Décision de référence : cc • N° 81-70.695 • 1982-06-30 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise, un propriétaire forestier reçoit un jour une lettre recommandée. La commune a décidé de l'exproprier pour construire une nouvelle voie de contournement. Sur son terrain, il y a des chênes centenaires, des peupliers alignés, tout un patrimoine arboricole qu'il a vu grandir. La question qui le taraude : vais-je être indemnisé pour la perte de mes arbres ? Et surtout, cette indemnité va-t-elle compter dans le calcul de l'indemnité de remploi (celle qui permet de racheter un bien équivalent) ? C'est exactement le problème qu'a tranché la Cour de cassation en matière d'expropriation">Cour de cassation dans un arrêt du 30 juin 1982, une décision qui continue d'alimenter les contentieux en matière d'expropriation.
Pour le propriétaire, l'enjeu est simple : chaque euro compte. L'indemnité principale pour la perte du terrain est une chose, mais l'indemnité de remploi, calculée en pourcentage de cette indemnité, permet de compenser les frais de réinvestissement. Or, si l'indemnité pour perte de plantations (arbres, cultures) est considérée comme une indemnité accessoire, elle ne donne pas droit à une indemnité de remploi supplémentaire. Mais si elle est qualifiée de principale, alors le propriétaire peut prétendre à une indemnité de remploi également sur cette somme.
Dans l'affaire jugée par la Cour de cassation, le propriétaire avait déjà été indemnisé pour ses plantations avant même l'expropriation-indemnisation-terrain" class="internal-link" title="Article sur les servitudes et l'expropriation">ordonnance d'expropriation. La cour d'appel avait refusé de lui allouer une indemnité de remploi sur cette somme. Le propriétaire a contesté, arguant que l'indemnité pour perte de plantations était une indemnité principale. Mais la Haute juridiction a donné raison à la cour d'appel : dès lors que l'indemnité pour perte de plantations a été versée avant l'ordonnance d'expropriation, elle constitue une indemnité accessoire, et l'indemnité de remploi ne peut pas être calculée dessus. Une décision technique, certes, mais aux conséquences très concrètes pour les propriétaires expropriés.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'une parcelle boisée de 5 hectares à Saint-Priest, a vu son terrain frappé d'une expropriation-date-reference-plu" class="internal-link" title="Article sur l'expropriation et la date de référence">déclaration d'utilité publique pour la réalisation d'une déviation routière. La procédure d'expropriation a été lancée, et avant même l'ordonnance d'expropriation (l'acte judiciaire qui transfère la propriété), l'expropriant (la collectivité) a versé à M. X une indemnité pour la perte de ses plantations, estimée à 50 000 euros. Plus tard, le juge de l'expropriation a fixé l'indemnité principale pour le terrain à 300 000 euros, et a alloué une indemnité de remploi de 10 % sur cette somme, soit 30 000 euros. Mais M. X a demandé que l'indemnité de remploi soit également calculée sur les 50 000 euros perçus pour les plantations, ce qui lui aurait rapporté 5 000 euros supplémentaires.
La cour d'appel de Lyon a rejeté sa demande, estimant que l'indemnité pour perte de plantations, versée avant l'ordonnance d'expropriation, était une indemnité accessoire et non principale. M. X s'est pourvu en cassation, soutenant que l'indemnité pour perte de plantations constituait une indemnité principale, car elle compensait la perte d'un élément distinct du terrain. Mais la Cour de cassation a confirmé l'arrêt de la cour d'appel, en s'appuyant sur l'article L. 13-13 du Code de l'expropriation (aujourd'hui article L. 321-1 du Code de l'expropriation pour cause d'utilité publique), qui distingue les indemnités principales des indemnités accessoires. Elle a jugé que l'indemnité pour perte de plantations, versée antérieurement à l'ordonnance d'expropriation, était une indemnité accessoire, car elle se rapportait à un élément qui n'était plus dans le patrimoine de l'exproprié au moment du transfert de propriété.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige portait sur la qualification de l'indemnité pour perte de plantations : est-elle une indemnité principale (donnant droit à une indemnité de remploi) ou accessoire (n'ouvrant pas droit à remploi) ? La Cour de cassation a tranché en faveur de la qualification d'indemnité accessoire, mais avec une nuance importante : le moment du versement.
