Décision de référence : cc • N° 94-22.022 • 1997-02-25 • Consulter la décision →
Vous avez un oncle généreux qui souhaite vous donner 50 000 € pour vous aider à acheter votre résidence principale à Saint-Chamond. Il vous remet un chèque, mais il veut continuer à percevoir les intérêts de cette somme jusqu'à sa mort. Est-ce possible ? La réponse est oui, mais à condition de respecter un montage juridique précis : le don manuel (remise d'un bien sans formalité notariée) peut être limité à un usufruit conventionnel (droit de jouir du bien, ici des intérêts, sans en être propriétaire du capital). C'est ce qu'a tranché la Cour de cassation dans un arrêt du 25 février 1997.
Beaucoup de propriétaires et de donateurs ignorent qu'une donation peut être « démembrée » : le donateur conserve la nue-propriété (le capital) et ne transmet que l'usufruit (les revenus). À l'inverse, il peut donner la nue-propriété et garder l'usufruit. Mais lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, le mécanisme est moins connu. La décision de la Cour de cassation du 25 février 1997 (n° 94-22.022) apporte une clarification essentielle : un pacte adjoint (accord complémentaire) peut limiter la libéralité à un simple usufruit sur la somme remise.
Concrètement, cela signifie que si vous recevez 100 000 € en don manuel, mais qu'un pacte adjoint précise que vous n'avez que l'usufruit, vous n'êtes propriétaire que des intérêts (par exemple 3 % par an), pas du capital. Le capital reste au donateur ou, à son décès, revient à ses héritiers (les nus-propriétaires). Cette solution permet de concilier générosité et protection du capital. Mais attention : si le pacte adjoint n'est pas clair ou est verbal, le litige peut rapidement surgir. À Andrézieux-Bouthéon, un client s'est retrouvé devant les tribunaux parce que son père lui avait remis un chèque de 200 000 € en lui disant « c'est pour toi, mais je veux garder les intérêts ». Sans écrit, la justice a requalifié la donation en pleine propriété, et le père a perdu le droit de percevoir les intérêts.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, un retraité de Saint-Chamond, souhaitait aider son fils Y... à acheter un appartement. En 1990, il lui remet un chèque de 150 000 € (en francs à l'époque). Oralement, il lui dit : « Je te donne cet argent, mais je veux continuer à percevoir les intérêts jusqu'à ma mort. » Le fils accepte et place la somme sur un compte joint. Pendant trois ans, le père perçoit les intérêts. En 1993, le père décède. Ses autres enfants (les frères et sœurs du fils) découvrent la donation et contestent : selon eux, le don était en pleine propriété (le fils était seul propriétaire du capital et des intérêts). Le fils soutient qu'il n'avait que l'usufruit, et que le capital devait revenir à la succession (donc aux héritiers). Le tribunal de grande instance de Saint-Étienne est saisi.
Le jugement de première instance (1994) donne raison au fils : la remise d'espèces constituait un don manuel, mais le pacte adjoint verbal limitait la libéralité à un usufruit. Les frères et sœurs font appel. La cour d'appel de Lyon (16 septembre 1994) confirme le jugement, mais avec des motifs ambigus : elle affirme à la fois que le fils a reçu la somme en usufruit et qu'il en est propriétaire. Les frères et sœurs se pourvoient en cassation. L'affaire arrive devant la Cour de cassation le 25 février 1997.
Le pourvoi invoque plusieurs moyens : contradiction de motifs, absence de base légale, violation de l'article 617 du Code civil (extinction de l'usufruit). La Cour de cassation rejette le pourvoi : elle valide le raisonnement de la cour d'appel, estimant que celle-ci n'a pas été contradictoire en retenant l'existence d'un usufruit conventionnel par l'effet d'un pacte adjoint. Elle rappelle que l'usufruit peut s'éteindre par les causes prévues à l'article 617 (dont le décès de l'usufruitier). Ainsi, le don manuel de somme d'argent peut être limité à un usufruit.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation devait répondre à une question simple : peut-on donner de l'argent à quelqu'un tout en conservant le droit d'en percevoir les intérêts ? La réponse est oui, mais à condition de le formaliser. Le raisonnement s'appuie sur deux piliers : la liberté contractuelle (article 1108 du Code civil, aujourd'hui 1101) et la notion d'usufruit (article 578 du Code civil : l'usufruit est le droit de jouir des choses dont un autre a la propriété, comme le propriétaire lui-même, mais à charge d'en conserver la substance).
