Décision de référence : cc • N° 71-14.648 • 1973-02-14 • Consulter la décision →
Imaginez un instant : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Vitré, loué à un artisan depuis quinze ans. Le bail arrive à expiration, vous donnez congé pour vendre votre bien. Le locataire, qui a droit à une indemnité d'éviction (une somme versée par le propriétaire pour compenser la perte de son fonds), décide de rester dans les lieux en attendant d'être payé, comme la loi l'y autorise. Mais pendant cette période d'attente, le locataire ne paie plus son loyer. Que faire ? Pouvez-vous résilier le bail pour non-paiement ? Et si oui, le locataire perd-il son droit à l'indemnité d'éviction ?
C'est précisément la question à laquelle la Cour de cassation a répondu dans un arrêt du 14 février 1973 (n° 71-14.648). Une décision qui, bien que vieille de plus de cinquante ans, reste une référence absolue pour des milliers de litiges chaque année, de Redon à Marseille. En clair : le locataire qui se maintient dans les lieux après le congé est toujours lié par les clauses du bail, y compris la clause résolutoire (celle qui permet de mettre fin au bail automatiquement en cas de manquement, comme le non-paiement des loyers). Si le propriétaire actionne cette clause, le locataire non seulement perd son droit au maintien dans les lieux, mais aussi son droit à l'indemnité d'éviction.
undefined, le droit de rester jusqu'au paiement de l'indemnité n'est pas un blanc-seing. Le locataire doit continuer à respecter le bail, sous peine de tout perdre. undefined, c'est que cette règle s'applique aussi en cas de résiliation judiciaire du bail antérieure à la fixation de l'indemnité. Décryptage complet.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire d'un local commercial situé à Vitré. Il a donné à bail un local à M. Y, commerçant, pour y exploiter un magasin de vêtements. Le bail, d'une durée de neuf ans, arrive à expiration en 1968. Conformément à la réglementation sur les baux commerciaux (décret du 30 septembre 1953, article 20), M. X donne congé à son locataire. Mais M. Y, estimant avoir droit à une indemnité d'éviction, décide de rester dans les lieux en attendant que cette indemnité soit fixée et payée par le propriétaire. C'est son droit.
Mais voilà : pendant cette période de maintien, M. Y cesse de payer les loyers. M. X lui rappelle la clause résolutoire du bail, qui prévoit qu'à défaut de paiement d'un seul terme de loyer, le bail sera résilié de plein droit un mois après un commandement de payer resté infructueux. M. X délivre un commandement, puis, face à l'absence de régularisation, saisit le tribunal pour faire constater l'acquisition de la clause résolutoire. Le tribunal de première instance lui donne raison : la clause résolutoire a joué, et le bail est résilié. M. Y est condamné à quitter les lieux, et il perd son droit à l'indemnité d'éviction, puisque la résiliation est prononcée à ses torts.
M. Y fait appel. La cour d'appel de Rennes confirme le jugement en 1971. M. Y se pourvoit alors en cassation. Son argument principal ? L'article 20 du décret de 1953 permet au locataire de se maintenir dans les lieux jusqu'au paiement de l'indemnité d'éviction. Pendant cette période, le bail est prorogé, mais la clause résolutoire ne peut plus s'appliquer, car le bail est déjà expiré. Selon lui, la résiliation du bail pour non-paiement des loyers pendant la période de maintien ne peut pas lui faire perdre son droit à indemnité, car ce droit est né du congé, et non du bail lui-même.
Mais la Cour de cassation ne suit pas ce raisonnement. Par un arrêt du 14 février 1973, elle rejette le pourvoi. Elle affirme que « lorsque le titulaire d'un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial est dans les lieux jusqu'au paiement de l'indemnité d'éviction, conformément à l'article 20 du décret du 30 septembre 1953, il se maintient aux clauses et conditions du bail expiré. Le propriétaire peut donc, pendant cette période, se prévaloir d'une clause résolutoire qui fait perdre au preneur son droit à indemnité d'éviction. » undefined le maintien n'est pas un nouveau bail, mais une simple prorogation du bail ancien, avec toutes ses clauses, y compris la clause résolutoire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cet arrêt, il faut d'abord rappeler le cadre légal. L'article 20 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui codifié à l'article L145-28 du Code de commerce) dispose que le locataire commercial évincé a droit à une indemnité d'éviction s'il justifie d'un préjudice. Il peut se maintenir dans les lieux jusqu'au paiement de cette indemnité. Mais le texte précise aussi que « le maintien dans les lieux n'a pas pour effet de renouveler le bail ; il prend fin au paiement de l'indemnité ». Le bailleur peut donc demander au juge de fixer l'indemnité, et le locataire doit payer un loyer (souvent le même que l'ancien) pendant cette période.