En droit de l'expropriation, l'indemnité principale est celle qui compense la perte du bien immobilier lui-même (le terrain, les bâtiments). L'indemnité de remploi, prévue à l'article L. 13-13 du Code de l'expropriation (désormais L. 321-1), est calculée en pourcentage de cette indemnité principale pour permettre à l'exproprié de racheter un bien équivalent. En revanche, les indemnités accessoires (frais de déménagement, perte de récoltes, plantations, etc.) ne donnent pas droit à une indemnité de remploi, car elles ne correspondent pas à la perte du bien immobilier lui-même.
Mais attention : la jurisprudence a évolué. Dans un arrêt antérieur (Civ. 3e, 1975), la Cour de cassation avait considéré que les plantations faisaient partie intégrante du fonds et que leur indemnité devait être incluse dans l'indemnité principale. Cependant, dans l'arrêt de 1982, la Cour opère un distinguo subtil : si l'indemnité pour plantations a été versée avant l'ordonnance d'expropriation, elle est accessoire, car à la date du transfert de propriété, les plantations n'existent plus dans le patrimoine de l'exproprié. En d'autres termes, l'indemnité a déjà été perçue et ne fait plus partie de l'indemnisation globale du bien.
Ce raisonnement peut sembler technique, mais il a une logique : l'indemnité de remploi a pour objet de permettre à l'exproprié de se reconstituer un capital similaire. Si les plantations ont déjà été indemnisées séparément et avant le transfert, elles ne font plus partie du capital à reconstituer. undefined, le propriétaire a déjà reçu de l'argent pour ses arbres, et il n'a pas besoin d'une indemnité de remploi pour racheter des arbres ailleurs, puisqu'il a déjà été compensé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur ou un propriétaire forestier, cette décision signifie que si vous êtes exproprié, le moment du versement des indemnités pour plantations a une importance capitale. Si l'expropriant vous verse une indemnité pour vos arbres avant l'ordonnance d'expropriation, cette somme sera considérée comme accessoire et ne donnera pas droit à une indemnité de remploi. En revanche, si ces plantations sont indemnisées dans le cadre de l'indemnité principale, après l'ordonnance, elles ouvriront droit à remploi.
Prenons un exemple chiffré : vous possédez une parcelle à Chambéry, estimée 200 000 euros, avec des plantations évaluées à 30 000 euros. L'indemnité de remploi est généralement de 10 % sur la première tranche (jusqu'à 100 000 euros) et de 5 % sur le surplus. Si les plantations sont indemnisées avant l'ordonnance, vous toucherez 30 000 euros, mais pas d'indemnité de remploi sur cette somme. Si elles sont incluses dans l'indemnité principale, votre indemnité de remploi sera calculée sur 230 000 euros, soit environ 11 500 euros au lieu de 10 000 euros (si seule l'indemnité principale de 200 000 était retenue). La différence est de 1 500 euros, ce qui n'est pas négligeable.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier le moment où l'indemnité pour plantations vous a été versée. Si elle l'a été avant l'ordonnance, vous ne pourrez pas réclamer de remploi. Mais vous pouvez contester le montant de l'indemnité elle-même, ou tenter de négocier avec l'expropriant pour que les plantations soient incluses dans l'indemnité principale. Attention toutefois : la jurisprudence est claire, et les juges appliquent strictement la règle du moment du versement.
