Décision de référence : cc • N° 69-70.210 • 1970-04-23 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain à Le Cannet, dans l'arrière-pays grassois. Depuis des années, vous payez des impôts fonciers, vous entretenez la parcelle, vous espérez peut-être un jour y construire une maison pour vos enfants. Mais voilà, le plan local d'urbanisme (PLU, le document qui fixe les règles de construction dans votre commune) classe votre terrain en « zone non affectée » ou « constructible seulement à concurrence de 5 % de la superficie totale ». undefined, vous ne pouvez quasiment rien faire. Un jour, la commune décide de préempter ce terrain pour y réaliser un équipement public (une école, une route, un parc). Vous recevez une offre d'indemnité qui tient compte de cette constructibilité très réduite. Résultat : l'offre est dérisoire, parfois 10 fois inférieure à ce que vaudrait le terrain s'il était libre de toute réserve. Que faire ? Cette décision de la Cour de cassation de 1970 vous donne une arme juridique décisive. undefined les juges ont dit : le prix d'un terrain réservé doit être fixé, à l'égard de la collectivité expropriante (la personne publique qui vous prend votre bien), comme si cette réserve n'existait pas. Pourquoi ? Parce que c'est la collectivité elle-même qui a imposé la restriction d'urbanisme. Elle ne peut pas s'en prévaloir pour payer moins cher. Retenez bien cette date : 23 avril 1970. Cet arrêt est toujours d'actualité et s'applique dans toute la France, y compris dans les ressorts de Grasse et de Mont-de-Marsan où j'exerce.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes en région parisienne, mais l'affaire pourrait tout aussi bien se dérouler à Sophia-Antipolis ou au Cannet. M. X est propriétaire d'un terrain situé dans une zone couverte par le plan d'aménagement de la région parisienne. Ce plan classe sa parcelle en « zone non affectée », ce qui signifie que la constructibilité est très limitée : seulement 5 % de la superficie totale peut être bâtie, et uniquement pour des bâtiments répondant à des besoins spécifiques. En d'autres termes, le terrain a une valeur vénale (valeur sur le marché) très faible, car il est quasi inconstructible. Survient une procédure d'expropriation (la collectivité publique vous oblige à vendre votre bien pour un motif d'utilité publique, comme la construction d'une infrastructure). La collectivité propose une indemnité basée sur cette constructibilité réduite. M. X conteste : il estime que l'indemnité doit être calculée comme si le terrain n'était pas frappé de cette servitude de réserve (servitude d'urbanisme, c'est-à-dire une restriction imposée par le plan local d'urbanisme). Le désaccord est total. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, la plus haute juridiction judiciaire française. Les juges du fond (tribunal de grande instance, cour d'appel) avaient donné raison à la collectivité, en considérant que la valeur devait tenir compte de la restriction. Mais la Cour de cassation casse cet arrêt : elle estime que le prix doit être fixé comme si la réserve n'existait pas. undefined, pour évaluer le préjudice (le dommage subi par le propriétaire du fait de l'expropriation), il faut se placer à la date où l'emprise (le terrain) est devenue définitive, mais en faisant abstraction de la servitude de réserve qui grève le terrain. C'est un revirement (changement de jurisprudence) très favorable aux propriétaires.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental : celui de l'égalité devant les charges publiques. Ce principe, consacré par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (article 17), dispose que nul ne peut être privé de sa propriété sans une juste et préalable indemnité. Si la collectivité impose une restriction d'urbanisme (comme une réserve), elle ne peut pas, en plus, s'en servir pour diminuer l'indemnité d'expropriation-droit-relogement-expulsion-bloquee" class="internal-link" title="Expropriation : le droit au relogement oublié peut bloquer votre expulsion">expropriation. Ce serait une double peine pour le propriétaire. Concrètement, les juges raisonnent ainsi : pour fixer le prix, on doit se demander ce que vaudrait le terrain s'il n'était pas frappé de la réserve. On compare avec des terrains similaires, libres de toute servitude, dans le même secteur. Par exemple, à Sophia-Antipolis, un terrain constructible peut valoir 300 € le m², tandis qu'un terrain frappé d'une réserve de constructibilité limitée à 5 % ne vaudrait que 50 € le m². La collectivité ne peut pas proposer 50 € en se basant sur la restriction qu'elle a elle-même imposée. La Cour précise que cette règle s'applique même si la réserve a été instaurée avant le plan d'aménagement en vigueur au moment de l'expropriation-indemnite-evaluation-date-arret" class="internal-link" title="Expropriation : l'indemnité évaluée au jour de l'arrêt, pas à l'ordonnance">expropriation. Attention toutefois : il ne s'agit pas d'une indemnisation intégrale (totale) de la valeur en pleine propriété, mais d'une indemnité qui neutralise l'effet de la réserve. undefined le propriétaire retrouve une indemnité proche de celle qu'il aurait obtenue si le terrain n'avait jamais été réservé. Cette solution est confirmée par plusieurs arrêts ultérieurs, dont l'arrêt de la Cour de cassation du 4 juin 1973 (n° 72-70.074) dans le même sens. undefined, c'est que cette jurisprudence s'applique aussi à d'autres servitudes d'urbanisme, comme les servitudes non aedificandi (interdiction de construire) ou les réserves pour voirie. