Décision de référence : cc • N° 79-14.819 • 1982-04-19 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez de faire construire votre maison à Annemasse. L'entreprise que vous avez payée fait faillite. Un banquier, qui avait un nantissement (une garantie) sur le chantier, réclame son dû. Mais l'administration, qui a passé le marché, refuse de payer. Qui va l'emporter ? Cette question, des propriétaires et des promoteurs se la posent chaque jour.
La Cour de cassation, dans un arrêt du 19 avril 1982, a tranché : le privilège du créancier nanti sur un marché public ne peut s'exercer si une opposition valable est formée par d'autres créanciers prioritaires, comme les ouvriers ou les fournisseurs. Et ce, même si le créancier nanti détient un droit de rétention (le droit de garder le bien tant qu'il n'est pas payé).
Cette décision, rendue dans le cadre d'un marché de travaux publics au Havre, a des répercussions concrètes pour tout propriétaire ou professionnel de l'immobilier en France. Comprendre ce mécanisme peut vous éviter de perdre des sommes importantes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1972, la Société d'Aménagement de la Région du Havre (SARH) confie à la société Établissements Thireau Morel (ETM) un marché de travaux publics pour un montant de 1,2 million de francs (environ 180 000 €). Pour financer ses travaux, ETM emprunte auprès de la Barclays Bank, qui prend un nantissement (une garantie sur la créance) sur le marché. En échange, la banque obtient un droit de rétention sur les sommes dues par la SARH.
Mais les choses se gâtent : d'autres créanciers d'ETM, non payés, forment opposition entre les mains de la SARH. En clair, ils lui signifient qu'elle ne doit pas payer ETM ni la banque tant que leurs propres créances ne sont pas réglées. La SARH, prudente, refuse de verser le prix des travaux à la Barclays.
La Barclays Bank assigne alors la SARH en paiement, arguant qu'elle bénéficie d'un privilège de créancier nanti et d'un droit de rétention. Elle invoque l'article 83 de la loi du 13 juillet 1967 sur le règlement judiciaire et la liquidation des biens, qui protège les créanciers nantis. La cour d'appel de Rouen la déboute en 1979. La banque se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle rappelle que les marchés publics sont soumis à des règles spéciales : les articles 190 et suivants du Code des marchés publics. Ces textes prévoient que le privilège du créancier nanti ne peut s'exercer, en cas d'opposition valable, que sous réserve des privilèges énumérés à l'article 193 du même code. Parmi ces privilèges : ceux des ouvriers (pour leurs salaires), des fournisseurs de matériaux, et de l'administration fiscale.
La banque soutenait que son droit de rétention lui donnait une priorité absolue. Mais la Cour casse cet argument : le droit de rétention n'efface pas les oppositions valables des créanciers plus privilégiés. En d'autres termes, l'article 83 de la loi de 1967 ne déroge pas aux règles spéciales des marchés publics.
Le raisonnement est simple : en matière de marchés publics, des règles protectrices existent pour garantir le paiement des ouvriers et des fournisseurs. Ces règles sont d'ordre public (on ne peut pas y déroger par contrat). Un créancier nanti, même avec droit de rétention, doit donc passer après ces créanciers prioritaires, sauf si aucune opposition n'a été formée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un immeuble à Cluses et que vous faites réaliser des travaux par une entreprise qui finance son chantier via un prêt nanti sur le marché, sachez que votre banquier ne pourra pas récupérer les sommes si d'autres créanciers (ouvriers, fournisseurs) s'y opposent. En pratique, cela signifie que vous devez être vigilant sur le suivi des oppositions.
Pour un promoteur immobilier, cette décision impose de vérifier, avant de payer un sous-traitant ou un fournisseur, qu'aucune opposition n'a été notifiée par d'autres créanciers. Dans le cas contraire, vous risquez de devoir payer deux fois : une première fois au créancier nanti, une seconde fois aux créanciers privilégiés.
Si vous êtes un particulier, retenez que le paiement d'un marché de travaux publics (ou même privé, par analogie) peut être bloqué par des oppositions. Vous avez intérêt à demander à votre entrepreneur de vous fournir un certificat de non-opposition avant de libérer le solde du prix.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez l'absence d'opposition avant de payer : Avant de verser le solde d'un marché, demandez au maître d'ouvrage ou au comptable public un état des oppositions. Cela vous évitera de payer à mauvais escient.
- Exigez une garantie de paiement : Si vous êtes créancier nanti, faites-vous délivrer une caution bancaire ou une garantie à première demande pour vous prémunir des oppositions.
- Déclarez vos créances rapidement : En cas de procédure collective, déclarez votre créance dans les délais (2 mois à compter du jugement d'ouverture) pour conserver vos droits.
- Consultez un avocat spécialisé : Dès qu'une opposition est notifiée, prenez conseil. Un avocat peut analyser la validité de l'opposition et vous aider à faire valoir vos droits.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours protégé les créanciers privilégiés des marchés publics. Par exemple, dans un arrêt du 12 juillet 1982 (n° 80-15.247), elle a jugé que le nantissement d'un marché public ne confère pas un droit de préférence absolu en cas de concours avec d'autres créanciers. Plus récemment, la chambre commerciale a rappelé en 2015 que le droit de rétention du créancier nanti ne prime pas sur les privilèges généraux des salariés.
La tendance est donc claire : les juges privilégient la protection des créanciers les plus faibles (ouvriers, fournisseurs) sur les établissements financiers, même si ces derniers ont pris des garanties. Cela signifie que, dans la pratique, les banques sont de plus en plus réticentes à financer des marchés publics sans assurance de priorité.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un nantissement de marché public ?
Le nantissement est une garantie donnée à un créancier (souvent une banque) sur une créance issue d'un marché public. En cas de non-paiement par le débiteur, le créancier nanti peut se faire payer directement par le maître d'ouvrage public.
Puis-je m'opposer au paiement d'un marché public si je suis un fournisseur impayé ?
Oui, si vous avez un privilège (par exemple, pour des fournitures de matériaux). Vous devez former opposition entre les mains du comptable public assignataire du marché.
Que faire si je suis créancier nanti et qu'une opposition est formée ?
Vous devez contester l'opposition en justice. Mais attention : les frais de procédure peuvent être élevés. Mieux vaut prévenir en vérifiant en amont l'absence d'opposition.
Quels sont les créanciers prioritaires sur un marché public ?
L'article 193 du Code des marchés publics (ancien) liste : les ouvriers pour leurs salaires, les fournisseurs de matériaux, les entrepreneurs de travaux, et l'administration fiscale.
Cette décision s'applique-t-elle aux marchés privés ?
Non, directement. Mais par analogie, les juges peuvent étendre le raisonnement aux marchés privés en cas de concours entre créanciers. Il est donc prudent de s'en inspirer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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