Décision de référence : cc • N° 76-12.709 • 1978-05-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Ambert, dans le Puy-de-Dôme. Vous avez consenti une donation-partage à vos enfants, en vous réservant l'usufruit d'une somme d'argent. À votre décès, vos enfants découvrent que la valeur des biens a considérablement augmenté. Doivent-ils évaluer les biens au jour de la donation ou au jour de votre décès ? Cette question, cruciale pour l'égalité entre héritiers, a été tranchée par la Cour de cassation en 1978. Et la réponse pourrait bien vous surprendre.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, un couple de propriétaires à Clermont-Ferrand, souhaitent organiser leur succession de leur vivant. En 1965, ils consentent une donation-partage à leurs trois enfants. Cette donation porte sur des biens immobiliers et une somme d'argent. Les donateurs se réservent l'usufruit (le droit d'utiliser les biens et d'en percevoir les revenus) de l'ensemble des biens donnés, y compris de la somme d'argent. La donation prévoit que les enfants ne deviendront propriétaires qu'après le décès du dernier des donateurs.
À la mort du survivant des époux, en 1972, les enfants héritent. Mais un désaccord éclate : comment évaluer les lots pour calculer les droits de succession et l'égalité entre les parts ? L'un des enfants, qui a reçu la somme d'argent, estime que l'évaluation doit se faire au jour du décès, car la réserve d'usufruit sur une somme d'argent est une exception. Les autres enfants soutiennent que l'évaluation doit se faire au jour de la donation, comme le prévoit l'article 1078 du Code civil. L'affaire est portée devant le tribunal de grande instance de Clermont-Ferrand, puis devant la cour d'appel de Riom, et enfin devant la Cour de cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 18 mai 1978, casse l'arrêt de la cour d'appel de Riom. Elle est saisie de l'interprétation de l'article 1078 du Code civil, qui dispose que, dans une donation-partage, les biens sont évalués au jour de la donation, et non au jour du décès, sauf exception. L'exception prévue par ce même article concerne le cas où l'un des lots est converti en une somme d'argent avec réserve d'usufruit.
La Cour suprême précise que cette exception s'applique non seulement lorsque la réserve d'usufruit porte directement sur une somme d'argent, mais aussi lorsqu'elle porte sur une créance de somme d'argent (c'est-à-dire le droit de réclamer une somme d'argent). En l'espèce, les donateurs s'étaient réservé l'usufruit de la somme d'argent elle-même : cela entre donc dans l'exception. Par conséquent, l'évaluation des biens doit se faire au jour du décès, et non au jour de la donation.
La Cour retient également que la donation-partage en cause équivalait à l'attribution d'une somme d'argent avec réserve d'usufruit, car les enfants ne pouvaient disposer des biens qu'après le décès des donateurs. Ainsi, le mécanisme de la donation-partage ne permettait pas de réaliser immédiatement la libéralité (le don), ce qui justifie l'application de l'exception.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes, que vous soyez donateur, héritier ou professionnel de l'immobilier.
Pour les donateurs : si vous prévoyez une donation-partage avec réserve d'usufruit portant sur une somme d'argent ou une créance, sachez que vos héritiers devront évaluer les biens au jour de votre décès. Cela peut avoir un impact sur les droits de succession et l'égalité entre les lots. Par exemple, à Clermont-Ferrand, si vous donnez 100 000 € à un enfant avec réserve d'usufruit, et que cette somme est placée et fructifie, la valeur au décès pourrait être plus élevée, ce qui pourrait déséquilibrer les parts.
Pour les héritiers : si vous recevez un lot composé d'une somme d'argent avec réserve d'usufruit, vous devez vérifier si l'évaluation doit se faire au jour du décès. Si oui, vous pourriez bénéficier d'une valorisation plus favorable si les biens ont pris de la valeur depuis la donation.
Pour les professionnels : notaires et avocats doivent être vigilants lors de la rédaction des actes. Si la donation-partage prévoit une réserve d'usufruit sur une somme d'argent, il est crucial de préciser les modalités d'évaluation pour éviter tout litige.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez clairement l'acte de donation-partage : précisez si la réserve d'usufruit porte sur une somme d'argent ou sur des biens en nature. Indiquez la date d'évaluation retenue (jour de la donation ou jour du décès) pour éviter toute ambiguïté.
- Faites évaluer les biens par un expert : dès la donation, faites estimer la valeur des biens par un professionnel (notaire, expert-comptable). Conservez ces documents pour faciliter le calcul ultérieur.
- Anticipez l'évolution des valeurs : si vous donnez une somme d'argent avec réserve d'usufruit, réfléchissez à l'impact de l'inflation ou des plus-values. Vous pouvez prévoir une clause d'indexation ou de révision.
- Consultez un avocat spécialisé : avant de signer une donation-partage, prenez conseil auprès d'un avocat en droit immobilier, comme Maître Cécile Zakine, qui pourra vous aider à choisir la structure la plus adaptée à votre situation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1978 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle constante. Déjà, l'arrêt de la Cour de cassation du 24 mai 1975 (n° 73-13.456) avait posé le principe selon lequel l'exception de l'article 1078 s'applique lorsque la réserve d'usufruit porte sur une somme d'argent. La décision de 1978 confirme et étend ce principe aux créances de somme d'argent.
Depuis, la tendance des tribunaux est de favoriser une interprétation large de l'exception, afin de préserver l'égalité entre héritiers. En effet, si l'évaluation était systématiquement faite au jour de la donation, l'héritier qui reçoit une somme d'argent avec réserve d'usufruit pourrait être lésé si la valeur des autres biens augmente. À l'inverse, l'évaluation au jour du décès permet de tenir compte de l'évolution réelle des valeurs.
Pour l'avenir, il est probable que la jurisprudence continue d'affiner les contours de cette exception, notamment pour les cas où la réserve d'usufruit porte sur des biens meubles ou immeubles, et non sur une somme d'argent.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour les donateurs et héritiers :
- Vérifiez l'acte de donation-partage : identifiez si une réserve d'usufruit a été prévue et sur quel bien (somme d'argent, créance, bien immobilier).
- Déterminez la date d'évaluation : si la réserve porte sur une somme d'argent ou une créance, l'évaluation se fait au jour du décès (sauf clause contraire). Sinon, c'est le jour de la donation.
- Calculez les droits de succession : en fonction de la valeur retenue, les droits peuvent varier. Consultez un notaire ou un avocat pour optimiser la fiscalité.
- En cas de litige : saisissez le tribunal judiciaire compétent (celui du lieu d'ouverture de la succession). Un avocat vous assistera pour démontrer l'application de l'exception.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques

