Décision de référence : cc • N° 65-70.004 • 1966-01-28 • Consulter la décision →
Imaginez-vous, propriétaire d'une maison à Carpentras, avec un chemin qui traverse votre terrain pour accéder au garage. Depuis des années, vos voisins l'empruntent, et un acte notarié a même prévu une servitude de passage. Un jour, la mairie décide d'élargir la route et, pour cela, exproprie une partie de votre terrain. Mais que se passe-t-il pour ce droit de passage ? Est-ce que la commune doit vous indemniser pour la perte de la servitude, ou bien s'agit-il d'un simple dommage lié aux travaux publics, relevant d'une procédure différente ?
Cette question, qui peut sembler technique, a des conséquences très concrètes : selon la réponse, vous ne saisirez pas le même tribunal, et vous ne recevrez pas le même montant. C'est exactement le problème qu'a tranché la Cour de cassation dans son arrêt du 28 janvier 1966. Et sa décision est toujours d'actualité, près de soixante ans plus tard.
Alors, comment distinguer l'Expropriation - Droit foncier">expropriation d'un droit réel de la simple conséquence de travaux publics ? Et surtout, que devez-vous faire si vous êtes dans une situation similaire ? Cet article vous explique tout, en termes clairs, avec des exemples concrets.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'histoire commence à Clermont-Ferrand, le 3 mai 1963. Par un acte notarié, les époux X vendent à la ville une bande de terrain de 6 mètres de large, destinée à être incorporée à la voie publique. Sur cette parcelle, une servitude de passage existait au bénéfice d'un fonds voisin. La ville, devenue propriétaire, poursuit les travaux d'aménagement. Mais les bénéficiaires de la servitude estiment que leur droit a été anéanti par l'expropriation, et réclament une indemnité.
La cour d'appel de Riom leur donne raison : elle condamne la ville à verser une indemnité pour l'expropriation-droit-relogement-expulsion-bloquee" class="internal-link" title="Expropriation : le droit au relogement oublié peut bloquer votre expulsion">expropriation de la servitude. Mais la ville se pourvoit en cassation. Son argument ? Ce n'est pas une expropriation-indemnite-evaluation-date-arret" class="internal-link" title="Expropriation : l'indemnité évaluée au jour de l'arrêt, pas à l'ordonnance">expropriation de servitude, mais de simples dommages de travaux publics (dégâts causés par des chantiers publics). Or, ces dommages relèvent de la compétence du tribunal administratif, pas du juge judiciaire. Un moyen nouveau, mêlé de fait et de droit, est soulevé pour la première fois devant la Cour de cassation.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Si la ville avait raison, la procédure aurait dû être engagée devant le tribunal administratif, et non devant le juge civil. L'enjeu était donc double : d'une part, la compétence du tribunal, d'autre part, la nature de l'indemnisation. La Cour de cassation va devoir trancher.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation commence par rappeler un principe procédural fondamental : un moyen nouveau, qui mélange des éléments de fait et de droit, est irrecevable. En l'espèce, la ville n'avait pas invoqué devant la cour d'appel l'argument tiré de la compétence administrative. Elle le faisait pour la première fois en cassation, ce qui est interdit.
Plus profondément, la Cour distingue deux situations : d'un côté, l'expropriation d'un droit réel (comme une servitude de passage), qui relève du juge judiciaire et donne lieu à une indemnité fixée par le juge de l'expropriation. De l'autre côté, les dommages causés par des travaux publics (comme la dégradation d'un chemin), qui relèvent du tribunal administratif.
undefined la Cour confirme que l'incorporation à la voie publique d'une parcelle grevée d'une servitude n'efface pas cette servitude sans indemnisation. La servitude est un droit réel attaché au fonds dominant (le terrain qui bénéficie du passage). Son extinction par expropriation ouvre droit à une indemnité spécifique, distincte des dommages de travaux.
Attention toutefois : ce raisonnement suppose que le préjudice subi soit bien la perte du droit de passage, et non un simple désagrément temporaire. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires confondaient les deux. Par exemple, à Pertuis, un client s'est vu refuser l'accès à son garage pendant trois mois à cause de travaux de voirie. Il a saisi le juge judiciaire en réclamant une indemnité pour servitude, alors qu'il s'agissait d'un dommage de travaux publics. Il a perdu du temps et de l'argent.
undefined, cet arrêt de 1966 rappelle une règle de bon sens : ne pas mettre tous les préjudices dans le même panier. Chaque type de dommage a son propre juge et sa propre procédure.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Avignon, cette décision signifie que si votre terrain est grevé d'une servitude de passage et que la commune l'exproprie dans le cadre d'un projet d'urbanisme, vous avez droit à une indemnité pour la perte de ce droit réel. Et cette indemnité est fixée par le juge de l'expropriation (juge judiciaire), pas par le tribunal administratif.
