Décision de référence : cc • N° 06-19.237 • 2008-03-05 • Consulter la décision →
Imaginez un instant : vous êtes locataire d'un local commercial à Évron, vous y exploitez une boulangerie depuis dix ans, et votre propriétaire vend l'immeuble. Le nouveau propriétaire vous donne congé pour vendre le bien libre. Normal, il vous doit une indemnité d'éviction (la somme destinée à compenser la perte de votre fonds de commerce). Mais surprise : l'acte de vente prévoit que l'acquéreur paiera cette indemnité à votre place. Sauf que l'acquéreur ne paie pas, et le vendeur, lui, s'est désengagé. Qui pouvez-vous poursuivre ? Cette question, que se posent chaque jour des centaines de commerçants et de propriétaires, a été tranchée par la Cour de cassation dans un arrêt du 5 mars 2008.
La solution retenue est à la fois subtile et protectrice pour le locataire. La haute juridiction a estimé que la clause de l'acte de vente par laquelle l'acquéreur s'oblige à prendre en charge l'indemnité d'éviction due au locataire s'analyse en une « délégation imparfaite de paiement » (un mécanisme juridique par lequel une personne, le délégué, s'engage envers une autre, le délégataire, à payer une dette qui incombe au délégant). Concrètement, cela signifie que le locataire (le délégataire) peut réclamer directement le paiement à l'acquéreur (le délégué), sans avoir à passer par le vendeur. Et surtout, l'acquéreur ne peut pas lui opposer la règle de l'effet relatif des contrats (le principe selon lequel un contrat ne crée d'obligations qu'entre les parties signataires).
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Et comment réagir si vous êtes concerné ? Cet article décortique la décision, vous explique concrètement ce qu'elle implique pour les propriétaires, locataires et acquéreurs, et vous donne des conseils pratiques pour éviter les pièges. À la clé, une certitude : le locataire n'est pas désarmé face à un acquéreur récalcitrant.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire qui a donné lieu à cet arrêt oppose la société The Ritz Hotel Limited (propriétaire d'un immeuble de prestige) à la société Banque Sepah (locataire) et au Crédit Foncier de France (CFF, un établissement financier). En 1998, la Banque Sepah, locataire de locaux commerciaux, se voit délivrer un congé avec refus de renouvellement du bail par le propriétaire. En conséquence, le propriétaire lui doit une indemnité d'éviction (la compensation financière due au locataire évincé, destinée à couvrir la perte de son fonds de commerce, les frais de réinstallation, etc.).
En février 1999, le propriétaire vend l'immeuble au Crédit Foncier de France. L'acte de vente contient une clause par laquelle l'acquéreur (le CFF) s'engage à prendre en charge le paiement de l'indemnité d'éviction due à la Banque Sepah. Jusque-là, tout semble clair : le vendeur se libère de sa dette, et l'acquéreur promet de payer.
Sauf que le CFF ne paie pas. La Banque Sepah, impayée, assigne alors le vendeur (The Ritz Hotel) en paiement de l'indemnité. Le vendeur, à son tour, appelle en garantie le CFF (c'est-à-dire qu'il demande au tribunal de condamner l'acquéreur à le rembourser s'il est lui-même condamné). La question centrale est donc : la Banque Sepah peut-elle réclamer directement le paiement au CFF, ou doit-elle se contenter de poursuivre le vendeur ?
La cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 31 mai 2006, a jugé que la clause constituait une délégation imparfaite de paiement, autorisant le locataire à agir directement contre le CFF. Le vendeur (The Ritz Hotel) s'est pourvu en cassation, arguant que le locataire n'était pas partie à l'acte de vente et ne pouvait donc se prévaloir de la clause (principe de l'effet relatif des contrats). La Cour de cassation, dans son arrêt du 5 mars 2008, a rejeté le pourvoi et confirmé la solution de la cour d'appel. undefined, le locataire peut bel et bien agir directement contre l'acquéreur.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Comment la Cour de cassation justifie-t-elle sa décision ? Elle s'appuie sur la notion de délégation imparfaite de paiement, définie aux articles 1336 et suivants du Code civil (dans leur rédaction antérieure à la réforme du droit des contrats de 2016). La délégation est « imparfaite » car le délégant (le vendeur) reste tenu envers le délégataire (le locataire) si le délégué (l'acquéreur) ne paie pas. undefined, le vendeur n'est pas libéré de sa dette, mais le locataire a le choix de poursuivre l'un ou l'autre.
