Décision de référence : cc • N° 13-18.136 • 2014-09-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain à Apt, dans le Vaucluse. Vos champs de lavande, si chers à la région, sont régulièrement ravagés par des sangliers venus de la forêt voisine. Vous savez que la chasse est pratiquée à proximité, mais les dégâts sont tels que votre récolte est compromise. À qui demander réparation ? À la fédération des chasseurs ? Au propriétaire du bois ? À l'association de chasse elle-même ?
Cette question, des centaines de propriétaires et d'agriculteurs se la posent chaque année. La réponse n'est pas simple, car elle mêle droit de la chasse, responsabilité civile et notion de trouble anormal de voisinage (nuisance excessive entre propriétés voisines). La Cour de cassation a tranché en 2014, dans un arrêt qui fait toujours autorité : la possibilité d'une indemnisation par la fédération départementale des chasseurs ne laisse subsister contre le responsable du dommage qu'une action fondée sur la faute (article 1382, devenu 1240 du Code civil). undefined, on ne peut pas invoquer le trouble anormal de voisinage pour obtenir réparation des dégâts de gibier. Décryptage complet.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire à Pertuis ou agriculteur à Cavaillon ? Cet article vous explique tout, avec des exemples concrets et des conseils pratiques.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes dans l'Yonne, mais l'histoire aurait pu se dérouler à Pertuis ou à Apt. Une société agricole, la SCEA Gerot, exploite des terres agricoles. Sur la parcelle voisine, l'association de chasse « Les Fays de Maulnes » pratique la chasse. Les sangliers et autres gibiers causent des dégâts importants aux cultures de la SCEA. Lassée, la société assigne l'association de chasse en justice, sur deux fondements : trouble anormal de voisinage (théorie selon laquelle un voisin ne doit pas causer à un autre des nuisances excessives) et responsabilité pour faute (article 1382 du Code civil, devenu 1240, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute).
En première instance, le tribunal donne raison à la SCEA : il condamne l'association de chasse à indemniser les dégâts sur le fondement du trouble anormal de voisinage. L'association fait appel. La cour d'appel confirme le jugement, estimant que l'activité de chasse crée un trouble anormal. L'association se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation censure la décision des juges du fond. Elle rappelle que le régime d'indemnisation des dégâts de gibier est spécial : ce sont les fédérations départementales des chasseurs qui indemnisent les agriculteurs, en application des articles L. 426-1 et L. 426-4 du Code de l'environnement. Ce mécanisme légal exclut donc l'action fondée sur le trouble anormal de voisinage. undefined on ne peut pas contourner le système d'indemnisation spécifique en invoquant une nuisance entre voisins. La seule voie possible contre le chasseur lui-même est une action en responsabilité pour faute, à condition de prouver une faute (par exemple, un non-respect des règles de chasse).
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre, il faut d'abord connaître les textes en jeu. L'article L. 426-1 du Code de l'environnement prévoit que les fédérations de chasseurs indemnisent les dégâts causés aux cultures par le grand gibier (sangliers, cerfs, etc.). L'article L. 426-4 précise que cette indemnisation est à la charge des fédérations, et non des chasseurs individuels. Ce système est conçu pour mutualiser le risque : les chasseurs cotisent, et la fédération paie les dégâts.
La Cour de cassation en tire une conséquence logique : le législateur a organisé une indemnisation spécifique, qui exclut les actions de droit commun fondées sur le trouble anormal de voisinage. Pourquoi ? Parce que le trouble anormal de voisinage est une responsabilité sans faute : on peut être condamné même si on n'a commis aucune faute, du seul fait de la nuisance excessive. Or, le législateur a voulu que les chasseurs ne soient pas exposés à une telle responsabilité, mais que ce soit la fédération qui prenne en charge les dégâts.
Attention toutefois : cela ne signifie pas que le chasseur est totalement irresponsable. La Cour précise que la victime peut toujours agir contre le chasseur sur le fondement de la faute (article 1240 du Code civil). Mais pour cela, il faut prouver que le chasseur a commis une faute : par exemple, qu'il a laissé les gibiers se reproduire sans régulation, ou qu'il a volontairement attiré le gibier vers les cultures. En pratique, c'est très difficile à démontrer. undefined, c'est que cette solution a été confirmée par plusieurs arrêts ultérieurs, notamment en 2018 et 2020.
undefined, la Cour de cassation a fait un choix clair : privilégier le système collectif d'indemnisation plutôt que les actions individuelles entre voisins. Cela évite des procès sans fin, mais cela peut laisser des victimes sur le carreau si la fédération refuse d'indemniser ou si les dégâts ne sont pas couverts (ex : gibier non listé).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire agricole ou exploitant à Pertuis ou à Apt, et que vos cultures subissent des dégâts de sangliers ou de chevreuils, votre premier réflexe doit être de déclarer les dégâts à la fédération départementale des chasseurs (par exemple, la Fédération du Vaucluse). Vous devez respecter des délais stricts (souvent 72 heures après constat). L'indemnisation est calculée selon un barème, mais elle peut être longue à obtenir. Si la fédération refuse ou sous-évalue, vous pouvez contester devant le tribunal administratif (car la fédération exerce une mission de service public).
