Décision de référence : cc • N° 74-12.157 • 1975-06-04 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une parcelle à Canet-en-Roussillon. Dans le cadre d'un remembrement, votre terrain est attribué à un voisin. Vous contestez la décision, et le juge administratif vous donne raison : le transfert est annulé. Mais entre-temps, le voisin a retourné la terre, planté des vignes, construit un hangar. Vous récupérez votre bien, mais dans quel état ? Pouvez-vous exiger qu'il remette tout en l'état ? La Cour de cassation, dans un arrêt du 4 juin 1975, a tranché cette question délicate, avec une réponse nuancée qui dépend du moment où vous retrouvez la pleine propriété.
Cette décision, méconnue, est pourtant cruciale pour tout propriétaire foncier confronté à une opération de remembrement. Elle fixe une règle claire : tant que le bénéficiaire provisoire est en possession, il doit maintenir l'assolement ; mais l'ancien propriétaire ne peut réclamer des dommages et intérêts ou une remise en état qu'à partir du moment où la nouvelle décision de la commission départementale lui redonne officiellement ses droits, après affichage en mairie.
undefined cette jurisprudence protège le possesseur de bonne foi tout en sanctionnant les transformations abusives. Mais attention : le propriétaire évincé doit patienter jusqu'à ce que son titre soit rétabli. Une leçon à méditer pour tous ceux qui, à Collioure ou ailleurs, attendent la fin des opérations de remembrement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence dans le cadre d'une opération de remembrement rural. Une commission départementale décide d'attribuer une parcelle à une commune, tandis que l'ancien propriétaire, M. X, reçoit d'autres terres en échange. M. X conteste cette décision devant le juge administratif et obtient gain de cause : l'attribution est annulée. Mais entre la notification de l'annulation et le nouveau passage de la commission, la commune, qui est restée en possession du terrain, en a modifié l'assolement : elle a retourné la terre, voire planté des cultures pérennes.
M. X, furieux, assigne la commune en justice pour obtenir la remise en état des lieux et des dommages et intérêts. La commune rétorque qu'elle n'avait pas l'obligation de conserver le terrain en l'état, puisqu'elle l'occupait provisoirement en vertu de la décision initiale, même annulée. Le tribunal de grande instance, puis la cour d'appel, donnent raison à M. X : la commune doit remettre les lieux en l'état. Mais la commune se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation doit trancher une question de droit inédite : à partir de quel moment l'ancien propriétaire peut-il exiger la remise en état ? Est-ce dès l'annulation de la décision de remembrement, ou seulement après que la commission a pris une nouvelle décision, affichée en mairie, lui redonnant officiellement ses droits ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle s'appuie sur les principes du remembrement : tant que la commission départementale n'a pas pris une nouvelle décision et que celle-ci n'a pas été affichée en mairie, le bénéficiaire du transfert provisoire (ici la commune) reste en possession légale. Pendant cette période, il est tenu de conserver l'assolement (c'est-à-dire l'état cultural des parcelles) tel qu'il était lors de la prise de possession. Mais l'ancien propriétaire, lui, n'a pas encore recouvré ses droits. Il ne peut donc pas exiger la remise en état des lieux, car il n'est pas encore juridiquement propriétaire.
Le fondement légal est à chercher dans les textes du Code rural relatifs au remembrement (aujourd'hui articles L. 123-1 et suivants), mais aussi dans le droit commun de la responsabilité civile (article 1240 du Code civil : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer »). Ici, la Cour estime que la faute de la commune (avoir transformé le terrain) n'a causé un préjudice à M. X qu'à partir du moment où celui-ci a recouvré ses droits. Avant cela, le terrain n'était pas le sien, donc pas de préjudice réparable.
