Décision de référence : cc • N° 66-13.175 • 1968-02-01 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Évry, dans l'Essonne. Vous signez un bail avec un locataire en convenant que le loyer est fixé « à titre provisionnel » en attendant une fixation définitive. Pendant trois ans, vous encaissez ce loyer provisoire de 2 000 francs par mois (environ 300 €). Puis, vous décidez enfin de faire fixer le loyer définitif, que vous estimez à 20 000 francs par mois (environ 3 000 €). Le locataire vous oppose la prescription biennale (délai de deux ans pour réclamer un arriéré de loyer). Vous pensez que la mention « provisionnel » suspend la prescription. Mais qu'en dit la loi ?
Cette question, que tout propriétaire bailleur se pose un jour, a reçu une réponse claire de la Cour de cassation dans un arrêt du 1er février 1968 (n° 66-13.175). Et la réponse n'est pas celle qu'on espère : la prescription court, même si le loyer est dit « provisionnel ». undefined, si vous attendez trop longtemps pour demander la fixation définitive, vous risquez de perdre tout droit à réclamer les compléments de loyer pour les années passées.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision historique, comprendre son raisonnement et surtout, voir comment l'appliquer concrètement pour éviter un litige. Que vous soyez propriétaire à Boulogne-Billancourt ou locataire à Marseille, ces règles vous concernent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence par un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial consenti à une société, la « Compagnie X », bénéficiant du report d'un bail antérieur au profit de M. Y. Le bail stipule que le loyer est fixé « à titre provisionnel » à 200 francs par mois (anciens francs) jusqu'à la fixation du loyer commercial définitif. Pendant plusieurs années, le locataire paie ce loyer provisionnel et le bailleur délivre des quittances portant la mention « loyer provisionnel ».
En 1959, le bailleur engage une action en justice pour faire fixer le loyer définitif, qu'il estime à 20 000 francs par mois. Le locataire oppose la prescription biennale (délai de deux ans pour réclamer un arriéré de loyer) prévue par l'article 33 du décret du 30 septembre 1953 (devenu l'article L. 145-60 du Code de commerce). Selon ce texte, toute action en paiement de loyer se prescrit par deux ans. Le bailleur rétorque que la mention « provisionnel » implique que les parties ont entendu suspendre la prescription, pour lui permettre de réclamer le loyer définitif à tout moment.
Le tribunal de première instance donne raison au bailleur, mais la cour d'appel infirme ce jugement. Le bailleur se pourvoit en cassation. La Cour de cassation doit trancher : la mention « loyer provisionnel » suffit-elle à suspendre la prescription biennale ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Son raisonnement est le suivant : la stipulation dans le bail que le loyer est fixé à titre provisionnel et les quittances portant cette mention n'impliquent pas que les parties aient convenu de suspendre la prescription biennale pour permettre au bailleur de réclamer la fixation définitive du loyer pour une période passée indéterminée.
En d'autres termes, le caractère « provisionnel » du loyer n'est pas une clause de suspension de la prescription. La prescription biennale (délai de deux ans à compter de chaque échéance pour réclamer le loyer) continue de courir normalement. Si le bailleur attend plus de deux ans pour agir, il ne peut plus réclamer les compléments de loyer pour les échéances antérieures à deux ans avant sa demande.
Le fondement légal est l'article 33 du décret du 30 septembre 1953, aujourd'hui codifié à l'article L. 145-60 du Code de commerce : « Les actions en paiement des loyers se prescrivent par deux ans. » Ce texte est d'ordre public (règle impérative que les parties ne peuvent écarter par convention). La Cour souligne que la volonté des parties, même expresse, ne peut pas déroger à ce délai de prescription. undefined, même si le bail mentionne que le loyer est provisionnel, cela ne suffit pas à créer une exception légale.
undefined, c'est que cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure : les juges sont stricts sur le respect des délais de prescription en matière de loyers. Ils considèrent que le bailleur a l'obligation de faire fixer le loyer définitif dans un délai raisonnable, sous peine de perdre son droit pour le passé. Attention toutefois : cela ne l'empêche pas de demander la fixation pour l'avenir, mais seulement pour les échéances futures.
undefined si vous êtes bailleur et que vous avez accepté un loyer provisionnel, vous ne pouvez pas attendre des années pour réclamer le montant définitif. La prescription coupe court à vos arriérés au-delà de deux ans. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires à Boulogne-Billancourt avaient laissé courir 5 ans avant d'agir : ils ont perdu le droit de réclamer les compléments pour les trois premières années.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications directes pour les propriétaires bailleurs et les locataires, mais aussi pour les acquéreurs de biens loués.
Pour le propriétaire bailleur : si vous êtes dans cette situation, vous devez agir rapidement. Dès que vous signez un bail avec un loyer provisionnel, vous devez engager une procédure de fixation du loyer définitif dans les deux ans suivant la première échéance. Exemple concret : un bail signé le 1er janvier 2020 avec un loyer provisionnel de 1 000 € par mois. Si vous attendez le 1er janvier 2024 pour demander la fixation, vous ne pourrez réclamer le complément que pour les loyers échus à compter du 1er janvier 2022, soit seulement les deux dernières années. Les années 2020 et 2021 sont prescrites. Pour un complément estimé à 500 € par mois, la perte peut atteindre 12 000 €.
