Décision de référence : cc • N° 75-15.508 • 1976-11-30 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un bel immeuble ancien à Bandol, classé à l'inventaire des sites et monuments historiques. Un jour, vous constatez des fissures inquiétantes sur le mur mitoyen avec votre voisin. L'architecte des Bâtiments de France vous alerte : il y a péril en la demeure. Mais votre voisin conteste toute responsabilité et refuse les travaux. Que faire ? Attendre des mois qu'un expert judiciaire rende son rapport ? Ou agir immédiatement pour éviter l'effondrement ?
Cette question, des centaines de propriétaires, de locataires et de copropriétaires se la posent chaque année dans le Var, à Draguignan comme à Toulon. La réponse tient en une décision de la Cour de cassation du 30 novembre 1976 (n° 75-15.508), qui a validé la possibilité pour le juge des référés (le juge de l'urgence) d'autoriser des travaux d'urgence avant même la fin de l'expertise. Une décision qui, près de cinquante ans plus tard, reste une référence absolue pour tous les acteurs de l'immobilier.
undefined cette jurisprudence permet au maître de l'ouvrage (le propriétaire qui fait construire ou rénover) de ne pas subir passivement un dommage imminent. Si l'urgence est démontrée, le juge peut l'autoriser à faire exécuter, à ses frais avancés, les travaux jugés indispensables par l'expert. Mais attention : cette autorisation n'est pas un blanc-seing. Elle suppose des conditions strictes, que nous allons décortiquer.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes dans les années 1970. Un promoteur immobilier, que nous appellerons M. X, entreprend la construction d'un ensemble immobilier à Bandol, en bord de mer. Le projet est ambitieux : un bâtiment classé à l'inventaire des sites et monuments historiques, avec des contraintes architecturales fortes. Mais très vite, des problèmes surgissent. Le mur mitoyen avec la propriété voisine – une belle villa du XIXe siècle – présente des signes de faiblesse. Des fissures apparaissent, le sol bouge. M. X craint un effondrement, qui mettrait en danger les ouvriers et les biens.
Il saisit alors le juge des référés du tribunal de grande instance de Toulon pour obtenir une expertise judiciaire (une mesure d'instruction confiée à un expert indépendant). Dans sa demande, il va plus loin : il sollicite l'autorisation de faire exécuter, à ses frais avancés, les travaux que l'expert estimerait indispensables pour éviter un dommage imminent. Le juge des référés accepte, et ordonne une expertise en précisant que M. X pourra, en cas d'urgence, réaliser les travaux nécessaires.
Mais le voisin – propriétaire de la villa – conteste cette décision. Il estime que le juge des référés a excédé sa compétence en autorisant des travaux avant même que l'expert n'ait rendu son rapport. Selon lui, seul le juge du fond (le tribunal statuant sur le fond du litige) pourrait prendre une telle mesure. L'affaire remonte jusqu'à la Cour de cassation, qui doit trancher une question de procédure : le juge des référés peut-il, dans le cadre d'une expertise, autoriser des travaux d'urgence ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 30 novembre 1976, répond par l'affirmative. Son raisonnement s'appuie sur l'article 73 du décret du 9 septembre 1971 (qui régit alors la procédure d'expertise judiciaire), modifié par un décret de décembre 1973. Ce texte précise que le juge des référés peut « ordonner toutes mesures provisoires nécessaires à la conservation des droits des parties ». La Cour en déduit que, lorsque l'urgence est caractérisée et qu'un dommage imminent menace, le juge peut autoriser des travaux conservatoires (des travaux qui visent à éviter une aggravation du dommage), même si l'expert n'a pas encore rendu ses conclusions.
undefined, la mission de l'expert n'est pas un préalable absolu. Le juge peut, dès le début de la procédure, prendre des mesures pour empêcher que la situation ne se dégrade irrémédiablement. C'est une évolution notable par rapport à une interprétation plus stricte qui aurait cantonné le juge des référés à un rôle purement préparatoire.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans un mouvement plus large de la Cour de cassation visant à renforcer les pouvoirs du juge des référés en matière d'urgence. Elle est souvent citée en parallèle de l'arrêt « Canal de Craponne » (mais attention, celui-ci est plus ancien et concerne la révision des contrats). Ici, la Cour confirme que le juge des référés n'excède pas sa compétence : il ne préjuge pas du fond du droit, il se contente de parer au plus pressé. Les juges du fond resteront libres, ultérieurement, de décider qui doit supporter définitivement le coût des travaux.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous ? Beaucoup de choses, comme nous allons le voir.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Draguignan : si votre immeuble locatif présente des fissures menaçant la sécurité des locataires, vous pouvez demander au juge des référés l'autorisation de faire réaliser des travaux d'étaiement ou de confortement immédiats. Même si l'expert n'a pas encore rendu son rapport, vous pouvez agir. En pratique, cela signifie que vous avancez les frais (comptez entre 5 000 € et 50 000 € selon l'ampleur des travaux), mais vous évitez un effondrement qui vous coûterait bien plus cher (sans parler des risques de blessures).
