Décision de référence : cc • N° 77-11.129 • 1978-10-16 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'un bien à Saint-Julien-en-Genevois et vous venez de signer un contrat de cautionnement pour un prêt immobilier. Le débiteur principal ne paie plus. Vous voulez engager une procédure d'injonction de payer pour récupérer votre dû. Mais quel tribunal saisir ? Celui du domicile du débiteur, celui du lieu du bien, ou celui que vous avez choisi dans le contrat ? La question est cruciale : une erreur de compétence peut vous faire perdre des mois de procédure.
Cette décision de la Cour de cassation du 16 octobre 1978 répond précisément à cette interrogation. Elle confirme que, même si le décret du 28 août 1972 fixe des règles territoriales strictes pour l'injonction de payer, une clause attributive de compétence insérée dans un contrat peut déroger à ces règles. Autrement dit, si vous avez prévu dans votre contrat que tout litige sera porté devant le tribunal de commerce de Paris, vous pouvez l'invoquer.
Qu'implique ce principe pour vous ? Que la liberté contractuelle prime, dans une certaine mesure, sur les règles de procédure. Mais attention : la clause doit être claire et ne pas contrevenir à l'ordre public. Décryptons cette décision ensemble.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Imaginez une banque, la Banque Populaire de la Région Ouest de Paris, qui accorde un crédit à une société, la société Néguev. Pour garantir ce prêt, un particulier se porte caution : il signe un contrat de cautionnement contenant une clause attributive de compétence au profit du tribunal de commerce de Paris. Le débiteur principal ne rembourse pas. La banque engage alors une procédure d'injonction de payer devant le président du tribunal de commerce de Paris, conformément à la clause.
Le débiteur conteste. Il argue que, selon l'article 2 du décret du 28 août 1972, l'injonction de payer relève de la compétence territoriale exclusive du tribunal du lieu où demeure le débiteur. Or, la société Néguev a son siège en province, pas à Paris. Pour lui, la clause attributive de compétence ne peut pas écarter cette règle d'ordre public.
La cour d'appel de Paris, dans un arrêt de novembre 1976, donne raison à la banque. Elle estime que la clause est valable et que le président du tribunal de commerce de Paris est compétent. Le débiteur se pourvoit en cassation. La Cour de cassation rejette son pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Elle juge que l'article 1er du décret de 1972 laisse le choix entre la voie civile et la voie commerciale, et que la clause attributive de compétence peut valablement désigner le tribunal de commerce.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges de la Cour de cassation ont opéré une distinction subtile entre deux textes du même décret. L'article 2 du décret du 28 août 1972 détermine la juridiction exclusivement compétente sur le plan territorial : en principe, c'est le tribunal du domicile du débiteur. Mais l'article 1er du même décret consacre la faculté de soumettre le litige, selon le cas, à la voie civile ou à la voie commerciale. Autrement dit, la nature de la créance (civile ou commerciale) n'est pas figée par le décret.
La Cour en déduit que rien n'interdit aux parties de convenir, par une clause contractuelle, que le litige sera porté devant une juridiction commerciale plutôt que civile, même si les règles territoriales de l'article 2 sont impératives. En l'espèce, le contrat de cautionnement contenait une clause attributive de compétence au profit du tribunal de commerce de Paris. Cette clause était licite et devait être respectée.
La Cour ne se prononce pas sur la validité de la clause en elle-même (elle n'a pas été contestée sur le fond), mais elle confirme que son existence suffit à écarter la compétence territoriale exclusive prévue par l'article 2. C'est une application classique du principe de liberté contractuelle, tempérée par le respect des règles d'ordre public. Ici, la clause ne contrevenait à aucune règle impérative.
Cette décision est une confirmation de jurisprudence : la Cour de cassation avait déjà admis, dans des arrêts antérieurs, la validité des clauses attributives de compétence dans les contrats, même en matière d'injonction de payer. Elle ne crée pas de revirement, mais elle précise les limites : la clause doit être expresse, non équivoque, et ne pas porter atteinte à l'ordre public.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Sallanches : si vous avez signé un contrat de cautionnement avec une clause attributive de compétence au tribunal de commerce de votre choix, vous pouvez l'invoquer pour obtenir une injonction de payer plus rapidement, même si le débiteur habite loin. Par exemple, si votre locataire est à Annecy mais que la clause désigne le tribunal de commerce de Paris, vous pourrez saisir Paris. Gain de temps potentiel : plusieurs mois.
