Décision de référence : Cour de cassation, 1re chambre civile • N° 21-20.564 • 21 juin 2023 • Consulter la décision →
Qui n’a jamais entendu cette histoire ? Des parents décèdent en laissant un appartement à Paris, et l’un des enfants prétend avoir « déjà eu sa part » parce qu’il a reçu une somme d’argent vingt ans plus tôt. Le conflit est classique. Mais que se passe-t-il quand cette somme a été investie dans un studio parisien dont la valeur a triplé ? Doit-on rapporter à la succession le montant initial, ou aussi la plus-value engrangée ? La Cour de cassation a répondu le 21 juin 2023, et sa décision risque de peser lourd dans de nombreux héritages.
Jusqu’à présent, beaucoup pensaient que le rapport d’une donation en argent (c’est-à-dire l’obligation pour un héritier de remettre en commun la valeur du bien reçu pour rétablir l’égalité entre cohéritiers) se limitait à la somme nominale, sans tenir compte de son emploi ultérieur. L’arrêt du 21 juin 2023 vient bousculer cette idée. Il impose désormais de rapporter la plus-value réalisée grâce au remploi de la donation. Un revirement ? Plutôt une clarification qui s’inscrit dans une logique d’équité successorale. Décryptage.
Pour tous ceux qui possèdent un bien immobilier issu d’une aide familiale, qu’ils soient propriétaires bailleurs ou simples occupants, cette décision mérite une attention particulière. Car elle pourrait, demain, transformer le partage d’une succession et les rapports entre frères et sœurs. Suivez le fil.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Remontons le temps. Monsieur et Madame H. ont deux enfants, K. et un autre héritier (les décisions de justice protègent l’anonymat des parties). De leur vivant, ils consentent à K. une donation en espèces. Avec cet argent, K. achète un bien immobilier – sans doute un logement dans le ressort de Paris, où l’affaire a été jugée en appel avant d’atterrir devant la Cour de cassation. Les années passent, le marché immobilier flambe, et le bien prend une valeur bien supérieure au montant de la donation. Lorsque les parents décèdent, la succession s’ouvre. Et la question se pose : que doit rapporter K. pour rétablir l’équilibre avec son cohéritier ?
Le litige se cristallise autour d’un chiffre : 217 183 euros. C’est la plus-value que K. aurait réalisée en réemployant la somme reçue. Le cohéritier exige que cette plus-value soit intégrée à la masse successorale, tandis que K. estime n’avoir à rapporter que le montant nominal de la donation. Les tribunaux vont devoir trancher. En première instance, puis en appel, les juges donnent raison au cohéritier : la plus-value doit être rapportée. K. forme alors un pourvoi en cassation, espérant un retour à une interprétation plus littérale du Code civil.
Mais la Haute juridiction ne l’entend pas ainsi. Dans son arrêt du 21 juin 2023, elle confirme la décision des juges du fond et rejette le pourvoi. Une solution qui, on le verra, repose sur une analyse fine des mécanismes du rapport successoral et de la notion de remploi. L’affaire illustre un scenario fréquent : un enfant aidé financièrement par ses parents pour acquérir un logement, et qui, au moment du partage, se retrouve au cœur d’une dispute familiale. Paris et sa flambée des prix immobiliers constituent le terreau idéal de ce type de contentieux.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut plonger dans les articles du Code civil relatifs au rapport des donations. L’article 843 pose le principe : tout héritier venant à la succession doit rapporter à ses cohéritiers tout ce qu’il a reçu du défunt par donation, directement ou indirectement. Mais comment évaluer ce rapport ?
L’article 860 du même code (issu de la réforme des successions de 2006) prévoit que le rapport est dû de la valeur du bien donné à l’époque du partage, en tenant compte de son état au jour de la donation. Toutefois, lorsque la donation porte sur une somme d’argent, l’article 860-1 introduit une nuance : le montant à rapporter est normalement la somme elle-même, sauf si cette somme a servi à acquérir un bien qui subsiste encore dans le patrimoine du gratifié (c’est-à-dire si le remploi est démontré). Dans ce cas, le donataire peut choisir de rapporter le bien à sa valeur actuelle plutôt que la somme. Mais qu’advient-il si le bien a été revendu et que le prix a été réinvesti ?