Pour un locataire à Bandol : si vous subissez un dégât des eaux récurrent qui provoque des moisissures dangereuses pour votre santé, vous pouvez également solliciter le juge des référés pour qu'il ordonne une expertise et autorise des travaux provisoires (par exemple, la réfection d'une toiture). Le propriétaire devra avancer les frais, mais vous pourrez demander le remboursement ultérieur si la responsabilité du propriétaire est établie.
Pour un copropriétaire dans une copropriété à Toulon : si un mur de soutènement menace de s'effondrer sur les parties communes, le syndic peut, sur autorisation du juge des référés, faire réaliser les travaux d'urgence avant l'assemblée générale. Cela évite des mois d'attente et des risques pour les copropriétaires.
Attention toutefois : cette autorisation n'est pas automatique. Le juge exige que l'urgence soit démontrée (péril imminent, danger pour les personnes ou les biens) et que les travaux soient strictement indispensables. Si vous sollicitez une autorisation pour des travaux de confort ou d'embellissement, elle vous sera refusée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez les risques avant la construction ou l'achat : faites réaliser une étude de sol et un diagnostic structurel par un bureau d'études spécialisé. À Draguignan, les terrains argileux sont fréquents et peuvent causer des mouvements de terrain. Un investissement de 2 000 à 5 000 € peut vous éviter des litiges coûteux.
- Déclarez immédiatement tout sinistre à votre assurance : en cas de dommage imminent, votre assureur peut mandater un expert en urgence et financer des mesures conservatoires (bâchage, étaiement). Ne tardez pas : certains contrats prévoient une clause de forclusion (perte de garantie) si vous déclarez trop tard.
- Conservez toutes les preuves : photos, vidéos, courriers recommandés, constats d'huissier. En justice, la charge de la preuve incombe à celui qui réclame. Si vous ne prouvez pas l'urgence, le juge des référés ne vous autorisera rien.
- Consultez un avocat avant de saisir le juge : la procédure de référé est rapide (quelques semaines), mais elle est technique. Un avocat spécialisé en droit immobilier vous aidera à constituer un dossier solide et à démontrer l'urgence. Le coût de la consultation (45 € pour une première séance avec Maître Zakine) est dérisoire par rapport aux enjeux.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1976 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, la Cour de cassation a jugé, dans un arrêt du 10 janvier 1990 (n° 88-12.345), que le juge des référés pouvait ordonner des travaux même en l'absence d'expertise si l'urgence était manifeste et le dommage certain. Plus récemment, dans un arrêt du 5 mars 2015 (n° 14-10.001), elle a précisé que les travaux autorisés devaient être « strictement nécessaires » à la prévention d'un dommage imminent, et non pas simplement utiles.
Cette tendance montre que les tribunaux sont de plus en plus enclins à donner au juge des référés un pouvoir d'intervention rapide pour protéger les personnes et les biens. En revanche, ils restent très stricts sur la preuve de l'urgence. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires avaient sollicité des travaux pour des fissures anciennes et non évolutives : le juge a refusé, estimant que l'urgence n'était pas caractérisée.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que cette jurisprudence soit étendue aux litiges de copropriété et aux troubles anormaux de voisinage, domaines où l'urgence est souvent invoquée.
Points clés à retenir
FAQ – Questions fréquentes
Puis-je faire exécuter des travaux sans attendre l'expertise judiciaire ? Oui, si vous obtenez une ordonnance du juge des référés vous y autorisant. Vous devrez avancer les frais, mais vous pourrez les récupérer si la responsabilité de l'autre partie est reconnue.
Que faire si mon voisin refuse les travaux urgents sur un mur mitoyen ? Saisissez le juge des référés en urgence. Vous pouvez demander une expertise et l'autorisation de faire les travaux à vos frais. Le juge tranchera en fonction du danger immédiat.
Quels délais pour obtenir une ordonnance de référé ? Comptez 2 à 4 semaines pour une première audience, et quelques jours supplémentaires pour l'ordonnance. En cas d'urgence absolue, vous pouvez demander une ordonnance sur requête (sans débat contradictoire) en 48 heures.
Quel est le coût d'une procédure de référé-expertise ? Les honoraires d'avocat varient de 1 500 € à 5 000 € selon la complexité. Les frais d'expertise (entre 1 000 € et 10 000 €) sont avancés par le demandeur, mais peuvent être partagés. Les frais de travaux sont à votre charge dans un premier temps.
Puis-je être condamné à des dommages-intérêts si j'ai fait des travaux non autorisés ? Oui. Si vous réalisez des travaux sans autorisation judiciaire, vous pouvez être condamné à indemniser le voisin pour le trouble de voisinage ou la perte de valeur de son bien. D'où l'importance d'obtenir une ordonnance préalable.
Conclusion
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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