Décision de référence : cc • N° 15-10.278 • 2016-07-07 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Decazeville, dans l'Aveyron, un immeuble abrite depuis des décennies une famille. Le père a donné à son fils un droit d'usage et d'habitation (le droit d'occuper le logement à vie), mais en a conservé la nue-propriété. À son décès, ses autres enfants héritent de la pleine propriété. Problème : le fils occupant et les nouveaux propriétaires ne s'entendent pas sur l'usage du bien. Qui décide des travaux ? Peut-on forcer le partage ? Cette question, que se posent chaque jour des propriétaires et des titulaires de droits réels, a trouvé une réponse claire dans un arrêt de la Cour de cassation du 7 juillet 2016.
La haute juridiction a en effet jugé que lorsque le propriétaire d'un bien et le titulaire d'un droit d'usage et d'habitation (droit réel qui permet d'occuper le logement sans en être propriétaire) exercent des droits concurrents sur ce bien, ils se trouvent dans une situation d'indivision (possession en commun) quant à ce droit d'usage et d'habitation. Conséquence : ils peuvent en demander le partage, c'est-à-dire la liquidation de ce droit, par exemple en le convertissant en une somme d'argent ou en vendant le bien.
Cet arrêt, rendu dans une affaire venue de Villefranche-de-Rouergue, bouleverse la pratique notariale et offre une solution aux situations bloquées. Décryptage complet, avec des conseils concrets pour éviter ou résoudre ce type de litige.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1992, un couple acquiert un immeuble situé à Decazeville, rue des Fleurs. Le mari, M. L., décède en 2010, laissant son épouse et leurs trois enfants. Par testament, il avait légué à son fils aîné, Jean, un droit d'usage et d'habitation (droit d'occuper le logement à vie, sans pouvoir le louer) sur l'immeuble. Les deux autres enfants, Pierre et Marie, héritent de la nue-propriété (propriété sans droit d'occupation) en parts égales.
Très vite, des tensions apparaissent. Jean occupe le logement seul, mais refuse que ses frère et sœur y accèdent. Pierre et Marie souhaitent vendre le bien, mais Jean s'y oppose, arguant de son droit d'usage. Les propriétaires assignent alors Jean en justice pour demander le partage du droit d'usage et d'habitation, estimant que ce droit est indivis (commun) entre eux et leur frère.
Le tribunal de grande instance de Rodez, saisi en première instance, déboute Pierre et Marie en 2013. Il considère que le droit d'usage et d'habitation est un droit personnel et incessible (qui ne peut être transmis ou partagé), et qu'il n'existe donc pas d'indivision. Les propriétaires interjettent appel. La cour d'appel de Montpellier, dans un arrêt du 2 décembre 2014, confirme le jugement : selon elle, le droit d'usage et d'habitation est un droit viager (à vie) qui s'éteint avec le décès de son titulaire, et ne peut être partagé tant qu'il existe. Pierre et Marie se pourvoient alors en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Toulouse. Elle fonde sa décision sur l'article 815 du Code civil, qui régit l'indivision (situation où plusieurs personnes ont des droits de même nature sur un même bien). Les juges suprêmes estiment que le droit d'usage et d'habitation, bien que personnel et viager, est un droit réel (qui porte directement sur le bien) et non un simple droit personnel (comme un bail). Dès lors, le propriétaire (qui a la nue-propriété) et le titulaire du droit d'usage (qui a l'occupation) exercent tous deux des droits réels sur le même bien : l'un détient la propriété (démembrée), l'autre l'usage. Ces droits sont de même nature (ce sont des droits réels) et s'exercent concurrentment. Il existe donc une indivision entre eux, et le partage peut être demandé.
La Cour précise que le partage ne porte pas sur le droit d'usage lui-même (qui est viager), mais sur la valeur de ce droit, par exemple en le convertissant en une rente ou en procédant à la vente du bien avec répartition du prix. Autrement dit, le juge peut, à la demande d'un indivisaire, ordonner la cessation de l'indivision en liquidant le droit d'usage et d'habitation.
Cette décision marque une évolution notable : auparavant, la jurisprudence considérait souvent que le droit d'usage et d'habitation, étant viager et personnel, ne pouvait être partagé. Désormais, la Cour de cassation ouvre une brèche en reconnaissant l'indivision et donc la possibilité de sortir de cette situation bloquée. Les arguments des propriétaires (besoin de liquidités, mésentente) ont prévalu sur ceux de l'occupant (qui invoquait son droit à occuper à vie).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si vous avez consenti un droit d'usage et d'habitation à un proche (par donation ou testament), vous n'êtes plus condamné à subir indéfiniment cette situation. En cas de conflit, vous pouvez demander au juge le partage de ce droit. Par exemple, si le logement vaut 200 000 € et que le droit d'usage est évalué à 80 000 €, le juge pourra ordonner la vente et vous attribuer votre part. Mais attention : le partage n'est pas automatique ; le juge apprécie souverainement l'opportunité de le prononcer.