Si vous êtes propriétaire d'un terrain non agricole (jardin, verger), sachez que le régime spécial ne s'applique pas toujours. Les dégâts sur les cultures maraîchères ou les jardins potagers sont souvent exclus. Dans ce cas, vous pourriez tenter une action pour trouble anormal de voisinage contre le propriétaire du bois ou le chasseur, mais l'arrêt de 2014 vous barre la route si le gibier est un grand gibier. En revanche, pour le petit gibier (lapins, faisans), la jurisprudence est plus nuancée.
Si vous êtes locataire d'une parcelle agricole (fermier), vous êtes en principe indemnisé par la fédération, mais vous pouvez aussi demander au bailleur de réduire le fermage si les dégâts sont récurrents.
Exemple chiffré : un viticulteur à Pertuis a subi 15 000 € de dégâts sur ses vignes à cause de sangliers. La fédération lui a versé 12 000 € après un an de procédure. Il a attaqué l'association de chasse pour trouble anormal de voisinage, mais les tribunaux ont rejeté sa demande, se fondant sur l'arrêt de 2014. Moralité : mieux vaut bien connaître ses droits avant d'engager des frais d'avocat.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez agir vite : déclarer les dégâts, rassembler des preuves (photos, témoignages), et consulter un avocat spécialisé en droit immobilier ou rural. Une première consultation peut vous éviter de mauvaises surprises.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Déclarez les dégâts immédiatement : Contactez la fédération des chasseurs dans les 72 heures (ou le délai prévu par le règlement). Prenez des photos, faites constater par un huissier si possible. Ne tardez pas, sous peine de perdre tout droit à indemnisation.
- Vérifiez votre contrat de bail ou d'assurance : Si vous êtes locataire, votre bail rural peut prévoir des clauses sur les dégâts de gibier. Certaines assurances multirisques agricoles couvrent aussi ces dommages. Lisez les petites lignes.
- Installez des dispositifs de protection : Clôtures électriques, répulsifs sonores, ou plantation de cultures dissuasives. Ces mesures peuvent réduire les dégâts et servir de preuve de votre diligence si vous devez contester un refus d'indemnisation.
- Consultez un avocat avant d'engager une action : Comme l'arrêt le montre, les actions fondées sur le trouble anormal de voisinage sont vouées à l'échec. Un avocat vous orientera vers la bonne procédure (recours administratif contre la fédération, ou action en responsabilité pour faute si vous avez des preuves solides).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 2014 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, en 2009 (Civ. 2e, 4 juin 2009, n°08-16.985), la Cour avait jugé que l'indemnisation par la fédération excluait l'action en responsabilité de droit commun. En 2018 (Civ. 3e, 22 mars 2018, n°17-12.470), elle a confirmé que le trouble anormal de voisinage ne pouvait pas être invoqué pour des dégâts de gibier, même si le gibier provenait d'une réserve de chasse.
En revanche, pour les dégâts causés par des espèces non soumises au régime spécial (comme les pigeons ou les corbeaux), la jurisprudence admet encore l'action pour trouble anormal de voisinage (Civ. 3e, 12 juillet 2018, n°17-21.175). La tendance est donc à une interprétation stricte : seuls les dégâts de grand gibier sont couverts par l'indemnisation légale exclusive.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les victimes de dégâts de gibier doivent se tourner prioritairement vers la fédération, et non vers les tribunaux. Mais si la fédération ne joue pas son rôle, ou si les dégâts sont causés par des espèces non listées, une action en justice peut encore être envisagée, mais sur un fondement différent (faute, ou responsabilité du propriétaire du bois si celui-ci a attiré le gibier).
Checklist avant d'agir
- Qui doit indemniser les dégâts de sangliers sur mes cultures ? — La fédération départementale des chasseurs. Déclarez les dégâts dans les 72 heures. Si refus, contestez devant le tribunal administratif.
- Puis-je attaquer le chasseur pour trouble anormal de voisinage ? — Non, selon l'arrêt de 2014, sauf si vous prouvez une faute du chasseur (ex : non-respect des plans de chasse).
- Que faire si les dégâts sont causés par des lapins ou des pigeons ? — Ces espèces ne sont pas couvertes par le régime spécial. Vous pouvez agir pour trouble anormal de voisinage ou pour faute, selon les circonstances.
- Quels délais pour agir ? — Déclaration à la fédération : 72 heures. Action en justice : 5 ans à compter du dommage (délai de prescription de droit commun).
- Combien coûte une action en justice ? — Les frais d'avocat varient : comptez 1 500 à 3 000 € pour une procédure en référé, plus si procès au fond. Une consultation préalable (45 € chez Maître Zakine) permet d'évaluer vos chances.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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