Droit de préemption du preneur : une vente en nue-propriété et usufruit séparés peut être frauduleuse
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Droit de préemption du preneur : une vente en nue-propriété et usufruit séparés peut être frauduleuse

📅 Décision du 12 octobre 1982⚖️ Cour de cassation👁️ 6 vues📖 8 min de lecture

La Cour de cassation a jugé que la vente simultanée de la nue-propriété et de l'usufruit d'un bien à deux personnes différentes peut constituer une fraude au droit de préemption du locataire, même si le vendeur n'est pas de mauvaise foi. Décryptage de l'arrêt du 12 octobre 1982.

Décision de référence : cc • N° 81-13.328 • 1982-10-12 • Consulter la décision →

Imaginez la scène : vous êtes exploitant agricole à Pertuis, dans le Vaucluse, depuis vingt ans. Vous louez des terres et une maison d'habitation à M. Martin, propriétaire âgé. Un jour, vous apprenez que M. Martin a vendu la nue-propriété (le droit de disposer du bien, mais sans l'usage) à un promoteur, et l'usufruit (le droit d'user et de percevoir les fruits, comme les loyers) à un tiers. Résultat ? Vous, le locataire, n'avez pas été informé et n'avez pas pu exercer votre droit de préemption (priorité pour acheter le bien).

Cette situation, vécue par des centaines de locataires chaque année en France, pose une question cruciale : un propriétaire peut-il contourner le droit de préemption en démembrant la propriété (séparant nue-propriété et usufruit) ? La réponse est non, comme l'a rappelé la Cour de cassation dans un arrêt fondateur du 12 octobre 1982. Mais attention, la démonstration n'est pas simple.

Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire de cette affaire, expliquer le raisonnement des juges, et surtout vous donner les clés pour réagir si vous êtes confronté à une telle manœuvre. Car oui, même sans mauvaise foi du vendeur, l'opération peut être annulée.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Au début des années 1980, un propriétaire nommé M. X possède un immeuble à Pertuis. Il le donne à bail à un locataire, M. Y. Ce bail est soumis au statut des baux ruraux, ce qui confère au preneur (locataire) un droit de préemption en cas de vente. M. X décide de vendre son bien. Mais plutôt que de vendre la pleine propriété à un seul acquéreur, il signe deux actes le même jour : il vend la nue-propriété à M. Z, et l'usufruit à M. A. Le prix de l'usufruit est dérisoire (quelques milliers de francs), tandis que la nue-propriété est cédée pour un prix normal. Et quelques mois plus tard, M. Z rachète l'usufruit à M. A au même prix, reconstituant ainsi la pleine propriété.

Le locataire M. Y n'a jamais été informé de ces ventes. Il apprend l'opération par hasard et assigne le vendeur et les acquéreurs en justice, demandant l'annulation de la vente pour fraude à son droit de préemption. Il argue que la séparation artificielle nue-propriété/usufruit visait à lui faire perdre son droit de priorité, car le droit de préemption ne s'applique pas en principe à la vente d'un démembrement (on préempte la pleine propriété, pas un simple droit).

La cour d'appel d'Avignon donne raison à M. Y. Les juges constatent plusieurs indices : la concomitance des deux actes (signés le même jour), l'animosité entre l'acquéreur de la nue-propriété et le locataire (ils ne s'entendaient pas), le fait que le prix de l'usufruit ait été payé en réalité par l'acquéreur de la nue-propriété, et la revente immédiate de l'usufruit à ce dernier. Pour la cour, il ne fait aucun doute que l'opération était un montage pour éluder le droit de préemption. Les vendeurs et acquéreurs se pourvoient en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation, dans son arrêt du 12 octobre 1982 (n° 81-13.328), rejette le pourvoi et confirme l'arrêt de la cour d'appel. Elle pose un principe fort : est frauduleuse l'opération qui a pour but de faire échec au droit de préemption du preneur, et la fraude n'est pas subordonnée à la mauvaise foi du vendeur. En d'autres termes, même si le vendeur n'a pas personnellement cherché à nuire, si le montage objectivement contourne le droit de préemption, il peut être annulé.

Le fondement juridique ? L'adage « fraus omnia corrumpit » (la fraude corrompt tout), combiné à l'article 1137 du Code civil (ancien) sur la bonne foi dans les conventions, et surtout l'article L. 412-1 du Code rural (ancien) qui institue le droit de préemption du preneur. La Cour précise que ce droit est d'ordre public : on ne peut y déroger par des montages artificiels.

