Décision de référence : cc • N° 18-25.441 • 2019-12-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes maire d'une commune comme La Garde, dans le Var. Vous avez confié la réfection de la toiture de l'école à une entreprise locale. Un an après, des fuites apparaissent. Dégâts importants. Vous actionnez l'assurance de l'entreprise. Et là, surprise : l'assureur vous dit « pas question de payer tant que la faute de mon assuré n'est pas établie par le juge compétent ». Vous vous retrouvez dans une impasse juridique. Qui doit trancher ? Le tribunal judiciaire ou le tribunal administratif ? La question est cruciale pour tous les propriétaires, bailleurs et collectivités qui passent des marchés publics.
Cette interrogation, la Cour de cassation y a répondu le 11 décembre 2019 dans une affaire qui impliquait la commune de Fréjus et plusieurs assureurs. Et sa réponse est sans appel : l'assureur ne peut être condamné par le juge judiciaire tant que le juge administratif n'a pas dit si l'entrepreneur est responsable. Un rappel de la séparation des ordres de juridiction qui remonte à la Révolution française.
Pourquoi cette décision est-elle importante ? Parce qu'elle fixe une règle du jeu claire : si vous êtes en litige avec un constructeur sur un marché public, vous devrez d'abord passer par le tribunal administratif pour établir la responsabilité, avant de pouvoir actionner l'assurance devant le juge judiciaire. Un détour qui peut allonger les délais, mais qui évite des condamnations injustes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 2011, la commune de Fréjus confie à la société Midi Travaux la réalisation de travaux de voirie. Un marché public, donc soumis au droit administratif. Les travaux sont réceptionnés, mais rapidement des désordres apparaissent : enrobés qui se dégradent, affaissements… La commune assigne alors directement les assureurs de Midi Travaux devant le tribunal de grande instance (devenu tribunal judiciaire). Elle réclame une provision de 100 000 euros pour les réparations d'urgence.
Les assureurs refusent : selon eux, leur responsabilité n'est pas engagée tant que la responsabilité de leur assuré (Midi Travaux) n'est pas établie. Or, pour un marché public, seul le juge administratif est compétent pour apprécier cette responsabilité. La commune soutient au contraire que le juge judiciaire peut statuer sur l'assurance sans attendre, car le contrat d'assurance est de droit privé.
La cour d'appel d'Aix-en-Provence donne raison à la commune en 2018. Les assureurs se pourvoient en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt : la cour d'appel a violé la loi des 16-24 août 1790 et le décret du 16 fructidor an III, qui posent le principe de séparation des autorités administratives et judiciaires. En clair, le juge judiciaire ne peut pas se prononcer sur une question qui relève du juge administratif. Ici, la responsabilité de l'entrepreneur sur un marché public est une question administrative. Tant que le juge administratif n'a pas statué, le juge judiciaire doit surseoir à statuer (suspendre sa décision).
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes fondamentaux : la loi des 16-24 août 1790 et le décret du 16 fructidor an III. Ces textes, vieux de plus de deux siècles, interdisent au juge judiciaire de connaître des actes de l'administration. Un marché public est un contrat administratif. La responsabilité de l'entrepreneur qui l'exécute est donc une question administrative. Le juge judiciaire ne peut pas l'apprécier.
Ensuite, la Cour rappelle l'article L. 124-3 du code des assurances : l'assureur ne doit indemniser que si la responsabilité de son assuré est établie. Or, pour établir cette responsabilité sur un marché public, il faut passer par le juge administratif. Donc, le juge judiciaire doit surseoir à statuer en attendant la décision du tribunal administratif.
Ce n'est pas un revirement, mais une confirmation. La Cour de cassation avait déjà jugé dans le même sens en 2012 (pourvoi n° 11-14.410). Mais l'affaire de Fréjus rappelle avec force que ce principe est impératif. Les juges du fond (cour d'appel) avaient commis une erreur en pensant pouvoir trancher rapidement. La Cour de cassation les remet dans le droit chemin.
Pourquoi une telle rigueur ? Parce que le juge judiciaire n'a pas la compétence pour interpréter un contrat administratif. Imaginez un match de rugby arbitré par un arbitre de football : les règles ne sont pas les mêmes. De même, le juge administratif applique le code des marchés publics, le juge judiciaire applique le code civil. Mélanger les deux serait source d'erreurs et d'incohérences.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes une commune, un syndicat de copropriétaires ou même un particulier qui a passé un marché public avec un entrepreneur (par exemple, des travaux de voirie ou de bâtiment public), cette décision a un impact direct. Vous ne pouvez pas actionner directement l'assureur devant le juge judiciaire. Vous devez d'abord saisir le tribunal administratif pour faire reconnaître la responsabilité de l'entrepreneur. Ce n'est qu'ensuite que vous pourrez réclamer l'indemnisation à l'assureur.