Cette décision n'est ni une révolution ni un revirement : elle confirme une lecture stricte des effets de l'annulation d'une décision administrative. Elle rappelle que l'annulation n'efface pas rétroactivement tous les actes accomplis entre-temps, surtout quand le possesseur est de bonne foi. undefined, c'est que cette solution protège aussi le bénéficiaire provisoire : il n'a pas à redouter une action en remise en état tant qu'il n'est pas définitivement dépossédé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain inclus dans un périmètre de remembrement et que la décision d'attribution est annulée, vous devez attendre la nouvelle décision de la commission départementale et son affichage en mairie pour pouvoir agir. Jusque-là, même si le bénéficiaire provisoire modifie l'assolement, vous ne pouvez pas réclamer de dommages et intérêts ni une remise en état. En pratique, cela signifie que vous devez surveiller de près les opérations : dès l'affichage, vous pouvez intenter une action.
Prenons un exemple concret : à Collioure, un viticulteur voit sa parcelle attribuée provisoirement à un voisin qui y plante des vignes. L'annulation intervient en mars, mais la nouvelle décision n'est affichée qu'en septembre. Pendant six mois, le voisin a irrigué, taillé, traité. Le viticulteur ne peut rien réclamer avant septembre. Une fois ses droits rétablis, il peut demander une indemnité pour le travail effectué (qui a amélioré le fonds, mais qu'il n'a pas demandé) ou la remise en état (coûteuse).
Si vous êtes le bénéficiaire provisoire (par exemple un promoteur ou un exploitant), vous devez conserver l'assolement jusqu'à la décision définitive. Si vous transformez le terrain (construction, changement de culture), vous risquez de devoir remettre en état ou indemniser, mais seulement après que l'ancien propriétaire a recouvré ses droits. Attention toutefois : si vous aggravez la situation de mauvaise foi, les dommages pourraient être plus lourds.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- 1. Conservez tous les documents du remembrement : notifications, décisions de la commission, affichages en mairie. Ils sont la preuve des dates clés (annulation, nouvelle décision).
- 2. Ne modifiez jamais l'assolement tant que le remembrement n'est pas définitif : même si vous êtes en possession, gardez le terrain en l'état. Une transformation prématurée peut vous coûter cher.
- 3. Si vous êtes l'ancien propriétaire, surveillez l'affichage en mairie : c'est le point de départ de votre droit à réclamer des dommages. Renseignez-vous régulièrement auprès de la mairie.
- 4. En cas d'annulation, informez immédiatement le bénéficiaire provisoire par lettre recommandée : cela crée une preuve de votre opposition à toute transformation, et pourra être utilisé pour caractériser sa mauvaise foi s'il persiste.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a réaffirmé ce principe dans plusieurs arrêts ultérieurs, notamment dans un arrêt du 13 mai 1981 (n° 79-14.256) où elle précise que la remise en état ne peut être exigée qu'après le transfert effectif de propriété. Cette jurisprudence est constante : le possesseur provisoire n'est pas un propriétaire, mais il a des obligations limitées. En revanche, la tendance récente des tribunaux administratifs est de raccourcir les délais de procédure pour éviter les situations de flou prolongé. Ainsi, la loi d'avenir pour l'agriculture de 2014 a renforcé les contrôles sur les opérations de remembrement. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient plus sévères envers les modifications d'assolement opérées après une annulation, surtout si le bénéficiaire avait connaissance de l'annulation.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je construire sur un terrain attribué provisoirement ? Non, car vous devez conserver l'assolement. Toute construction expose à une remise en état coûteuse.
- Que faire si le bénéficiaire provisoire transforme le terrain ? Rassemblez des preuves (photos, constats) et attendez que la nouvelle décision soit affichée pour agir.
- Quel est le délai pour réclamer des dommages ? À compter de l'affichage en mairie de la nouvelle décision, vous avez 5 ans (délai de droit commun).
- Puis-je obtenir une indemnité pour la moins-value ? Oui, si la transformation a diminué la valeur du terrain. Vous devrez prouver le préjudice (expertise).
- Et si le bénéficiaire a planté des arbres ? Vous pouvez exiger l'arrachage ou une indemnité pour la valeur des arbres (attention aux règles du Code civil sur les plantations).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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