Pour un locataire ou un débiteur : vous devez être vigilant lors de la signature d'un contrat de cautionnement. Si une clause attributive de compétence vous oblige à vous défendre devant un tribunal éloigné de votre domicile, cela peut compliquer votre défense et augmenter vos frais. N'hésitez pas à demander la suppression ou la modification de cette clause avant de signer.
Pour un professionnel de l'immobilier (agent, promoteur) : cette décision vous confirme que vous pouvez sécuriser vos créances en insérant une clause attributive de compétence dans vos contrats. Choisissez un tribunal proche de votre siège social pour faciliter vos recours. Attention toutefois : la clause doit être rédigée en termes clairs et précis, et ne pas être abusive au sens du code de la consommation si le débiteur est un particulier.
Pour un copropriétaire : si votre syndicat de copropriétaires doit recouvrer des impayés de charges, une clause dans le règlement de copropriété désignant le tribunal de commerce de votre ville peut accélérer la procédure. Vérifiez que cette clause existe et qu'elle est valide.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Insérez une clause attributive de compétence dans vos contrats : si vous êtes créancier, prévoyez que tout litige sera porté devant le tribunal de votre choix (de préférence un tribunal de commerce compétent pour les actes de commerce). Cela vous évitera de devoir saisir le tribunal du débiteur.
- Vérifiez la validité de la clause : assurez-vous qu'elle est rédigée en caractères apparents et qu'elle n'est pas abusive. Pour les contrats conclus avec des consommateurs, la clause peut être réputée abusive si elle crée un déséquilibre significatif (ex. : tribunal très éloigné du domicile du consommateur).
- Conservez une copie du contrat et de la clause : en cas de litige, vous devrez prouver l'existence et la teneur de la clause. Un original signé est préférable.
- Consultez un avocat avant d'engager une procédure : la question de la compétence territoriale est technique. Une première analyse peut vous éviter une erreur de procédure qui entraînerait un rejet de votre demande.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà eu l'occasion de se prononcer sur la validité des clauses attributives de compétence en matière d'injonction de payer. Dans un arrêt du 2 mai 1973 (Bull. civ. II, n° 157), elle avait jugé que la clause attributive de compétence insérée dans un contrat de prêt était opposable au débiteur, même en procédure d'injonction de payer. La décision de 1978 s'inscrit donc dans cette lignée.
Depuis, la jurisprudence a évolué pour encadrer davantage ces clauses, notamment sous l'influence du droit de la consommation. Aujourd'hui, une clause attributive de compétence dans un contrat conclu avec un consommateur est présumée abusive si elle a pour effet de priver le consommateur de la possibilité d'agir devant le tribunal de son domicile (art. R. 212-1 du code de la consommation). Les tribunaux l'annulent fréquemment.
Pour l'avenir, la tendance est à la protection du débiteur faible. Si les clauses entre professionnels restent valables, celles impliquant un consommateur sont de plus en plus fragiles. Il est donc crucial de bien identifier la qualité des parties avant de rédiger une telle clause.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ
Puis-je saisir un tribunal de commerce même si le débiteur est un particulier ? Oui, si le contrat contient une clause attributive de compétence valable. Mais attention : si le particulier est un consommateur, la clause peut être abusive.
Que faire si le débiteur conteste la compétence du tribunal ? Vous devez démontrer que la clause a été acceptée et qu'elle est valable. Un avocat vous aidera à préparer vos arguments.
Quel délai pour obtenir une injonction de payer ? En général, quelques semaines à quelques mois selon la complexité. La compétence territoriale peut allonger le délai si elle est contestée.
La clause attributive de compétence peut-elle être rédigée dans n'importe quel contrat ? Oui, mais elle doit respecter les règles de l'ordre public et ne pas être abusive. Pour les contrats de cautionnement, elle est fréquente et valable entre professionnels.
Dois-je obligatoirement passer par un avocat pour une injonction de payer ? Non, la procédure peut être faite sans avocat, mais l'assistance d'un professionnel est recommandée pour éviter les erreurs de procédure.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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