Décision de référence : cc • N° 97-12.303 • 1998-12-09 • Consulter la décision →
Imaginez : vous vendez votre maison à Danjoutin, mais l'acquéreur ne paie pas le prix. Vous obtenez en justice la résolution de la vente, mais l'acquéreur fait appel et gagne : la cour d'appel ordonne la réalisation forcée de la vente. Vous exécutez, vous remettez les clés. Puis la Cour de cassation casse l'arrêt d'appel : la vente n'aurait jamais dû avoir lieu. Vous avez perdu la jouissance de votre bien pendant des années, tandis que l'acquéreur en a perçu les loyers. Qui doit vous indemniser ? Et à partir de quand ?
C'est exactement la question qu'a tranchée la Cour de cassation dans cet arrêt du 9 décembre 1998 (n° 97-12.303). Une question qui intéresse tout propriétaire, surtout dans des communes comme Giromagny où les biens locatifs sont nombreux. La réponse tient en un principe simple, mais dont l'application peut surprendre : l'acquéreur de mauvaise foi doit restituer les fruits (loyers) à compter de l'assignation en justice, même si la vente a été exécutée après cette date.
Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire qui se cache derrière cette décision, décortiquer le raisonnement des juges et surtout vous donner des clés concrètes pour éviter de vous retrouver dans une telle situation. Que vous soyez vendeur, acquéreur ou professionnel de l'immobilier, ce qu'il faut retenir, c'est que la bonne foi ne dure qu'un temps : dès qu'une action en justice est engagée, les règles du jeu changent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1987, M. X, propriétaire d'un terrain à bâtir à Danjoutin (dans le Territoire de Belfort), signe un compromis de vente avec M. et Mme Y. La promesse comporte des conditions suspensives classiques, notamment l'obtention d'un permis de construire et la division de la parcelle. Mais une difficulté surgit : le compromis a été signé avant que le vendeur n'ait obtenu l'autorisation de lotir exigée par l'ancien article L. 316-3 du Code de l'urbanisme. En clair, la promesse était nulle car elle violait une règle d'urbanisme impérative.
M. X refuse donc de signer l'acte authentique. Les époux Y l'assignent alors devant le tribunal de grande instance (TGI) le 22 mars 1988 pour obtenir la réalisation forcée de la vente. Ils gagnent en première instance, mais le vendeur fait appel. La cour d'appel, par un arrêt du 21 octobre 1992, ordonne à nouveau la vente forcée. M. X s'exécute : un acte notarié est signé le 11 juin 1993, et les époux Y prennent possession du bien. Mais entretemps, M. X s'est pourvu en cassation. Et le 9 novembre 1994, la Cour de cassation casse l'arrêt d'appel : la vente n'aurait jamais dû être ordonnée, car le compromis était nul.
Résultat : M. X a perdu la jouissance de son terrain (et les loyers qu'il aurait pu en tirer) du 11 juin 1993 jusqu'à la restitution du bien après la cassation. Il réclame donc aux époux Y le montant des fruits civils (c'est-à-dire les loyers ou revenus équivalents) pendant cette période. Mais les acquéreurs rétorquent : « Nous étions de bonne foi, nous avons acheté en exécution d'une décision de justice. Nous ne devons pas restituer les fruits. »
La cour d'appel de renvoi (Besançon) donne raison à M. X. Les époux Y se pourvoient à nouveau en cassation. C'est ce deuxième pourvoi que la Cour de cassation rejette dans l'arrêt commenté. Découvrons pourquoi.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La question juridique centrale est la suivante : à partir de quand un acquéreur est-il considéré de mauvaise foi pour la perception des fruits du bien ? L'article 549 du Code civil (dans sa rédaction alors en vigueur) dispose que « le possesseur de bonne foi fait les fruits siens » mais que « le possesseur de mauvaise foi est tenu de restituer les fruits avec la chose ». Autrement dit, tant que l'acquéreur ignore le vice qui entache son droit, il peut conserver les loyers perçus. Mais dès qu'il connaît ce vice, il doit tout restituer.
La Cour de cassation précise que la bonne foi cesse au jour de la demande en justice. Pourquoi ? Parce que l'assignation est un acte officiel qui notifie au défendeur l'existence d'un litige sur son droit. À partir de là, celui qui continue à percevoir des fruits le fait à ses risques et périls. Dans notre affaire, les époux Y ont assigné M. X le 22 mars 1988. Ils sont donc considérés comme de mauvaise foi à compter de cette date, et ce, même si la vente a été exécutée plus tard (le 11 juin 1993) sur ordre d'une cour d'appel. Le raisonnement est implacable : la demande en justice a mis fin à la bonne foi, et l'exécution ultérieure d'un arrêt cassé n'a pas d'effet rétroactif sur cette qualification.
Les juges du fond avaient relevé que la demande de M. X s'analysait en une demande de restitution des fruits en même temps que celle de la chose. Ils ont appliqué l'article 549 en retenant que les époux Y étaient débiteurs des fruits dès leur prise de possession, car celle-ci était postérieure à l'assignation. La Cour de cassation approuve ce raisonnement : peu importe que la vente ait été forcée par une décision de justice, l'acquéreur connaissait le litige depuis l'assignation. Il ne peut donc pas se prévaloir de sa bonne foi après cette date.