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires au Cannet avaient accepté une offre insuffisante faute de connaître cet arrêt.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain frappé d'une réserve d'urbanisme (zone non constructible, constructible limitée, emplacement réservé pour une voie publique, etc.) et que la collectivité engage une procédure d'expropriation, vous devez impérativement exiger que l'indemnité soit calculée hors réserve. Prenons un exemple chiffré : à Sophia-Antipolis, un terrain de 1000 m² en zone constructible vaut environ 200 000 €. Si la commune le déclare réservé pour une future route, la valeur chute à 40 000 €. L'offre d'indemnité sur cette base serait de 40 000 €. Grâce à l'arrêt de 1970, vous pouvez contester et obtenir une indemnité proche de 200 000 €, soit 160 000 € de plus. Pour un propriétaire bailleur (vous louez le terrain à un agriculteur ou à un exploitant), la perte de loyer doit aussi être indemnisée en tenant compte de la valeur hors réserve. Pour un acquéreur (vous avez acheté un terrain réservé en connaissance de cause, mais à un prix réduit), la jurisprudence ne vous permet pas de réclamer un supplément si vous avez déjà payé un prix tenant compte de la réserve. En revanche, si vous êtes exproprié, vous pouvez demander le bénéfice de cette règle. Comment réagir ? Si vous recevez une offre d'indemnité, ne l'acceptez pas sans consulter un avocat spécialisé. Vous avez un délai de deux mois pour contester devant le juge de l'expropriation (le juge compétent pour fixer l'indemnité). Passé ce délai, l'offre devient définitive. Attention : la collectivité peut tenter de contourner la règle en invoquant d'autres motifs. Il faut donc que votre avocat démontre que la réserve a été imposée par la collectivité elle-même et qu'elle a pour effet de diminuer la valeur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez tous les documents d'urbanisme : dès que vous êtes informé d'une réserve sur votre terrain (par exemple, par un certificat d'urbanisme, un PLU ou un plan d'occupation des sols), gardez précieusement les justificatifs. Ils serviront à prouver la date et l'origine de la restriction.
- Ne signez jamais une offre d'indemnité sans avis juridique : même si l'offre vous semble correcte, faites-la analyser par un avocat. Une simple signature peut vous priver de tout recours ultérieur.
- Contestez dans les délais : si l'offre ne vous satisfait pas, saisissez le juge de l'expropriation dans les deux mois suivant la notification de l'offre. Une fois le délai expiré, vous perdez tout droit de contester le montant.
- Faites évaluer votre terrain par un expert hors réserve : avant toute négociation, demandez à un expert immobilier de chiffrer la valeur de votre terrain comme s'il était libre de toute servitude. Ce rapport sera une pièce maîtresse dans votre dossier.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1970 a été confirmé par plusieurs décisions ultérieures. Par exemple, la Cour de cassation a jugé dans un arrêt du 4 juin 1973 (n° 72-70.074) que le même principe s'applique aux servitudes de réserves pour voirie. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé dans un arrêt du 22 novembre 2017 (n° 16-25.142) que l'indemnité d'expropriation doit être fixée en tenant compte de toutes les servitudes administratives, sauf celles qui ont été imposées par la collectivité expropriante elle-même. La tendance est donc constante : les juges protègent le propriétaire contre les abus de la puissance publique. Toutefois, attention : si la réserve a été instaurée par l'État ou une autre collectivité que celle qui exproprie, la règle peut ne pas s'appliquer. Il faut donc bien identifier l'auteur de la servitude. Dans le ressort de Grasse, j'ai vu des cas où la commune expropriante n'était pas celle qui avait imposé la réserve (par exemple, le département). Dans ce cas, le propriétaire ne peut pas invoquer l'arrêt de 1970. C'est pourquoi une analyse au cas par cas est indispensable.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
1. Que faire si je reçois une offre d'indemnité faible pour mon terrain réservé ?
Ne signez rien. Consultez un avocat spécialisé dans les deux mois pour contester l'offre devant le juge de l'expropriation. Vous pouvez demander que l'indemnité soit calculée comme si la réserve n'existait pas, sur le fondement de l'arrêt de 1970.
2. Puis-je vendre mon terrain à un particulier à un prix libre de réserves ?
Non, la règle ne s'applique qu'en cas d'expropriation. Si vous vendez à un particulier, le prix sera librement négocié, mais l'acheteur tiendra compte de la réserve. La jurisprudence ne protège que contre les collectivités.
3. Quels sont les délais pour agir ?
Vous avez deux mois à compter de la notification de l'offre d'indemnité pour la contester. Passé ce délai, l'offre devient définitive et vous ne pouvez plus réclamer un supplément.
4. Est-ce que cette règle s'applique à tous les types de réserves d'urbanisme ?
Oui, pour toutes les réserves imposées par la collectivité expropriante elle-même, qu'il s'agisse d'une réserve pour voie publique, d'une zone non constructible ou d'une restriction de constructibilité.
5. Combien coûte une contestation devant le juge de l'expropriation ?
Les frais d'avocat sont variables, mais une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine coûte 45 €. La procédure peut coûter entre 1 000 et 3 000 € selon la complexité, mais l'enjeu est souvent très supérieur (plusieurs dizaines de milliers d'euros).
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