Les juges du fond avaient relevé un faisceau d'indices concordants : la concomitance des actes, l'animosité entre l'acquéreur de la nue-propriété et le preneur, le paiement du prix de l'usufruit par l'acquéreur de la nue-propriété, et la revente ultérieure. Sur la base de ces éléments, ils ont pu déduire l'existence d'une fraude. La Cour de cassation valide ce raisonnement : elle estime que les juges du fond ont souverainement apprécié les faits.

Cet arrêt est une confirmation d'une jurisprudence antérieure (notamment Civ. 3e, 9 mars 1976), mais il va plus loin en affirmant que la mauvaise foi du vendeur n'est pas nécessaire. C'est une évolution importante : désormais, c'est le résultat objectif (le contournement du droit) qui importe, non l'intention subjective. Une question rhétorique se pose : le vendeur peut-il vraiment ignorer qu'en vendant nue-propriété et usufruit séparément, il prive son locataire de son droit ? La Cour répond implicitement non.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire bailleur : vous ne pouvez plus démembrer votre bien (vendre la nue-propriété à l'un et l'usufruit à l'autre) pour éviter d'offrir la préemption à votre locataire. Si vous le faites, la vente risque d'être annulée et vous devrez indemniser le preneur. Par exemple, à Sorgues, un propriétaire a voulu vendre sa maison louée à un agriculteur en séparant les droits : la cour d'appel a annulé la vente et condamné le vendeur à verser 50 000 € de dommages et intérêts au locataire (chiffre fictif mais réaliste).

Si vous êtes locataire (preneur) : vous devez être vigilant. Si vous apprenez que votre propriétaire a vendu le bien en démembrement, vous pouvez agir en justice pour faire reconnaître la fraude et obtenir l'annulation de la vente ou des dommages et intérêts. Le délai pour agir est de 5 ans à compter de la découverte de la fraude (délai de droit commun). N'attendez pas : plus tôt vous réagissez, plus vous avez de chances de gagner.

Si vous êtes acquéreur : vous devez vérifier si le bien est loué et si le locataire a un droit de préemption. Si vous achetez dans le cadre d'un montage suspect, vous risquez de perdre votre acquisition. Faites-vous assister d'un avocat pour analyser la situation.

Si vous êtes notaire : vous avez un devoir de conseil. Ne participez pas à des montages qui pourraient être requalifiés en fraude. Votre responsabilité pourrait être engagée.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Avant de vendre un bien loué, informez votre locataire par lettre recommandée avec accusé de réception de votre intention de vendre, en lui indiquant le prix et les conditions. Laissez-lui un délai de 2 mois pour répondre (délai légal). C'est le seul moyen de respecter son droit de préemption.
  • Ne séparez pas artificiellement nue-propriété et usufruit dans le but d'éluder le droit de préemption. Même si vous vendez à deux personnes différentes, le montage sera suspect. Si vous souhaitez vraiment vendre en démembrement, faites-le après avoir purgé le droit de préemption sur la pleine propriété.
  • Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier avant toute vente complexe. Un avocat vous conseillera sur la meilleure stratégie pour vendre sans risquer l'annulation. À Pertuis ou à Sorgues, je vois régulièrement des propriétaires qui auraient évité un procès en prenant conseil en amont.
  • Si vous êtes locataire, soyez attentif à toute mutation du bien loué. Vous pouvez consulter le fichier immobilier (conservation des hypothèques) pour savoir si le bien a été vendu. Si vous découvrez une vente sans avoir été informé, agissez rapidement.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cet arrêt de 1982 s'inscrit dans une lignée de décisions protégeant le droit de préemption du preneur. Déjà, en 1976 (Civ. 3e, 9 mars), la Cour de cassation avait annulé une vente où le propriétaire avait vendu la nue-propriété à un tiers et s'était réservé l'usufruit, pour ensuite le vendre à un autre, le tout sans informer le locataire. La fraude était caractérisée.

Plus récemment, la Cour de cassation a étendu cette protection aux baux commerciaux (Civ. 3e, 15 juin 2017, n° 16-18.309), jugeant que la vente séparée du droit au bail et du fonds de commerce pouvait être frauduleuse. La tendance est donc claire : les juges sont très sourcilleux sur le respect du droit de préemption, quel que soit le type de bail.

Pour l'avenir, il est probable que la Cour continue à sanctionner tout montage visant à contourner ce droit, même sophistiqué. La bonne foi du vendeur ne suffit pas à écarter la fraude : c'est le caractère objectivement élusif de l'opération qui est retenu. Une question se pose : jusqu'où ira cette protection ? Peut-être jusqu'à requalifier des ventes en démembrement même si le locataire a été informé, si le prix est manifestement sous-évalué. À suivre.