Pour les locataires ou les copropriétaires, cette décision a moins d'impact direct, car l'indemnité de remploi concerne surtout le propriétaire du fonds. Mais si vous êtes un exploitant agricole locataire, vous pouvez avoir droit à une indemnité pour perte de plantations (si vous les avez plantées vous-même). Dans ce cas, la même logique s'applique : si cette indemnité vous est versée avant l'ordonnance, elle sera accessoire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez le versement des indemnités accessoires : Si vous êtes propriétaire, demandez à ce que toutes les indemnités (plantations, récoltes, etc.) soient intégrées dans l'indemnité principale, afin d'éviter qu'elles soient versées avant l'ordonnance et perdent leur caractère principal. Négociez avec l'expropriant pour reporter le paiement après l'ordonnance.
- Faites réaliser une évaluation précise des plantations : Avant toute procédure, faites estimer vos plantations par un expert forestier ou agricole. Une évaluation sous-estimée peut réduire votre indemnité globale, et une surestimation peut être contestée. L'expertise est cruciale pour justifier le montant.
- Conservez tous les documents relatifs aux versements : Gardez les preuves de la date de paiement des indemnités pour plantations. Si l'expropriant vous verse une somme avant l'ordonnance, cela peut vous être opposé pour refuser l'indemnité de remploi. Ayez un suivi chronologique précis.
- Consultez un avocat spécialisé dès la réception de la déclaration d'utilité publique : Un avocat en droit immobilier pourra vous conseiller sur la stratégie à adopter pour maximiser votre indemnisation. Il pourra négocier avec l'expropriant et, si nécessaire, contester la qualification des indemnités devant le juge.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1982 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle qui distingue les indemnités principales des accessoires en fonction de la date de versement. Dans un arrêt antérieur (Civ. 3e, 1975), la Cour de cassation avait jugé que les plantations étaient un élément du fonds et que leur indemnité devait être incluse dans l'indemnité principale. Mais l'arrêt de 1982 a nuancé cette position en introduisant le critère temporel.
Plus récemment, la Cour de cassation a confirmé cette approche dans un arrêt du 10 février 2010 (n° 08-70.310), où elle a jugé que l'indemnité pour perte de récoltes, versée avant l'ordonnance d'expropriation, était une indemnité accessoire. La tendance est donc constante : les indemnités versées avant l'ordonnance sont accessoires, celles versées après peuvent être principales.
Que signifie cette évolution pour l'avenir ? Les propriétaires doivent être vigilants sur le calendrier des versements. Il est possible que la jurisprudence évolue encore, mais pour l'instant, la règle est claire. Les juges privilégient une approche pragmatique : si l'indemnité a déjà été perçue, elle ne peut pas servir de base au calcul de l'indemnité de remploi.
Points clés à retenir
- Qu'est-ce que l'indemnité de remploi ? C'est une indemnité calculée en pourcentage de l'indemnité principale, destinée à couvrir les frais de rachat d'un bien équivalent.
- Les plantations donnent-elles droit à une indemnité de remploi ? Oui, si elles sont indemnisées dans le cadre de l'indemnité principale, après l'ordonnance d'expropriation. Non, si elles sont indemnisées avant l'ordonnance, car elles deviennent alors une indemnité accessoire.
- Que faire si l'expropriant me verse une indemnité pour plantations avant l'ordonnance ? Vous pouvez refuser le paiement anticipé ou négocier pour qu'il soit inclus dans l'indemnité principale. En cas de refus, vous pouvez contester la qualification devant le juge.
- Quels sont les délais pour agir ? Le délai de recours contre l'ordonnance d'expropriation est de 15 jours à compter de sa notification. Pour contester le montant des indemnités, vous avez jusqu'à la date de l'audience devant le juge de l'expropriation.
- Puis-je obtenir une indemnité de remploi sur les plantations si je suis locataire ? En tant que locataire, vous n'avez pas droit à l'indemnité de remploi, car vous n'êtes pas propriétaire du fonds. Vous pouvez cependant obtenir une indemnité pour perte de plantations si vous les avez plantées vous-même, mais cette indemnité sera accessoire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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