Dans l'affaire jugée, le locataire soutenait que, puisque le bail était expiré, la clause résolutoire ne pouvait plus jouer. Une clause résolutoire est une stipulation contractuelle qui prévoit la résiliation automatique du bail en cas d'inexécution par le locataire de certaines obligations (non-paiement des loyers, défaut d'assurance, sous-location non autorisée, etc.). En principe, elle ne peut être invoquée qu'aussi longtemps que le bail est en cours. Or, ici, le bail avait pris fin par l'effet du congé.
Mais la Cour de cassation répond que le locataire qui se maintient « aux clauses et conditions du bail expiré » reste soumis à l'intégralité du contrat, y compris à la clause résolutoire. Pourquoi ? Parce que le maintien n'est pas une situation de droit nouveau, mais une simple prolongation du bail originaire, avec les mêmes droits et obligations. Si le locataire pouvait ignorer la clause résolutoire, cela créerait une inégalité entre le propriétaire, qui ne peut pas augmenter le loyer ou modifier les charges, et le locataire, qui pourrait ne plus payer sans conséquence. Le législateur a voulu protéger le locataire, pas lui offrir un bouclier contre ses propres manquements.
Les juges ajoutent que la résiliation du bail, prononcée aux torts du locataire, le prive du droit à l'indemnité d'éviction. Logique : l'indemnité est due au locataire qui est évincé sans faute. Si c'est sa propre faute (non-paiement des loyers) qui entraîne la fin du bail, il n'y a plus d'éviction au sens de la loi, mais une résiliation pour inexécution. Le lien de causalité est clair : la résiliation fait perdre le droit à l'indemnité.
Cet arrêt est une confirmation de la jurisprudence antérieure. Il n'innove pas, mais il clarifie un point souvent mal compris : le maintien dans les lieux n'est pas un droit absolu, il est conditionné au respect des clauses du bail. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires pensaient pouvoir cesser de payer les loyers pendant l'attente de l'indemnité, croyant être protégés par l'article 20. Grave erreur, comme le montre cette décision.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : Vous pouvez respirer. Si votre locataire reste dans les lieux après le congé et cesse de payer, vous avez le droit d'actionner la clause résolutoire. Faites délivrer un commandement de payer par huissier, et si le locataire ne paie pas dans le mois, la résiliation est automatique. Conséquence : le locataire doit partir, et il perd son droit à l'indemnité d'éviction. Exemple concret : à Redon, un propriétaire de local commercial loué 1 200 € par mois voit son locataire cesser de payer pendant six mois. Il lui doit donc 7 200 € de loyers impayés, plus l'indemnité d'éviction potentielle (souvent égale à la valeur du fonds, disons 30 000 €). En résiliant le bail par clause résolutoire, le propriétaire économise l'indemnité et peut réclamer les loyers impayés.
Si vous êtes locataire commercial : Attention ! Vous ne devez jamais cesser de payer vos loyers pendant la période de maintien. Même si vous estimez que l'indemnité d'éviction est trop faible ou que le propriétaire tarde à la payer, continuez à verser les loyers aux échéances prévues. Si vous ne le faites pas, vous prenez le risque de perdre à la fois votre fonds (par l'expulsion) et l'indemnité qui devait compenser votre perte. Un conseil : si vous contestez le montant de l'indemnité, consignez les loyers auprès de la Caisse des dépôts, ou demandez au juge de les réduire, mais ne les bloquez pas unilatéralement.
Si vous êtes acquéreur d'un fonds de commerce : Vérifiez si le vendeur est en période de maintien après congé. Demandez-lui de justifier du paiement des loyers jusqu'à la date de la vente. Sinon, vous pourriez hériter d'un litige avec le propriétaire, qui pourrait résilier le bail pour impayés et vous laisser sans droit au bail.
