Décision de référence : cc • N° 63-70.210 • 1965-03-12 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain à Saint-Junien depuis trente ans. Un jour, la ville vous annonce qu'elle va exproprier une partie de votre parcelle pour y créer un parc public. Le terrain était déjà « réservé » par le plan d'urbanisme (une servitude qui interdit de construire en attendant l'expropriation). L'administration vous propose une indemnité calculée en tenant compte de cette réserve – autrement dit, un prix très bas, puisque le terrain ne pouvait rien accueillir. Est-ce légal ?
Cette question, beaucoup se la posent, à Brive-la-Gaillarde comme ailleurs. La réponse est pourtant claire depuis 1965 : la valeur du terrain doit être fixée comme s'il n'avait jamais été frappé de cette réserve. Autrement dit, le propriétaire ne doit pas subir la dépréciation due à la mesure d'urbanisme qui a bloqué son bien pendant des années.
Dans un arrêt célèbre, la Cour de cassation a tranché : le prix d'un terrain réservé est déterminé « à l'égard de la collectivité bénéficiaire, comme s'il avait cessé d'être frappé de la réserve ». Une règle simple, mais dont l'application peut sauver des milliers d'euros aux expropriés.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans les années 1950, la société « Tanneries de France » possédait un terrain à Strasbourg. La ville, dans le cadre de son plan d'urbanisme, avait inscrit ce terrain en « réserve » pour y réaliser des équipements publics. En 1963, la municipalité engage une procédure d'expropriation pour acquérir le terrain. Mais un désaccord éclate sur le montant de l'indemnité.
Les « Tanneries de France » estiment que le terrain vaut 150 000 francs (anciens) compte tenu de sa situation et de sa superficie (environ 2 000 m²). La ville, elle, propose 80 000 francs, en arguant que le terrain étant réservé, sa valeur marchande est bien inférieure : personne n'aurait pu l'acheter pour construire, puisque les réserves d'urbanisme interdisent toute construction non conforme.
L'affaire arrive devant la cour d'appel de Colmar (chambre des expropriations). En juillet 1963, les juges donnent raison à la ville : ils fixent l'indemnité à 90 000 francs, en tenant compte de la réserve. La société « Tanneries de France » se pourvoit en cassation. Son argument : la réserve d'urbanisme ne doit pas diminuer l'indemnité, sinon la collectivité bénéficierait de sa propre mesure pour payer moins cher.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 12 mars 1965, casse la décision de Colmar. Elle rappelle que, selon l'article 28 du décret n° 58-1463 du 31 décembre 1958 (qui régissait alors les plans d'urbanisme), « le prix d'un terrain réservé est fixé à l'égard de la collectivité bénéficiaire comme s'il avait cessé d'être frappé de la réserve ». En clair, on doit évaluer le terrain comme s'il était libre de toute servitude de réserve, même si en réalité il ne l'est pas. L'affaire est renvoyée devant une autre cour pour être rejugée sur cette base.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige est une question de justice indemnitaire. Quand l'État ou une commune exproprie, elle doit verser une indemnité « juste et préalable » (article 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen). Mais comment calculer la valeur d'un terrain que l'administration elle-même a « gelé » via une réserve d'urbanisme ?
La Cour de cassation répond de manière stricte : la réserve ne doit pas jouer contre le propriétaire. Le fondement légal est l'article 28 du décret du 31 décembre 1958 (aujourd'hui codifié aux articles L. 211-1 et suivants du code de l'urbanisme). Ce texte prévoit que le prix d'un terrain réservé est fixé « comme s'il avait cessé d'être frappé de la réserve ». Pourquoi ? Parce que la réserve est une décision unilatérale de l'administration qui a bloqué le bien pendant des années. Si on en tenait compte, l'expropriant paierait moins cher grâce à sa propre décision, ce qui serait contraire au principe d'égalité devant les charges publiques.
Concrètement, les juges doivent évaluer le terrain en fonction de sa valeur vénale (prix du marché) au jour de l'expropriation, en faisant abstraction de la réserve. On regarde les transactions de terrains libres, comparables, dans le même secteur. Si le terrain était constructible avant la réserve, on le considère comme constructible. S'il était agricole, on retient la valeur agricole « libre ».
Cet arrêt de 1965 est une confirmation de la jurisprudence antérieure. Il n'y a pas de revirement : la Cour applique le texte. Mais il a une portée pratique immense : il empêche les collectivités de sous-estimer systématiquement les indemnités en jouant sur les réserves d'urbanisme. Depuis, cette règle est constante.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain frappé d'une réserve (par exemple pour une future route, un espace vert, un équipement public), sachez que l'indemnité d'expropriation ne doit pas être calculée au rabais. Vous avez droit à la valeur du terrain libre.