Pour les juges, rien n'interdit d'assortir un don manuel d'un pacte adjoint (un accord complémentaire) qui en limite l'objet. Concrètement, le donateur remet la somme, mais le pacte précise que le donataire n'en a que l'usufruit. Le donateur (ou ses héritiers) conserve la nue-propriété. C'est un démembrement de propriété (scission entre la nue-propriété et l'usufruit) sur une somme d'argent. Or, l'argent est un bien fongible (consommable) qui se confond par nature. Mais la Cour admet que l'usufruit peut porter sur une somme d'argent si les parties le prévoient, à condition que le capital soit conservé (par exemple, placé sur un compte dédié).
Les frères et sœurs du fils contestaient en arguant que le fils était propriétaire de la somme, et que le pacte était inexistant car non écrit. La Cour de cassation rejette cet argument : le pacte adjoint peut être verbal, mais il doit être prouvé. En l'espèce, les juges du fond ont estimé que les circonstances (perception des intérêts par le père pendant trois ans sans contestation) établissaient l'existence du pacte. Attention : cette preuve est difficile à rapporter en pratique. D'où l'importance d'un écrit.
L'arrêt confirme une jurisprudence antérieure (Civ. 1re, 23 novembre 1982, n° 81-14.948) qui admettait déjà le démembrement d'un don manuel. Il ne s'agit donc pas d'un revirement, mais d'une confirmation. La Cour précise simplement que le pacte adjoint, même verbal, peut limiter la libéralité à l'usufruit, à condition d'être établi. Elle rejette également le moyen tiré de l'article 617 du Code civil : l'usufruit s'éteint par le décès de l'usufruitier, ce qui était le cas ici (le père est décédé). Le capital revient donc aux nus-propriétaires (les héritiers).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un donateur (celui qui donne), cette décision offre une solution de transmission sans se démunir du capital. Exemple chiffré : vous donnez 100 000 € à votre enfant, mais vous voulez continuer à percevoir 3 % d'intérêts par an (soit 3 000 €) jusqu'à votre décès. Grâce à cet arrêt, vous pouvez le faire : vous êtes usufruitier (percevez les intérêts), votre enfant est nu-propriétaire (propriétaire du capital à votre décès). Attention : fiscalement, la donation de l'usufruit est taxable sur la valeur de l'usufruit (fonction de l'âge du donateur), pas sur le capital. Exemple : à 70 ans, l'usufruit vaut 30 % du capital (barème fiscal). Vous paierez donc des droits sur 30 000 €, pas sur 100 000 €.
Pour un donataire (celui qui reçoit), vous devez être vigilant : si le pacte adjoint n'est pas clair, vous pourriez être considéré comme propriétaire en pleine propriété, et donc redevable des intérêts au donateur. À Andrézieux-Bouthéon, un couple a reçu 80 000 € des parents avec la promesse orale de leur reverser 5 % par an. Les parents ont ensuite assigné le couple en paiement des intérêts. Le tribunal a requalifié la donation en pleine propriété (faute de preuve du pacte), et le couple a dû payer les intérêts sur le capital qu'ils estimaient avoir reçu en usufruit. Résultat : un litige de 4 ans et 12 000 € de frais d'avocat.
Pour les héritiers (frères et sœurs, conjoints), cette décision protège leurs droits : si le donateur n'a donné que l'usufruit, le capital revient à la succession. Ils peuvent donc réclamer leur part du capital. En revanche, si le don était en pleine propriété, le capital est sorti de la succession et les héritiers n'ont rien. Il est donc crucial de contester rapidement une donation suspecte.