Si vous êtes copropriétaire : La clause résolutoire peut aussi s'appliquer dans un bail commercial consenti par le syndicat des copropriétaires. Assurez-vous que le locataire respecte ses obligations pendant la période de maintien.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne cessez jamais de payer vos loyers pendant la période de maintien. Même si vous contestez l'indemnité d'éviction, continuez à payer le loyer (ou le loyer fixé par le juge). En cas de difficulté, demandez un délai de paiement au tribunal, mais ne faites pas l'autruche.
- Faites constater par huissier les manquements du locataire. Si vous êtes propriétaire et que votre locataire ne paie plus, n'attendez pas. Faites délivrer un commandement de payer dès le premier impayé. La clause résolutoire joue rapidement : un mois après le commandement, si rien n'est payé, la résiliation est acquise.
- Négociez un protocole d'accord à l'amiable. Avant d'engager une procédure, essayez de trouver un terrain d'entente avec le locataire : échelonnement des loyers impayés, fixation amiable de l'indemnité d'éviction, etc. Cela vous évitera des frais d'avocat et des années de procédure.
- Consultez un avocat spécialisé dès le congé. Le droit des baux commerciaux est complexe. Un avocat vous aidera à rédiger le congé, à calculer l'indemnité d'éviction, et à gérer la période de maintien. À Vitré ou Redon, n'hésitez pas à prendre conseil.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La solution de l'arrêt du 14 février 1973 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt de la Cour de cassation du 10 juin 1992 (n° 90-18.765), les juges ont rappelé que la clause résolutoire peut jouer pendant la période de maintien, même si le locataire a déjà été expulsé par une ordonnance de référé. Autre exemple : dans un arrêt du 8 juillet 2008 (n° 07-15.632), la Cour a précisé que la résiliation du bail pour défaut de paiement des loyers pendant la période de maintien entraîne la perte du droit à l'indemnité d'éviction, même si le locataire avait déjà obtenu une décision fixant le montant de l'indemnité. Attention toutefois : si la résiliation est prononcée pour une autre cause que le non-paiement des loyers (par exemple, une violation des clauses du bail sur la destination des lieux), le locataire pourrait conserver son droit à indemnité. Tout dépend de la gravité du manquement.
La tendance des tribunaux est donc de protéger le droit du propriétaire à faire respecter les clauses du bail, même après son expiration. Cela signifie que le locataire ne doit pas considérer la période de maintien comme une période de gratuité ou de non-droit. À l'inverse, le propriétaire ne peut pas abuser de la clause résolutoire pour des motifs futiles : le juge peut écarter la clause si le manquement est mineur (par exemple, un retard de paiement de quelques jours avec des circonstances exceptionnelles).
Points clés à retenir
FAQ :
Q : Puis-je rester dans les lieux sans payer de loyer pendant l'attente de l'indemnité d'éviction ?
R : Non. Vous devez continuer à payer le loyer aux conditions du bail expiré. Sinon, le propriétaire peut actionner la clause résolutoire et vous faire perdre votre droit à l'indemnité.
Q : Que faire si mon propriétaire ne me paie pas l'indemnité d'éviction ?
R : Vous pouvez saisir le juge des référés pour obtenir une provision (acompte) ou demander au juge du fond de fixer l'indemnité. Mais en attendant, continuez à payer le loyer.
Q : La clause résolutoire s'applique-t-elle aussi en cas de résiliation judiciaire du bail ?
R : Oui, comme dans cette affaire. Si la résiliation est prononcée par le juge aux torts du locataire, elle produit les mêmes effets que la clause résolutoire.
Q : Puis-je perdre mon droit à l'indemnité si je quitte les lieux avant le paiement ?
R : Oui, si vous quittez les lieux volontairement, vous renoncez à votre droit de maintien et donc à l'indemnité, sauf si vous avez conclu un accord avec le propriétaire.
Q : Quels sont les délais pour agir ?
R : Pour le propriétaire, le commandement de payer doit être délivré dès le premier impayé. Pour le locataire, le délai pour contester le montant de l'indemnité est de deux ans à compter du congé (article L145-58 du Code de commerce).
Checklist : Ce qu'il faut faire si vous êtes locataire en période de maintien
- Continuez à payer les loyers à leur échéance.
- Conservez les justificatifs de paiement.
- Si vous contestez l'indemnité, saisissez le tribunal avant l'expiration du délai de deux ans.
- Ne prenez aucun engagement écrit sans l'avis d'un avocat.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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