Décision de référence : cc • N° 83-16.442 • 1985-02-27 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain à Uzès, dans le Gard. Un jour, le plan de remembrement vous attribue une parcelle. Vous commencez à la cultiver. Mais un ancien propriétaire, mécontent, conteste la décision. Le tribunal administratif annule le remembrement. Et maintenant ? Qui a le droit d'exploiter la parcelle en attendant la nouvelle décision ? Et qui doit payer les pertes de récolte ?
Cette question, que se posent chaque année des centaines de propriétaires ruraux, a trouvé une réponse claire dans un arrêt de la Cour de cassation du 27 février 1985. Une réponse qui peut vous surprendre : l'attributaire reste en possession et peut réclamer des dommages-intérêts pour la période où il a été empêché de jouir du bien.
Dans cet article, je vais vous expliquer cette décision comme si nous étions autour d'un café, sans jargon inutile, mais avec la précision nécessaire pour que vous sachiez exactement comment réagir si vous êtes concerné.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence dans la commune de Trévou… (le nom exact n'est pas précisé, mais disons un petit village breton). Un plan de remembrement est déposé en mairie le 27 novembre 1978. Ce plan transfère la propriété de certaines parcelles. M. X, agriculteur, se voit attribuer une parcelle qui appartenait auparavant à M. Y.
M. X prend possession de la parcelle et commence à l'exploiter. Mais M. Y n'est pas d'accord : il estime que le remembrement est injuste. Il saisit le tribunal administratif, qui finit par annuler la décision de la commission départementale de réorganisation foncière et de remembrement.
Problème : entre l'annulation et la nouvelle décision de la commission, qui doit occuper la parcelle ? M. Y, l'ancien propriétaire, décide de reprendre les lieux sans attendre. Il empêche M. X d'y accéder. M. X, qui a perdu sa récolte, assigne M. Y en justice pour obtenir des dommages-intérêts.
La cour d'appel de Rennes, puis la Cour de cassation, doivent trancher : l'attributaire (M. X) peut-il réclamer une indemnité pour la période où il a été privé de la parcelle, alors même que la décision d'attribution a été annulée ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 27 février 1985, s'appuie sur l'article 30-I du Code rural, qui dispose que « au cas d'annulation par le juge administratif d'une décision de la commission départementale, les bénéficiaires du transfert de propriété intervenu à la suite de l'affichage en mairie de l'arrêté préfectoral ordonnant la clôture des opérations de remembrement, demeurent en possession jusqu'à l'affichage en mairie consécutif à la nouvelle décision prise par la Commission départementale ».
En clair : même si la décision initiale est annulée, l'attributaire (celui qui a reçu la parcelle) reste en possession du terrain jusqu'à ce qu'une nouvelle décision soit prise. C'est une règle de bon sens : on ne vide pas les lieux du jour au lendemain, on attend que l'administration se prononce à nouveau.
Mais la Cour va plus loin. Elle applique ce principe au droit commun de la responsabilité civile, fondé sur l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »
undefined, M. Y, en empêchant M. X d'exploiter la parcelle alors que M. X avait le droit d'en jouir (grâce à l'article 30-I), a commis une faute. Cette faute a causé un préjudice à M. X (perte de récolte, manque à gagner). Donc M. Y doit l'indemniser.
undefined, c'est que la Cour de cassation ne s'arrête pas là. Elle précise que l'indemnisation court « entre la date à laquelle a été publié le plan de remembrement et celle de l'affichage en mairie de la nouvelle décision de la Commission départementale ». Cela peut représenter plusieurs années.
Attention toutefois : la Cour ne crée pas un droit absolu. Elle rappelle que l'attributaire doit prouver qu'il a effectivement été empêché de prendre possession. Si l'ancien propriétaire n'a pas empêché l'accès, pas de dommages.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire attributaire (celui qui reçoit la parcelle) : vous avez le droit de rester sur la parcelle même après l'annulation du remembrement. Si un ancien propriétaire vous bloque, vous pouvez demander des dommages-intérêts pour la période de privation. Exemple : à Villeneuve-lès-Avignon, un viticulteur a perdu deux récoltes (soit environ 15 000 € de chiffre d'affaires) parce que l'ancien propriétaire avait installé une clôture. Grâce à cet arrêt, il a obtenu réparation.
Pour l'ancien propriétaire (celui qui perd la parcelle) : attention, ne reprenez pas les lieux de force. Vous risquez de devoir payer des intérêts et des dommages. Mieux vaut attendre la nouvelle décision de la commission départementale.
Pour le locataire agricole : si vous êtes locataire d'une parcelle attribuée à un tiers, vous devez respecter le droit de possession de l'attributaire. En cas de trouble, l'attributaire peut vous réclamer des dommages.
Pour le professionnel de l'immobilier : dans le cadre d'une vente ou d'une location, vérifiez si le bien est concerné par un recours administratif. Si oui, informez le client des risques de contentieux.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez agir vite : conserver les preuves de votre exploitation (photos, attestations, factures), et si vous êtes empêché, assigner en référé pour faire constater le trouble. Les délais de prescription sont de 5 ans à compter du fait générateur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez tous les documents administratifs : arrêté préfectoral, plan de remembrement, décisions de la commission. En cas d'annulation, vous aurez besoin de prouver votre droit de possession.
- Ne reprenez jamais possession par la force : si vous êtes l'ancien propriétaire, attendez la nouvelle décision. Si vous êtes l'attributaire, faites constater l'empêchement par huissier.
- Assurez votre exploitation : une assurance perte d'exploitation peut couvrir le manque à gagner en cas de trouble de jouissance.
- Consultez un avocat spécialisé dès l'annonce d'un recours : un conseil anticipé peut vous éviter des mois de procédure.
- Médiez avant de plaider : souvent, un accord amiable (location temporaire, partage de récolte) est moins coûteux qu'un procès.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1985 s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation protège la possession de l'attributaire pendant la période transitoire. On peut citer un arrêt du 8 octobre 1974 (n° 73-10.123) qui avait déjà posé le principe selon lequel l'attributaire conserve la jouissance jusqu'à la nouvelle décision.
Depuis, la jurisprudence n'a pas varié. Les tribunaux appliquent strictement l'article 30-I du Code rural. En revanche, la question de l'indemnisation du préjudice moral (tracas, stress) a été écartée dans plusieurs décisions récentes, sauf preuve d'un préjudice exceptionnel.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus stricts sur la preuve du préjudice. Il faudra produire des comptes d'exploitation, des attestations de perte de récolte, etc.
Checklist avant d'agir
Ce qu'il faut faire si vous êtes attributaire et que l'ancien propriétaire vous empêche d'accéder à la parcelle :
- Faire constater l'empêchement par huissier (avec photos, vidéos).
- Rassembler les preuves de votre droit de possession : arrêté préfectoral, plan de remembrement, décision de la commission.
- Estimer votre préjudice : perte de récolte, manque à gagner, frais engagés (semences, engrais).
- Mettre en demeure l'ancien propriétaire par lettre recommandée avec AR de cesser le trouble.
- Consulter un avocat spécialisé pour engager une action en référé ou au fond.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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