La Cour de cassation, en 2023, affirme que le mécanisme du remploi ne se limite pas à la simple acquisition d’un bien : il emporte également les fruits et les plus-values issus de ce remploi. Dit autrement, si la donation initiale a été « transformée » en un actif qui a lui-même généré une plus-value, cette plus-value doit profiter à l’ensemble des héritiers et non au seul donataire. Cette analyse repose sur l’idée que le rapport successoral vise à reconstituer la masse des biens à partager dans l’état où ils se trouveraient si la donation n’avait pas eu lieu. Or, si les parents n’avaient pas donné l’argent, celui-ci serait resté dans la succession et aurait pu être investi par tous les héritiers. La plus-value réalisée par l’un d’eux grâce à un capital familial ne saurait donc lui appartenir en propre.
La cour écarte ainsi l’argument de K. qui invoquait la jurisprudence antérieure, notamment un arrêt du 6 mars 2012 (Cass. 1re civ., n° 10-30.729) selon lequel seul le montant nominal de la somme donnée devait être rapporté, sans réévaluation. La décision de 2023 marque une évolution : elle considère que le remploi constitue une opération juridique qui substitue un bien à un autre, et que la plus-value réalisée lors de la vente de ce bien est un accessoire indissociable de la donation originelle. En pratique, cela signifie que l’héritier donataire ne peut pas conserver le bénéfice de la hausse du marché immobilier s’il a utilisé l’argent de ses parents.
On notera que ce raisonnement n’est pas sans rappeler celui de la subrogation réelle (article 1434 du Code civil dans le régime matrimonial) transposé au droit successoral. Le tribunal a sans doute voulu éviter un enrichissement sans cause du donataire au détriment de la masse successorale. Une approche pragmatique, mais qui bouscule les certitudes des praticiens du droit patrimonial.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Que vous soyez propriétaire d’un bien acquis grâce à une donation parentale, ou cohéritier dans une succession, cette décision modifie sensiblement vos droits et obligations. Prenons trois exemples chiffrés pour mesurer l’impact.
Imaginons qu’en 2000, vos parents vous donnent 50 000 euros pour acheter un studio à Paris. Vous trouvez un bien à ce prix dans le 18e arrondissement. En 2023, au moment du décès, le studio vaut 200 000 euros. Votre frère vous réclame non pas 50 000 euros, mais 200 000 euros à rapporter à la succession, soit une différence de 150 000 euros. Si la décision de la Cour de cassation s’applique (et que le bien existe toujours, ou a été vendu avec remploi), vous pourriez être tenu de rapporter la valeur actuelle du bien, donc la plus-value. C’est un choc patrimonial.
Autre situation : la donation de 80 000 euros a été utilisée comme apport pour un achat à Lyon, mais vous avez revendu le bien en 2010 et réinvesti 120 000 euros (prix de vente) dans une résidence principale à Paris. Là encore, la plus-value de 40 000 euros pourrait être considérée comme devant être rapportée. Les tribunaux analyseront le « remploi » et la traçabilité des fonds. Si vous êtes dans ce cas, vous devez impérativement conserver tous les justificatifs : actes d’achat, relevés de banque, déclarations de donation, pour démontrer l’origine des fonds et l’éventuelle absence de plus-value (par exemple si le marché a baissé).
Pour les professionnels de l’immobilier, cette jurisprudence doit inciter à la prudence lors de la rédaction d’actes de donation ou de conseil patrimonial. Un notaire parisien, par exemple, ne peut plus se contenter d’indiquer que le rapport sera de la somme donnée ; il doit anticiper l’éventuel rapport de la plus-value et conseiller à ses clients de formaliser un pacte adjoint ou une donation-partage pour figer les valeurs. Les délais pour agir ? L’action en rapport se prescrit par cinq ans à compter de l’ouverture de la succession (article 2224 du Code civil), mais le rapport lui-même s’exerce au moment du partage, sans limite de temps si la succession n’est pas liquidée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
Face à cette insécurité juridique, voici quatre mesures concrètes à adopter sans attendre :
- Formalisez toute donation par acte notarié : un acte sous seing privé ne suffit pas à prouver la donation, et encore moins à en fixer les modalités de rapport. Le notaire vous aidera à choisir entre donation simple et donation-partage, cette dernière permettant de figer la valeur au jour de l’acte.
