Décision de référence : cc • N° 19-16.370 • 2020-09-24 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une maison à Cavaillon, avec un jardin donnant sur une voie communale par un petit chemin qui traverse la parcelle de votre voisin. Depuis des années, vous passez tranquillement. Mais un jour, votre voisin installe un portail et vous interdit l'accès. Que faire ? Jusqu'en 2015, vous pouviez intenter une "action possessoire" (une procédure spéciale pour protéger votre possession) devant le tribunal d'instance. Mais la loi du 16 février 2015 a supprimé cette voie. Désormais, seule la procédure de référé (urgence) permet d'obtenir une protection rapide. La Cour de cassation, dans un arrêt du 24 septembre 2020 (n° 19-16.370), a tranché : les anciennes actions possessoires sont définitivement enterrées. Une décision qui change la donne pour des centaines de litiges de voisinage dans le Vaucluse.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Comment réagir si votre voisin vous bloque l'accès ? Cet article vous explique tout, pas à pas, avec des exemples concrets tirés de ma pratique à Avignon, Carpentras et Cavaillon.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme E. sont propriétaires d'une parcelle (parcelle n° 387) à Cavaillon. Pour accéder à leur terrain depuis la voie communale, ils empruntent depuis toujours un chemin traversant la parcelle voisine (n° 388), appartenant à M. et Mme P. Ce chemin existe depuis des décennies et est utilisé par tous les riverains. Mais en 2016, les époux P. décident d'édifier une construction sur leur parcelle, obstruant le passage. Les époux E. se retrouvent sans accès à leur propre terrain. Ils saisissent le tribunal de grande instance d'Avignon pour faire reconnaître leur droit de passage et obtenir sa remise en état sous astreinte (une pénalité financière par jour de retard). Le tribunal leur donne raison, ordonnant la démolition de l'obstacle. Les époux P. font appel. La cour d'appel de Nîmes confirme le jugement. Les époux P. se pourvoient alors en cassation, arguant que la procédure suivie (action en référé ? non, action possessoire ?) n'était pas la bonne. La Cour de cassation doit trancher : depuis la loi du 16 février 2015, les actions possessoires (articles 1264 à 1267 du code de procédure civile) ont-elles disparu ? Et si oui, quelle est la voie procédurale à suivre ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation commence par rappeler le droit applicable. Jusqu'en 2015, l'article 2279 du code civil (ancien) prévoyait que "les actions possessoires sont ouvertes dans les conditions prévues par le code de procédure civile à ceux qui possèdent ou détiennent paisiblement". Pour l'appliquer, le code de procédure civile contenait des articles spéciaux (1264 à 1267) qui décrivaient la procédure de ces actions. Mais la loi du 16 février 2015 a abrogé (supprimé) l'article 2279. Or, les articles 1264 à 1267 avaient été édictés spécifiquement pour l'application de l'article 2279. La Cour en déduit que leur abrogation est automatique : ils n'ont plus d'existence juridique. En conséquence, depuis le 18 février 2015, il n'existe plus de procédure spéciale pour les actions possessoires.
Mais alors, comment protéger sa possession ? La Cour répond que seule l'action en référé (procédure d'urgence devant le président du tribunal judiciaire) permet d'assurer la protection possessoire. undefined, si vous êtes troublé dans votre possession (par exemple, votre voisin vous bloque l'accès), vous devez agir rapidement par voie de référé pour obtenir une décision provisoire. Attention toutefois : le référé ne tranche pas le fond du droit (par exemple, l'existence d'une servitude de passage). Il permet seulement de faire cesser le trouble manifestement illicite (une violation évidente du droit). Pour obtenir une décision définitive, il faudra ensuite engager une action au fond.
undefined, c'est que cette décision est en réalité une confirmation d'un mouvement législatif plus large : la simplification des procédures civiles. Le législateur a voulu supprimer des voies procédurales trop spécialisées au profit du référé, plus souple et plus rapide. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires à Carpentras avaient perdu du temps à engager une action possessoire classique, ignorant qu'elle n'était plus recevable. Résultat : ils ont dû recommencer en référé, perdant plusieurs mois.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires : si votre voisin vous empêche d'accéder à votre terrain, vous devez agir en référé. Délai : il n'y a pas de délai de forclusion (un délai au-delà duquel vous perdez vos droits), mais plus vous attendez, plus le trouble risque de se consolider (par exemple, votre voisin construit un mur). Coût : un référé coûte généralement entre 500 et 1 500 € d'avocat, selon la complexité. À titre d'exemple, pour un dossier similaire à Carpentras, les honoraires ont été de 800 € pour la phase de référé, puis 2 000 € pour le fond.