Attention toutefois : ce mécanisme ne peut jouer que si la clause exprime clairement la volonté des parties de constituer une délégation. Dans l'espèce, la clause prévoyait que l'acquéreur « s'oblige à prendre à sa charge le paiement de l'indemnité d'éviction due au locataire ». Pour les juges, cette formulation est suffisamment précise pour caractériser une délégation : le vendeur (délégant) demande à l'acquéreur (délégué) de payer directement le locataire (délégataire).
undefined, c'est que le principe de l'effet relatif des contrats (art. 1165 ancien du Code civil) n'est pas un obstacle. En effet, la délégation de paiement est une exception légale à ce principe : elle permet à une personne (le délégataire) d'exiger l'exécution d'une obligation stipulée dans un contrat auquel elle n'est pas partie. La Cour de cassation le rappelle clairement : « la clause s'analyse en une délégation imparfaite de paiement autorisant le preneur à agir directement contre le délégué et sans que puisse lui être opposé la règle de l'effet relatif des contrats ».
undefined les juges ont estimé que l'intention des parties était de permettre au locataire de se retourner directement contre l'acquéreur, même s'il n'a pas signé l'acte de vente. Cette solution est protectrice pour le locataire, car elle lui offre un débiteur supplémentaire (l'acquéreur) en cas de défaillance du vendeur. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires se retrouvaient sans recours parce que le vendeur était insolvable ; cette décision leur donne une bouée de sauvetage.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques majeures pour tous les acteurs de l'immobilier commercial. Voyons-les profil par profil.
Pour le locataire évincé : vous n'êtes plus obligé de poursuivre uniquement votre ancien bailleur (le vendeur). Si l'acte de vente contient une clause par laquelle l'acquéreur s'engage à payer votre indemnité d'éviction, vous pouvez agir directement contre lui. Par exemple, si vous êtes locataire d'un commerce à Ernée et que votre propriétaire vend l'immeuble, vous pouvez, dès le congé, vérifier l'acte de vente et, si la clause existe, assigner l'acquéreur en paiement. Attention toutefois : vous devez prouver que la clause constitue bien une délégation. En cas de doute, faites analyser l'acte par un avocat.
Pour le vendeur (propriétaire bailleur) : vous n'êtes pas automatiquement libéré de votre dette. La délégation étant imparfaite, le locataire peut encore vous réclamer le paiement si l'acquéreur ne paie pas. Vous avez donc intérêt à vous assurer que l'acquéreur exécute son engagement, ou à prévoir une garantie (caution, séquestre du prix de vente). Par exemple, si vous vendez un immeuble à Évron et que le locataire est en instance d'éviction, négociez avec l'acquéreur le dépôt d'une somme équivalente à l'indemnité chez un notaire, à libérer uniquement sur présentation du paiement au locataire.
Pour l'acquéreur : vous devez être conscient que votre engagement de payer l'indemnité d'éviction vous expose à une action directe du locataire. Ne pensez pas pouvoir vous abriter derrière le fait que vous n'avez pas signé de contrat avec lui. Si vous ne payez pas, le locataire peut vous poursuivre en justice, et vous risquez d'être condamné au paiement de l'indemnité, majorée des intérêts et des frais de procédure. Exemple chiffré : si l'indemnité est de 100 000 €, avec des intérêts à 5 % l'an, après deux ans de procédure, vous devrez près de 110 000 €, plus les frais d'avocat (3 000 à 5 000 €).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez clairement la clause dans l'acte de vente : Si vous êtes vendeur et souhaitez déléguer le paiement de l'indemnité d'éviction à l'acquéreur, faites rédiger une clause explicite, mentionnant que l'acquéreur s'engage à payer directement le locataire, et que le vendeur reste tenu subsidiairement (délégation imparfaite). Évitez les formules ambiguës comme « l'acquéreur prendra en charge » sans précision.
- Exigez une garantie de l'acquéreur : En tant que vendeur, ne vous contentez pas d'une promesse. Demandez à l'acquéreur de déposer le montant de l'indemnité chez un notaire ou de fournir une caution bancaire. Ainsi, même si l'acquéreur fait défaut, les fonds sont disponibles.