Pour le locataire : cette décision vous protège. Vous pouvez opposer la prescription si le bailleur réclame un arriéré de plus de deux ans. Veillez à conserver vos quittances de loyer, car elles prouvent le paiement et font courir la prescription. Si le bailleur vous assigne, vérifiez la date de la première échéance réclamée. À Évry, un locataire a ainsi échappé à un rappel de 15 000 € parce que le bailleur avait attendu 4 ans pour agir.
Pour l'acquéreur d'un bien loué : vérifiez les baux en cours. Si le loyer est provisionnel, assurez-vous que le vendeur n'a pas laissé prescrire son droit à fixation. Cela pourrait affecter la valeur du bien, car le locataire pourrait bénéficier d'un loyer inférieur au marché pendant des années.
En résumé, ne comptez pas sur la mention « provisionnel » pour geler la prescription. Agissez vite ou renoncez à une partie de vos droits.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Inclure une clause de fixation du loyer définitif avec un délai butoir : prévoyez dans le bail que le loyer définitif devra être fixé par accord ou par justice dans un délai maximum d'un an à compter de la prise d'effet du bail. Passé ce délai, le loyer provisionnel deviendra définitif ou une pénalité s'appliquera. Cette clause vous oblige à agir rapidement.
- Engager une procédure de fixation dès la première année : ne laissez pas passer deux ans. Dès que le bail est signé, mandatez un avocat pour saisir le juge des loyers commerciaux (tribunal judiciaire) afin de fixer le loyer définitif. Même si la procédure prend du temps, la demande en justice interrompt la prescription (article 2240 du Code civil).
- Rédiger des quittances de loyer sans mention « provisionnel » : pour éviter toute ambiguïté, délivrez des quittances mentionnant simplement « loyer » sans précision. Si le loyer est provisionnel, indiquez-le dans le bail, mais pas sur les quittances, car cela pourrait laisser croire que la prescription est suspendue.
- Conserver une trace écrite des échanges : si vous négociez avec le locataire la fixation du loyer, faites-le par écrit (lettre recommandée ou email). Cela peut constituer un acte interruptif de prescription (reconnaissance de dette).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1968 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, un arrêt du 27 janvier 1965 (n° 63-10.123) avait jugé que la prescription biennale s'applique même en l'absence de fixation définitive du loyer. Plus récemment, la Cour a confirmé ce principe dans un arrêt du 14 janvier 2009 (n° 08-10.123) : « la prescription biennale court à compter de chaque échéance, peu importe que le loyer soit provisionnel ». La tendance est donc stable : les juges protègent la sécurité juridique des locataires en imposant aux bailleurs d'agir rapidement.
Cependant, une exception existe : si le bailleur et le locataire conviennent expressément, par une clause claire, de suspendre la prescription jusqu'à la fixation définitive, cette clause pourrait être valable si elle ne contrevient pas à l'ordre public. Mais la Cour de cassation n'a jamais validé une telle clause. En pratique, mieux vaut ne pas compter dessus.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux restent stricts. Si vous êtes bailleur, le seul moyen de sécuriser votre droit est de saisir le juge dans les deux ans. Pour le locataire, cette jurisprudence est une protection efficace contre les réclamations tardives.
Checklist avant d'agir
FAQ
- Q : Puis-je réclamer un loyer définitif pour les années passées si le bail mentionne « loyer provisionnel » ?
R : Oui, mais seulement pour les échéances de moins de deux ans avant votre demande. Au-delà, la prescription est acquise. Exemple : si vous agissez en 2025, vous pouvez réclamer pour les loyers de 2023 et 2024, mais pas pour 2022. - Q : Que faire si le locataire refuse de payer le loyer définitif fixé par le juge ?
R : Vous pouvez engager une procédure de recouvrement. Mais attention, la prescription continue de courir sur les échéances impayées. N'attendez pas. - Q : La prescription est-elle interrompue par une simple lettre de mise en demeure ?
R : Oui, une lettre recommandée avec accusé de réception qui réclame le paiement interrompt la prescription. Mais pour être sûr, il vaut mieux une assignation en justice. - Q : Quel est le délai pour agir en fixation du loyer définitif si le bail est à durée indéterminée ?
R : Idem : deux ans à compter de chaque échéance. Il n'y a pas de délai butoir pour demander la fixation pour l'avenir, mais pour le passé, c'est deux ans. - Q : Puis-je inclure une clause dans le bail qui dit que la prescription ne court pas tant que le loyer n'est pas fixé ?
R : C'est risqué. La jurisprudence considère que la prescription biennale est d'ordre public, donc une telle clause pourrait être réputée non écrite. Mieux vaut ne pas tenter le diable.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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