Prenons un exemple chiffré à Brive-la-Gaillarde. Un terrain de 500 m², constructible mais réservé pour un futur collège. Sa valeur vénale libre est estimée à 200 €/m², soit 100 000 €. Si l'administration proposait 60 €/m² en raison de la réserve (30 000 €), vous pouvez exiger 100 000 €. La différence est de 70 000 €. Avec les frais d'avocat et d'expertise (souvent 5 000 à 10 000 €), le gain net reste considérable.
Pour les acquéreurs : si vous achetez un terrain déjà réservé, vérifiez que le vendeur n'a pas été indemnisé pour la dépréciation. Parfois, la collectivité verse une indemnité de réservation (préjudices). L'acquéreur peut en bénéficier.
Pour les collectivités : cette jurisprudence vous impose de chiffrer les offres sur la base du marché libre, sous peine de voir l'indemnité fixée par le juge de l'expropriation (JEX) à un montant plus élevé, avec des frais supplémentaires.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : faire évaluer votre terrain par un expert immobilier (ou un géomètre-expert) qui connaît les prix du marché libre, rassembler les actes de vente de terrains comparables dans le secteur, et contester l'offre initiale par lettre recommandée avant la saisine du juge.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites constater la réserve dès le plan local d'urbanisme (PLU). Consultez le PLU de votre commune (disponible en mairie ou en ligne). Si votre terrain est en zone AU (à urbaniser) avec une servitude de réserve, notez la date d'inscription. Plus elle est ancienne, plus l'indemnité pourra être élevée (préjudice de jouissance).
- Ne signez jamais l'offre d'indemnité sans avis d'expert. Les propriétaires acceptent souvent la première proposition, pensant ne pas pouvoir négocier. Or, une contre-expertise indépendante peut multiplier l'indemnité par deux ou trois. Le coût (1 500 à 3 000 €) est souvent récupéré sur le gain.
- Conservez tous les documents prouvant la valeur libre du terrain. Si des terrains voisins non réservés se sont vendus cher, rassemblez les actes notariés (via le service de publicité foncière). Le juge se base sur les transactions récentes.
- Engagez un avocat spécialisé en droit des expropriations avant la phase judiciaire. Le juge de l'expropriation fixe l'indemnité après une procédure contradictoire. Sans avocat, vous risquez de perdre des droits. À Saint-Junien comme ailleurs, un avocat peut aussi négocier un accord amiable avec la collectivité avant le procès.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La règle posée en 1965 a été reprise et précisée par des décisions ultérieures. Par exemple, la Cour de cassation a jugé que l'indemnité doit tenir compte de la « valeur d'usage » du terrain au jour de l'expropriation, mais toujours en faisant abstraction de la réserve (Civ. 3e, 17 février 1999, n° 97-70.056).
Une autre décision importante est celle du Conseil d'État (27 juillet 2005, n° 266573) qui a étendu cette règle aux servitudes de réserves instituées par les schémas de cohérence territoriale (SCOT). Désormais, tous les documents d'urbanisme sont concernés.
La tendance est donc constante : protéger le propriétaire contre la dépréciation causée par la puissance publique. Aucun revirement n'est attendu, car le principe est constitutionnel (décision du Conseil constitutionnel n° 2016-739 DC du 8 décembre 2016).
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
1. Quelle est la règle principale ? L'indemnité d'expropriation d'un terrain réservé se calcule comme s'il était libre de toute réserve, sur la base de sa valeur vénale au jour de l'expropriation.
2. Puis-je refuser l'offre de la collectivité ? Oui. Vous avez 1 mois pour accepter ou refuser l'offre notifiée. En cas de refus, le juge de l'expropriation fixera l'indemnité. Vous pouvez aussi demander un sursis à statuer si la réserve est supprimée.
3. Quels sont les délais ? La procédure d'expropriation dure en moyenne 12 à 18 mois. La phase amiable (offre, négociation) prend 4 à 6 mois. La phase judiciaire (saisine du juge) peut ajouter 6 à 12 mois.
4. Combien coûte un avocat ? Les honoraires varient : forfait de 2 000 à 5 000 € pour une procédure simple, ou 10 % de l'indemnité obtenue en sus de l'offre initiale (honoraire de résultat). Certains avocats proposent une première consultation à 45 €.
5. Que faire si l'expropriation concerne une partie seulement de mon terrain ? Vous pouvez demander l'expropriation totale (art. L. 13-10 du code de l'expropriation) si la partie restante est dépréciée de plus de 10 %.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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