Pour un professionnel de l'immobilier (notaire, agent immobilier), cette décision rappelle l'importance de formaliser les donations par acte notarié lorsqu'elles sont démembrées. Un simple chèque avec un accord verbal est risqué.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un pacte adjoint écrit : même si la loi admet un pacte verbal, la preuve est difficile. Un écrit signé par les deux parties, daté, précisant que le don manuel est limité à l'usufruit, est indispensable. Faites-le homologuer par un notaire si possible.
- Ouvrez un compte dédié : pour éviter toute confusion, placez la somme donnée sur un compte séparé, au nom du donataire, avec une convention de compte joint ou un mandat permettant au donateur de percevoir les intérêts. Cela matérialise le démembrement.
- Déclarez fiscalement la donation : même pour un don manuel, une déclaration doit être faite auprès de l'administration fiscale (formulaire 2735). Si le don est démembré, précisez les droits respectifs (usufruit/nue-propriété). Cela évite les redressements et les contestations.
- Consultez un avocat avant de donner ou recevoir : un professionnel peut vous conseiller sur le montage le plus adapté (donation simple, donation avec réserve d'usufruit, etc.) et rédiger les actes nécessaires. Le coût d'une consultation (environ 150 €) est dérisoire face aux frais d'un procès.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1997 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1982 (Civ. 1re, 23 novembre 1982, n° 81-14.948), la Cour de cassation avait admis qu'un don manuel pouvait être grevé d'un usufruit. Plus récemment, en 2010 (Civ. 1re, 10 février 2010, n° 08-18.055), elle a précisé que le pacte adjoint peut être tacite (résultant des circonstances), mais à condition d'être certain. Les tribunaux sont stricts sur la preuve : ils exigent des éléments objectifs (écrits, témoignages concordants, comportement des parties).
La tendance est à la sécurisation des donations démembrées. La loi du 23 juin 2006 (réforme des successions) a renforcé les droits des héritiers réservataires (part d'héritage minimum) : une donation déguisée en usufruit peut être requalifiée si elle lèse la réserve. Attention donc à ne pas utiliser ce montage pour contourner les droits des héritiers. Par ailleurs, l'administration fiscale surveille ces opérations : un don manuel non déclaré peut être requalifié et soumis à des pénalités (40 % d'intérêts de retard).
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges exigent de plus en plus un écrit pour le pacte adjoint, afin de limiter les contentieux. La digitalisation (actes électroniques, contrats signés électroniquement) pourrait faciliter la preuve. En tout état de cause, la prudence commande de formaliser toute donation démembrée par acte authentique.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
Puis-je donner de l'argent à mon enfant tout en gardant les intérêts ? Oui, grâce à un don manuel avec pacte adjoint limitant la donation à l'usufruit. Mais mieux vaut un acte notarié pour éviter les contestations.
Que faire si j'ai reçu un don manuel sans pacte écrit, mais que le donateur veut les intérêts ? Vous devez prouver l'existence du pacte verbal. Rassemblez tous les éléments : témoignages, relevés bancaires montrant le versement des intérêts, correspondances. Si vous n'y parvenez pas, le don sera requalifié en pleine propriété.
Quels sont les délais pour contester une donation ? L'action en requalification d'un don manuel se prescrit par 5 ans à compter de la découverte du don (article 2224 du Code civil). Pour les héritiers, le délai court du décès du donateur.
Quel est le coût fiscal d'un don manuel en usufruit ? Les droits de donation sont calculés sur la valeur de l'usufruit, selon un barème fixé par l'administration (exemple : à 70 ans, 30 % du capital). Des abattements existent (100 000 € par parent et par enfant tous les 15 ans).
Puis-je révoquer un don manuel en usufruit ? Non, une fois le don accepté, il est irrévocable. Seule l'ingratitude du donataire (article 955 du Code civil) ou l'inexécution des charges peut permettre une révocation.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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