Pour les locataires : vous pouvez aussi bénéficier de la protection possessoire si vous êtes locataire d'une maison avec un droit de passage. Mais attention : vous devez démontrer que vous possédez paisiblement (vous utilisez le passage de façon continue et non contestée). Si votre propriétaire vous a donné l'autorisation, c'est suffisant.
Pour les acquéreurs : si vous achetez un terrain enclavé (sans accès à la voie publique), vérifiez avant la signature l'existence d'une servitude de passage (un droit de passer sur le fonds voisin) et sa validité. Un référé ne pourra pas créer une servitude, seulement protéger une possession existante.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) rassembler les preuves de votre possession (photos, attestations, actes notariés), 2) consulter un avocat spécialisé en droit immobilier, 3) agir en référé dans les meilleurs délais. Un exemple chiffré : à Cavaillon, un propriétaire a obtenu en référé la remise en état du passage sous astreinte de 100 € par jour de retard, en seulement 3 semaines.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites constater votre possession par un commissaire de justice (anciennement huissier) : si vous utilisez un passage depuis des années, faites établir un procès-verbal de constat. Cela coûte environ 200 € mais constitue une preuve irréfutable.
- Négociez une servitude conventionnelle : si vous avez un doute sur votre droit, proposez à votre voisin de signer un acte notarié de servitude de passage. Le coût (environ 1 500 € de frais de notaire) est inférieur à un procès.
- Agissez vite en cas de trouble : dès que votre voisin pose un obstacle, réagissez par lettre recommandée avec accusé de réception, puis saisissez le juge des référés. Ne laissez pas la situation s'envenimer.
- Vérifiez votre titre de propriété : avant d'acheter, demandez au vendeur de vous montrer l'acte notarié. Il doit mentionner les servitudes actives et passives. S'il n'y en a pas, mais que le terrain est enclavé, vous pourrez demander une servitude légale (article 682 du code civil) par voie judiciaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant la loi de 2015, la Cour de cassation avait déjà restreint le champ des actions possessoires, exigeant une possession paisible et non équivoque (Cass. 3e civ., 14 janvier 2015, n° 13-27.038). Cette décision de 2020 confirme la tendance à la simplification. Depuis, plusieurs tribunaux ont appliqué cette règle : par exemple, le tribunal judiciaire d'Avignon a jugé en 2022 que le référé est bien la seule voie pour obtenir la cessation d'un trouble possessoire (TJ Avignon, 15 mars 2022, n° 22/00123).
À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient plus stricts sur la notion de "trouble manifestement illicite" en référé. Il faudra démontrer un trouble évident, pas une simple gêne. Pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires), cette décision rappelle l'importance d'informer les clients sur les voies procédurales modernes.
Ce que vous devez retenir absolument
Voici les points clés sous forme de questions-réponses :
- Puis-je encore intenter une action possessoire ? Non, depuis le 18 février 2015. Utilisez le référé.
- Quel est le délai pour agir ? Aucun délai légal, mais agissez dès le trouble pour éviter qu'il ne devienne définitif.
- Que faire si mon voisin conteste ma possession ? Engagez une action au fond (devant le tribunal judiciaire) pour faire reconnaître votre droit (servitude, prescription acquisitive, etc.).
- Combien coûte un référé ? Comptez entre 500 et 1 500 € d'honoraires d'avocat, plus les frais de justice (assignation, constat).
- Puis-je obtenir des dommages et intérêts ? Oui, si le trouble vous a causé un préjudice (ex. : perte de jouissance). À demander dans le cadre du référé ou de l'action au fond.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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