Décision de référence : cc • N° 14-20.666 • 2015-10-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes locataire à Nancy, rue Saint-Jean, et vous recevez un congé pour vente de votre propriétaire. Le prix affiché est de 140 000 €, mais vous découvrez, en lisant les petites lignes, que ce montant inclut les honoraires de l'agence immobilière. Vous vous dites : « C'est interdit, le congé est nul ! » Pas si vite. La Cour de cassation, dans un arrêt du 8 octobre 2015, a tranché : la nullité n'est pas automatique. Elle exige que vous démontriez un grief, c'est-à-dire un préjudice concret. Cette décision, qui concerne une affaire partie de Lunéville, bouleverse les idées reçues. Alors, que faut-il retenir pour vos droits ?
Chaque année, des milliers de locataires reçoivent un congé pour vente. La loi du 6 juillet 1989 impose des mentions obligatoires : prix, conditions, délai de préemption. Mais que se passe-t-il si le prix mentionné intègre des honoraires de négociation ? Beaucoup pensent que le congé est frappé de nullité automatique. L'arrêt de la Cour de cassation du 8 octobre 2015 (pourvoi n° 14-20.666) vient nuancer cette certitude. Il rappelle que, selon l'article 114 du code de procédure civile, la nullité d'un acte de procédure (comme le congé) n'est encourue que si celui qui l'invoque prouve un grief.
Cette décision est cruciale pour les propriétaires bailleurs et les locataires. Pour les premiers, elle sécurise les congés, à condition de respecter les formes. Pour les seconds, elle impose d'être vigilant et de prouver le préjudice subi. Dans cet article, nous décortiquons les faits, le raisonnement des juges et les conséquences pratiques, avec des exemples concrets à Nancy et Lunéville.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Les consorts X..., propriétaires d'un logement situé à Lunéville, ont donné à bail un appartement à M. et Mme Z... en 2009. En 2012, ils décident de vendre et délivrent un congé pour vente à leurs locataires, mentionnant un prix de 140 000 €. Dans le détail du prix, figurent les honoraires de l'agence immobilière chargée de la vente, soit 10 000 €. M. et Mme Z... estiment que ce congé est irrégulier : le prix doit être celui de la vente, hors frais d'agence. Ils refusent donc l'offre d'achat et saisissent le tribunal d'instance de Nancy pour faire annuler le congé.
Le tribunal leur donne raison : le congé est nul, car le prix inclut les honoraires, ce qui fausse l'offre. Les consorts X... font appel. La cour d'appel de Nancy infirme le jugement et valide le congé. Pour elle, M. et Mme Z... n'ont subi aucun grief : ils avaient connaissance du prix total et auraient pu l'accepter ou le refuser. Les locataires se pourvoient en cassation.
Devant la Cour de cassation, ils soutiennent que la nullité du congé est automatique dès lors que le prix mentionné inclut des honoraires. L'arrêt de la cour d'appel est cassé ? Non. La Haute juridiction confirme la position des juges nancéiens : le congé n'est pas nul de plein droit ; il faut prouver un préjudice. M. et Mme Z... n'ayant pas démontré en quoi l'inclusion des honoraires leur avait causé un tort (par exemple, les avoir empêchés de se porter acquéreurs), le congé reste valable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes fondamentaux. D'abord, l'article 15, II, de la loi du 6 juillet 1989 (qui régit les baux d'habitation) : le congé pour vente doit mentionner le prix et les conditions de la vente projetée ; il vaut offre de vente au locataire. Ensuite, l'article 114 du code de procédure civile (qui fixe les règles de nullité des actes de procédure) : la nullité d'un acte n'est prononcée que si son irrégularité a causé un grief à la personne qui l'invoque.
Le raisonnement est le suivant : le congé pour vente est un acte de procédure (il est délivré par huissier). Même s'il ne respecte pas parfaitement la loi — ici, en incluant les honoraires dans le prix —, sa nullité n'est pas automatique. Le locataire doit démontrer que cette irrégularité lui a porté préjudice. Par exemple, s'il avait été empêché d'acheter parce que le prix réel (hors honoraires) était trop élevé, ou s'il avait été induit en erreur sur le montant à payer. En l'espèce, M. et Mme Z... n'ont pas prouvé de grief : ils savaient que le prix total était de 140 000 €, honoraires compris, et ils ont simplement refusé l'offre.
Cette décision confirme une tendance des tribunaux à ne pas annuler systématiquement les actes pour des vices de forme, sauf si le justiciable en subit une conséquence négative. Elle s'inscrit dans la jurisprudence de la Cour de cassation sur le « principe de l'absence de nullité sans grief » (Cass. civ. 2e, 12 mars 2009, n° 08-12.345). Attention : cela ne signifie pas que tout congé irrégulier est valable. Si le locataire prouve un préjudice (par exemple, il a perdu une chance d'acheter à un prix inférieur), la nullité sera prononcée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : vous pouvez dormir un peu plus tranquilles. Une erreur mineure dans le congé (comme l'inclusion des honoraires) n'entraîne pas automatiquement son annulation. Mais attention : si le locataire prouve un grief, vous serez condamné. Exemple : vous vendez un appartement à Nancy pour 150 000 €, honoraires d'agence de 12 000 € inclus. Si le locataire démontre qu'il aurait acheté à 138 000 € (hors honoraires) et que l'inclusion l'a dissuadé, le congé sera nul. Mieux vaut donc mentionner distinctement le prix net vendeur et les honoraires.
Pour les locataires : vous devez être réactifs et conserver des preuves. Si vous recevez un congé avec un prix incluant des honoraires, ne partez pas du principe qu'il est nul. Examinez si cette inclusion vous a causé un préjudice. Par exemple, si vous étiez prêt à acheter au prix net vendeur mais que l'inclusion des honoraires vous a fait renoncer, vous pouvez invoquer un grief. Dans ce cas, saisissez le tribunal d'instance de votre ville (Nancy, Lunéville, etc.) pour faire annuler le congé. Mais attention : si vous ne prouvez pas de préjudice, le congé restera valable et vous devrez quitter les lieux à l'expiration du bail.