- Conservez une trace écrite du remploi : si vous utilisez l’argent donné pour acheter un bien, mentionnez explicitement dans l’acte d’achat que le prix provient d’une donation reçue de vos parents (clause de remploi). Cela évitera les contestations sur l’origine des fonds.
- Anticipez les plus-values avec une clause de rapport forfaitaire : dans l’acte de donation, il est possible de stipuler que le rapport sera limité à une certaine somme, même en cas de hausse de valeur. Attention, une telle clause doit respecter la réserve héréditaire et ne pas avantager excessivement un héritier.
- Envisagez une donation-partage transgénérationnelle : particulièrement adaptée à Paris où les prix sont élevés, elle permet de transmettre un bien à ses enfants en leur attribuant des lots distincts, et de geler les valeurs. Chaque enfant reçoit un lot, et le rapport ne se fait plus qu’entre les donataires, pas au profit de la succession.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 2023 s’inscrit dans un mouvement jurisprudentiel hésitant. On l’a dit, la Cour de cassation avait, en 2012, adopté une position contraire en jugeant que la plus-value issue du remploi d’une somme donnée n’avait pas à être rapportée, car la donation d’argent ne conférait aucun droit sur les biens acquis ultérieurement (Cass. 1re civ., 6 mars 2012, n° 10-30.729). Cette solution était critiquée car elle permettait au donataire de s’approprier l’enrichissement lié à la hausse du marché, rompant l’égalité successorale.
D’autres décisions, comme celle du 18 octobre 2005 (Cass. 1re civ., n° 03-15.568), avaient déjà admis que le rapport d’une donation en argent employée à l’acquisition d’un bien devait se faire d’après la valeur du bien à l’époque du partage, mais il s’agissait d’un cas où le remploi était expressément prévu par l’acte de donation. Ici, en 2023, la Cour généralise le principe du rapport de la plus-value, sans nécessairement exiger une clause de remploi préalable. La tendance est claire : les tribunaux veulent assurer une transparence totale et éviter que l’héritier gratifié ne fasse fructifier « l’argent de la succession » à son seul profit.
À l’avenir, on peut s’attendre à ce que cette règle s’applique à toutes les donations en argent non déclarées ou insuffisamment documentées. Les notaires vont devoir intégrer ce risque dans leurs consultations, et les héritiers seront poussés à recourir davantage à la donation-partage pour sécuriser leurs opérations. Pour les successions déjà ouvertes, l’arrêt pourrait relancer des contentieux entre héritiers, surtout en Île-de-France où les plus-values immobilières ont été spectaculaires ces vingt dernières années.
Ce qu’il faut retenir
Voici cinq points essentiels à mémoriser :
- La plus-value se rapporte : désormais, si vous réemployez une donation parentale dans un achat immobilier et que ce bien prend de la valeur, vous devrez rapporter la plus-value à la succession (arrêt du 21 juin 2023).
- Le remploi est au cœur du dispositif : l’obligation de rapport s’apprécie au jour du partage, en fonction de la traçabilité des fonds. Un héritier qui mélange argent personnel et argent donné s’expose à des complications.
- La donation-partage protège : pour éviter les aléas du rapport, il est vivement conseillé d’opter pour une donation-partage qui fige les valeurs au jour de l’acte et exclut le rapport successoral (articles 1075 et suivants du Code civil).
- Les preuves sont cruciales : relevés bancaires, actes notariés avec clause de remploi, déclarations fiscales… Tout doit être conservé pour justifier l’emploi des sommes reçues et contester une éventuelle surévaluation.
- Le conseil d’un notaire est indispensable : seule une analyse personnalisée de votre situation patrimoniale permettra de quantifier le risque et de choisir la stratégie adaptée.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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