En pratique : ce qu'il faut faire

FAQ : questions fréquentes

  1. Puis-je vendre la nue-propriété d'un bien loué sans proposer la préemption au locataire ? Non, si l'opération est un montage pour contourner le droit de préemption. En revanche, une vente en démembrement non frauduleuse (par exemple, vous vendez la nue-propriété à votre enfant tout en conservant l'usufruit) peut être possible, mais il faut purger le droit de préemption au préalable sur la pleine propriété.
  2. Que faire si j'ai déjà vendu en démembrement sans informer le locataire ? Vous risquez une action en nullité. Il est urgent de consulter un avocat pour évaluer les options : régularisation amiable, indemnisation, ou défense en justice.
  3. Quel est le délai pour agir en nullité pour fraude ? 5 ans à compter de la découverte de la fraude (article 2224 du Code civil). Si vous avez découvert la vente aujourd'hui, vous avez 5 ans pour assigner.
  4. Puis-je obtenir des dommages et intérêts en plus de l'annulation ? Oui, si vous prouvez un préjudice (par exemple, la perte de chance d'acheter le bien à un prix inférieur). Les tribunaux accordent souvent une indemnisation.
  5. Le notaire est-il responsable ? Oui, s'il a participé sciemment au montage frauduleux ou s'il n'a pas informé le locataire. Sa responsabilité professionnelle peut être engagée.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Puis-je vendre la nue-propriété d'un bien loué sans proposer la préemption au locataire ?

Non, si l'opération est un montage pour contourner le droit de préemption. En revanche, une vente en démembrement non frauduleuse peut être possible après avoir purgé le droit de préemption sur la pleine propriété.

Que faire si j'ai déjà vendu en démembrement sans informer le locataire ?

Vous risquez une action en nullité. Consultez d'urgence un avocat pour évaluer les options : régularisation amiable, indemnisation, ou défense en justice.

Quel est le délai pour agir en nullité pour fraude ?

5 ans à compter de la découverte de la fraude (article 2224 du Code civil). Si vous avez découvert la vente aujourd'hui, vous avez 5 ans pour assigner.

Puis-je obtenir des dommages et intérêts en plus de l'annulation ?

Oui, si vous prouvez un préjudice (par exemple, la perte de chance d'acheter le bien à un prix inférieur). Les tribunaux accordent souvent une indemnisation.

Le notaire est-il responsable ?

Oui, s'il a participé sciemment au montage frauduleux ou s'il n'a pas informé le locataire. Sa responsabilité professionnelle peut être engagée.

Informations juridiques

  • Numéro: 81-13.328
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 12 octobre 1982

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Pertuis souhaitant vendre en démembrement

M. Dupont, propriétaire d'une ferme louée à Pertuis, veut la vendre mais souhaite éviter que son locataire, avec qui il est en conflit, ne l'achète. Il vend la nue-propriété à un ami et l'usufruit à un autre, sans informer le locataire. Prix de vente total : 300 000 €.

Application pratique:

Cette jurisprudence annule la vente car le montage est frauduleux. M. Dupont doit d'abord notifier le locataire de son intention de vendre la pleine propriété au prix de 300 000 €, et lui laisser 2 mois pour exercer son droit de préemption. S'il souhaite vendre en démembrement, il peut le faire après la purge du droit.

2

Locataire à Sorgues découvrant une vente sans préemption

Mme Martin, locataire d'une maison à Sorgues depuis 10 ans, apprend que le propriétaire a vendu la nue-propriété à un tiers et l'usufruit à un autre. Elle n'a jamais reçu de notification.

Application pratique:

Mme Martin peut assigner le vendeur et les acquéreurs en nullité de la vente pour fraude. Elle peut demander des dommages et intérêts pour la perte de chance d'acquérir le bien. Elle doit agir dans les 5 ans de la découverte.

3

Acquéreur de nue-propriété à Avignon

M. Leblanc achète la nue-propriété d'un immeuble à Avignon, sans savoir qu'il est loué. Le vendeur ne l'a pas informé du droit de préemption du locataire.

Application pratique:

M. Leblanc risque de perdre son acquisition si le locataire agit en nullité. Il doit vérifier si le bien est loué avant d'acheter, et exiger que le vendeur purge le droit de préemption. S'il est déjà acquéreur, il peut se retourner contre le vendeur pour vice caché ou dol.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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