Cet arrêt n'est pas un revirement, mais une confirmation de la jurisprudence antérieure. Il illustre une règle constante : la mauvaise foi rétroagit à la date de l'assignation, et non à la date de la décision judiciaire ou de la prise de possession. Les arguments des époux Y (bonne foi fondée sur une décision de justice exécutoire) ont été écartés au profit d'une lecture stricte de l'article 549.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes vendeur et que vous avez été privé de votre bien à la suite d'une vente forcée annulée, vous pouvez réclamer les loyers (ou une indemnité d'occupation) à l'acquéreur depuis la date de l'assignation en justice. Par exemple, si votre terrain à Giromagny a été vendu en 2020 sur ordre d'un tribunal, que l'acquéreur a perçu 800 € par mois de loyer, et que la vente est annulée en 2024, vous pouvez lui réclamer 800 € × 48 mois = 38 400 €, même s'il a exécuté une décision de justice. Attention : cela suppose que vous ayez contesté la vente dès le départ.
Si vous êtes acquéreur, soyez prudent. L'achat d'un bien litigieux vous expose à devoir restituer tous les loyers perçus depuis l'assignation, même si vous pensiez être en droit d'acheter. Si vous êtes dans cette situation, constituez une provision pour faire face à cette éventualité. Ne dépensez pas les loyers comme si c'était acquis.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires), cet arrêt rappelle l'importance de vérifier la régularité des promesses de vente, notamment au regard des règles d'urbanisme. Une promesse signée avant l'obtention d'une autorisation de lotir est nulle. Si vous rédigez un compromis, insérez une condition suspensive claire concernant l'obtention de toutes les autorisations nécessaires.
Enfin, pour les copropriétaires : si un copropriétaire vend son lot en fraude, le même principe s'applique. L'acquéreur de mauvaise foi devra restituer les charges qu'il a indûment économisées ou les loyers perçus.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de signer un compromis, faites vérifier la conformité urbanistique du bien par un avocat ou un notaire. Une simple consultation permet d'éviter des années de procédure. Exemple : à Danjoutin, un terrain non constructible ne peut pas faire l'objet d'une promesse de vente valable.
- Si vous êtes assigné en justice pour une vente forcée, n'attendez pas pour constituer avocat. Dès la réception de l'assignation, vous êtes en litige. Documentez tout, conservez les preuves de votre bonne foi, et envisagez de demander des mesures conservatoires (comme la consignation des loyers).
- En cas d'exécution provisoire d'une décision de justice, évaluez le risque de devoir restituer les fruits. Si la décision est susceptible d'être réformée en appel ou cassation, ne dépensez pas les revenus du bien. Mettez-les de côté sur un compte séquestre.
- Lors de l'achat d'un bien, exigez une garantie d'éviction du vendeur. Si la vente est annulée, le vendeur devra vous rembourser le prix, mais aussi les fruits que vous devrez restituer au propriétaire initial. Une clause dans l'acte authentique peut vous protéger.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Dès 1984 (Civ. 3e, 10 juillet 1984, n° 83-10.123), la Cour avait jugé que le possesseur de mauvaise foi doit restituer les fruits à compter de la demande en justice. La décision de 1998 ne fait que confirmer ce principe dans le contexte particulier d'une vente forcée annulée.
Une décision plus récente (Civ. 3e, 12 juillet 2018, n° 17-18.456) a précisé que la mauvaise foi peut résulter de la connaissance d'un vice de la vente, même si l'acquéreur n'a pas été partie au procès initial. La tendance est donc à une protection renforcée du vendeur évincé.
En pratique, les tribunaux sont de plus en plus stricts sur la qualification de bonne foi. L'acquéreur qui achète en exécution d'une décision de justice non définitive ne peut pas ignorer le risque d'annulation. Pour l'avenir, il est probable que les juges continuent à appliquer la règle de l'assignation comme date de bascule, sans admettre d'exception pour les ventes forcées.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ – Les questions que l'on me pose le plus souvent :
1. Que sont les « fruits » dans cette affaire ? Ce sont les loyers perçus par l'acquéreur, ou à défaut une indemnité d'occupation égale à la valeur locative du bien.
2. À partir de quand l'acquéreur doit-il restituer les fruits ? À compter de la date de l'assignation en justice, même si la vente a été exécutée plus tard sur ordre d'un tribunal.
3. Puis-je réclamer des fruits si j'ai volontairement vendu mon bien ? Non, ce principe ne joue qu'en cas d'annulation de la vente. Si la vente est valable, vous n'avez droit à rien.
4. Que faire si je suis acquéreur et que je risque de devoir restituer des fruits ? Consultez un avocat pour négocier un accord avec le vendeur ou provisionner les sommes en jeu. Vous pouvez aussi demander à ce que la restitution des fruits soit étalée dans le temps.
5. Cet arrêt s'applique-t-il aux ventes aux enchères ? Oui, le même raisonnement vaut pour les ventes forcées devant le tribunal judiciaire ou le notaire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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