Concrètement, cela signifie des délais supplémentaires. Une procédure devant le tribunal administratif peut prendre 6 à 18 mois. Ensuite, il faudra une nouvelle procédure judiciaire contre l'assureur. Au total, comptez 2 à 3 ans pour être indemnisé. Mais attention : si vous sautez l'étape administrative, le juge judiciaire rejettera votre demande, comme dans l'affaire de Fréjus.
Prenons un exemple chiffré : à La Garde, des travaux de rénovation de la salle des fêtes pour 200 000 € présentent des malfaçons. La commune engage des réparations d'urgence pour 30 000 €. Elle assigne l'assureur de l'entrepreneur. Si elle n'a pas d'abord fait reconnaître la responsabilité de l'entrepreneur par le juge administratif, l'assureur peut refuser de payer. La commune devra alors recommencer la procédure, perdant du temps et de l'argent.
Si vous êtes un particulier, la situation est plus rare, car les marchés publics concernent surtout les collectivités. Mais si vous êtes propriétaire d'un immeuble et que vous avez mandaté une entreprise dans le cadre d'un marché public (par exemple, une concession de travaux), la même règle s'applique. Le conseil est donc : vérifiez bien la nature du contrat avant d'assigner directement l'assureur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la nature juridique du contrat : Avant toute action, demandez à un avocat si votre contrat est un marché public (soumis au droit administratif) ou un contrat de droit privé. Si c'est un marché public, la responsabilité de l'entrepreneur relève du tribunal administratif.
- Saisissez d'abord le juge administratif : Si vous constatez des désordres, ne vous précipitez pas vers l'assureur. Engagez une procédure en référé expertise devant le tribunal administratif pour faire constater les malfaçons et établir la responsabilité de l'entrepreneur.
- Mettez en demeure l'entrepreneur par lettre recommandée : Avant toute action, formalisez votre demande de réparation. Cela permettra de documenter le litige et de prouver que vous avez tenté une solution amiable.
- Conservez tous les documents du marché : Cahier des charges, devis, factures, correspondances. Ces pièces seront essentielles pour le juge administratif et pour l'assureur.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante. Déjà en 2012 (Civ. 2e, 12 juillet 2012, n° 11-14.410), la Cour de cassation avait jugé que le juge judiciaire ne peut condamner l'assureur sans attendre la décision administrative. Plus récemment, en 2021 (Civ. 2e, 4 février 2021, n° 19-21.376), elle a réaffirmé ce principe dans le cadre d'un marché de travaux publics.
La tendance est donc claire : les juges sont de plus en plus stricts sur la répartition des compétences. Cela peut sembler rigide, mais c'est une garantie de sécurité juridique. Les collectivités locales sont les premières concernées, mais les particuliers qui contractent avec l'administration doivent aussi en tenir compte.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les assureurs invoquent systématiquement ce moyen pour gagner du temps. Les collectivités devront donc anticiper cette double procédure. Une réforme législative pourrait simplifier les choses, mais pour l'instant, la règle reste la même.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
Q : Puis-je assigner directement l'assureur de l'entrepreneur en cas de malfaçons sur un marché public ?
R : Non, vous devez d'abord faire reconnaître la responsabilité de l'entrepreneur par le juge administratif. Sans cela, votre action contre l'assureur sera irrecevable.
Q : Que faire si l'assureur refuse de payer en attendant la décision du juge administratif ?
R : Vous pouvez demander en référé au juge administratif une mesure d'expertise et, si l'urgence le justifie, une provision. Mais l'assureur ne sera tenu de payer qu'après la décision administrative.
Q : Quels sont les délais pour agir ?
R : Pour le recours contre l'entrepreneur devant le juge administratif, vous avez 2 ans à compter de la réception des travaux (garantie décennale) ou 5 ans en droit commun. Pour l'action directe contre l'assureur, le délai est de 2 ans à compter du sinistre. Mais ces délais sont suspendus pendant la procédure administrative.
Q : Cette décision s'applique-t-elle aux contrats de droit privé ?
R : Non, uniquement aux marchés publics. Si vous avez un contrat avec un artisan pour des travaux chez vous, c'est le droit privé qui s'applique, et vous pouvez assigner directement l'assureur devant le juge judiciaire.
Q : Puis-je demander des intérêts de retard si l'assureur traîne ?
R : Oui, une fois la responsabilité établie, vous pouvez réclamer des intérêts au taux légal à compter de la mise en demeure. Mais attention : tant que le juge administratif n'a pas statué, l'assureur peut légitimement refuser de payer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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