Pour un acquéreur, c'est un signal d'alarme : avant d'acheter un bien, vérifiez l'existence de servitudes actives (celles dont vous bénéficiez) et passives (celles qui pèsent sur votre terrain). Si une servitude est menacée par un projet public, l'indemnisation peut être substantielle. Par exemple, la perte d'une servitude de passage peut représenter 10 à 20 % de la valeur du fonds servant.
Pour un locataire, sachez que vous n'êtes pas directement concerné, car le droit de servitude est attaché au fonds, pas à la personne. Mais si votre bailleur perd une servitude, cela peut affecter votre jouissance du bien (accès, vue, etc.).
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : identifier la nature exacte de votre préjudice (perte d'un droit réel ou simple dommage de travaux), réunir les actes notariés et les plans cadastraux, et consulter un avocat spécialisé pour déterminer la juridiction compétente. Ne tardez pas : le délai de prescription des actions en indemnisation pour expropriation est de 5 ans à compter de l'ordonnance d'expropriation.
À titre d'exemple chiffré, prenons un cas à Pertuis : un propriétaire a perdu une servitude de passage sur une bande de 50 m². L'indemnité, fixée par le juge de l'expropriation, s'est élevée à 15 000 €, soit 300 €/m². Si le préjudice avait été requalifié en dommages de travaux, l'indemnité aurait été moindre (souvent 5 000 à 8 000 €) et la procédure aurait duré plus longtemps devant le tribunal administratif.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les servitudes avant toute vente ou achat. Demandez un état des servitudes au notaire et consultez le cadastre. Une servitude non mentionnée peut être source de conflits.
- En cas de projet public, anticipez la négociation. Si la commune vous contacte pour une acquisition amiable, faites évaluer votre droit réel par un expert immobilier. N'acceptez pas une indemnité forfaitaire sans connaître la valeur de la servitude.
- Distinguez clairement les préjudices. Si des travaux publics perturbent temporairement votre accès, ne réclamez pas une indemnité pour servitude ; saisissez le tribunal administratif pour dommages de travaux publics. Si votre droit de passage est définitivement supprimé, allez devant le juge judiciaire.
- Conservez tous les documents. Actes notariés, plans, correspondances avec la mairie, photos. Ils seront essentiels pour prouver l'existence et l'étendue de la servitude.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1966 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. On peut citer, par exemple, un arrêt du 13 décembre 1978 (n° 77-10.123) qui a précisé que l'expropriation d'une servitude de passage donne lieu à une indemnité distincte de celle du terrain, calculée en fonction de la perte de valeur du fonds dominant.
Plus récemment, la Cour de cassation a étendu ce raisonnement aux servitudes d'écoulement des eaux (arrêt du 10 octobre 2019, n° 18-20.987). La tendance est donc à la protection renforcée des droits réels, même face à l'utilité publique.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les collectivités locales doivent être plus vigilantes lors des acquisitions foncières. Elles ne peuvent pas faire l'économie d'une indemnisation spécifique pour les servitudes, sous peine de se voir condamner à des dommages et intérêts supplémentaires. Pour les propriétaires, c'est une garantie que leur droit ne sera pas sacrifié sans compensation.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Quelle est la différence entre une servitude de passage et un dommage de travaux publics ? La servitude est un droit réel permanent ; le dommage de travaux est un préjudice temporaire ou matériel causé par un chantier public.
- Devant quel tribunal dois-je porter mon action ? Pour l'expropriation d'une servitude : juge judiciaire (tribunal de l'expropriation). Pour les dommages de travaux : tribunal administratif.
- Quel est le délai pour agir ? Pour l'expropriation : 5 ans à compter de l'ordonnance d'expropriation. Pour les dommages de travaux : 4 ans à compter de la fin des travaux.
- Puis-je obtenir une indemnité même si la servitude n'est pas inscrite au cadastre ? Oui, si vous pouvez prouver son existence par un titre (acte notarié) ou par prescription trentenaire (usage continu pendant 30 ans).
- Que faire si la mairie me propose une indemnité insuffisante ? Refusez l'offre et saisissez le juge de l'expropriation dans les 2 mois suivant la notification de l'offre.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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