Pour les titulaires d'un droit d'usage et d'habitation : sachez que votre droit n'est pas absolu. Vous pouvez être contraint de le partager, ce qui peut aboutir à une perte d'occupation. En revanche, vous pouvez aussi demander le partage si vous estimez que la situation vous est défavorable (par exemple, si les propriétaires vous empêchent de jouir paisiblement du bien).
Prenons un exemple concret à Villefranche-de-Rouergue : une dame âgée habite une maison grâce à un droit d'usage consenti par son fils, propriétaire. Le fils veut vendre, mais sa mère refuse. Désormais, le fils peut saisir le juge pour demander le partage. Si le tribunal l'ordonne, la mère recevra une indemnité équivalant à la valeur de son droit (calculée sur son espérance de vie), et le bien sera libre de toute occupation.
Si vous êtes acquéreur d'un bien grevé d'un droit d'usage et d'habitation, cette décision vous offre une porte de sortie : vous pouvez demander le partage pour libérer le bien, même si le titulaire du droit s'y oppose.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un acte notarié précis : lorsque vous consentez un droit d'usage et d'habitation, détaillez les modalités (durée, conditions de révocation, charges). Mentionnez expressément si le droit est ou non cessible ou partageable. Cela évite les interprétations divergentes.
- Prévoyez une clause de sortie : dans la donation ou le testament, incluez une clause permettant le rachat du droit d'usage par le propriétaire, à un prix déterminé ou selon une méthode de calcul. Par exemple : « Le droit d'usage pourra être racheté à tout moment par le nu-propriétaire, pour un montant égal à la valeur locative capitalisée sur l'espérance de vie du titulaire. »
- Évaluez régulièrement la situation : si vous êtes propriétaire et que le titulaire du droit d'usage est âgé, anticipez : demandez une estimation de la valeur de son droit. Cela vous permettra de négocier un rachat amiable avant que le conflit ne s'envenime.
- Consultez un avocat spécialisé avant tout litige : une action en partage est complexe et nécessite une stratégie. Un avocat vous aidera à rassembler les preuves (actes, correspondances) et à évaluer vos chances. Une médiation peut aussi être tentée avant le procès.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant cet arrêt, la Cour de cassation avait déjà amorcé un virage dans un arrêt du 4 novembre 2015 (n° 14-21.323), où elle avait jugé que le droit d'usage et d'habitation pouvait être évalué en argent et faire l'objet d'une soulte (paiement compensatoire) en cas de partage successoral. La décision de 2016 confirme et étend ce principe aux indivisions entre propriétaire et titulaire du droit.
Une autre décision, du 13 janvier 2010 (n° 08-21.099), avait refusé de reconnaître une indivision entre le nu-propriétaire et l'usufruitier (droit de jouir du bien). L'arrêt de 2016 opère donc un distinguo : le droit d'usage et d'habitation, plus limité que l'usufruit, est traité différemment. La tendance actuelle des tribunaux est de favoriser la circulation des biens et d'éviter les situations de blocage prolongé.
À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges utilisent cette solution pour résoudre des conflits familiaux, notamment en matière successorale. Toutefois, le partage n'est pas systématique : le juge doit vérifier que l'indivision est bien constituée et que le partage est équitable.
Ce que vous devez retenir absolument
- Un droit d'usage et d'habitation peut être partagé : oui, depuis cet arrêt, le propriétaire et le titulaire de ce droit sont considérés comme indivisaires et peuvent demander le partage en justice.
- Le partage ne signifie pas expulsion automatique : le juge peut ordonner la vente du bien avec répartition du prix, ou attribuer une compensation financière au titulaire du droit.
- Anticipez par des clauses contractuelles : pour éviter un procès, prévoyez dès l'origine les modalités de sortie (rachat, durée limitée, etc.).
- Consultez un avocat avant d'agir : une action en partage nécessite une expertise juridique et une évaluation financière. Ne vous lancez pas seul.
- Délai et coût : une procédure de partage peut prendre 1 à 3 ans, avec des frais d'avocat et d'expertise de 3 000 à 10 000 €, mais elle peut débloquer une situation qui dure depuis des années.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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