- Vérifiez l'acte de vente avant de quitter les lieux : Si vous êtes locataire, dès que vous recevez un congé, demandez à votre avocat de consulter l'acte de vente (vous avez le droit d'en obtenir une copie auprès du notaire). Identifiez si une clause de délégation existe. Si oui, vous saurez contre qui agir.
- Mettez en demeure l'acquéreur dès le premier impayé : Si l'indemnité n'est pas versée à la date prévue, adressez une mise en demeure à l'acquéreur par lettre recommandée avec accusé de réception. Cela interrompt la prescription (délai pour agir en justice, qui est de 5 ans en matière d'indemnité d'éviction) et constitue une preuve de votre démarche.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt du 5 mars 2008 s'inscrit dans une lignée de décisions favorables au locataire. Déjà, la Cour de cassation avait jugé, dans un arrêt du 13 novembre 2002 (n° 00-17.687), que la clause par laquelle l'acquéreur s'engage à exécuter les obligations du bailleur envers le locataire constitue une délégation de paiement. La décision de 2008 confirme et précifie cette solution, en l'appliquant spécifiquement à l'indemnité d'éviction.
Attention toutefois : toutes les clauses ne sont pas automatiquement qualifiées de délégation. Par exemple, une clause qui se contenterait de dire que « l'acquéreur remboursera au vendeur les sommes que ce dernier aura versées au locataire » ne constitue pas une délégation, mais une simple garantie de remboursement. Dans ce cas, le locataire ne peut pas agir directement contre l'acquéreur. La tendance des tribunaux est donc d'interpréter strictement la volonté des parties : pour qu'il y ait délégation, il faut que la clause exprime clairement que l'acquéreur doit payer directement le locataire.
Depuis la réforme du droit des contrats de 2016 (ordonnance du 10 février 2016), les articles 1336 à 1338 du Code civil codifient la délégation de paiement. L'article 1336 dispose que « la délégation par laquelle le débiteur donne au créancier un autre débiteur qui s'oblige envers le créancier n'opère point novation si le débiteur originaire reste obligé ». C'est exactement la situation de la délégation imparfaite. La jurisprudence antérieure reste donc pertinente. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent de protéger le locataire, à condition que la clause soit sans ambiguïté.
Questions fréquentes
Puis-je agir directement contre l'acquéreur si la clause de l'acte de vente ne mentionne pas explicitement une délégation ? Non. La Cour de cassation exige que la clause exprime clairement la volonté de l'acquéreur de s'obliger envers le locataire. Si elle est floue (exemple : « l'acquéreur prendra en charge l'indemnité »), un juge pourrait l'interpréter comme une simple promesse de remboursement au vendeur, et non comme une délégation. Mieux vaut faire rédiger la clause par un notaire ou un avocat.
Que faire si l'acquéreur est insolvable ? Dans une délégation imparfaite, le vendeur reste tenu. Vous pouvez donc vous retourner contre lui. Si le vendeur est également insolvable, vous pouvez tenter de saisir le prix de vente (si celui-ci n'a pas encore été versé) ou vérifier si une garantie a été constituée. Dans tous les cas, agissez rapidement : la prescription de l'action en paiement de l'indemnité d'éviction est de 5 ans à compter de la date à laquelle elle est due.
Quels sont les délais pour agir ? L'indemnité d'éviction est due à la date d'expiration du bail (ou à la date du congé, selon les cas). Vous avez 5 ans pour réclamer le paiement. Si vous attendez trop, le délai de prescription peut vous être opposé. Mieux vaut engager une action dans les 2 ans suivant le départ des lieux.
Dois-je obligatoirement passer par un avocat ? Pour une action en justice, oui, la représentation par avocat est obligatoire devant le tribunal judiciaire (compétent pour les litiges commerciaux). Le coût d'une procédure varie entre 2 000 et 5 000 € selon la complexité. Une consultation préalable (45 € chez Maître Zakine) peut vous aider à évaluer vos chances et éviter des frais inutiles.
L'acquéreur peut-il contester le montant de l'indemnité ? Oui, l'acquéreur peut contester le montant, notamment si l'indemnité n'a pas été fixée par un accord amiable ou par un jugement. Il peut demander une expertise judiciaire pour évaluer le préjudice. Mais cela ne le dispense pas de payer si la créance est certaine, liquide et exigible.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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