaux confortatifs nécessaires ?)
- Ai-je tenté une résolution amiable ? (mise en demeure, médiation)
- Ai-je consulté un avocat spécialisé ? (la procédure en déchéance est technique et les délais peuvent être longs)
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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