Renonciation au pourvoi : quand un propriétaire perd son droit de se plaindre
Droit-immobilier

Renonciation au pourvoi : quand un propriétaire perd son droit de se plaindre

📅 Décision du 28 février 1977⚖️ Cour de cassation👁️ 3 vues📖 6 min de lecture

La Cour de cassation rappelle qu'un défendeur qui renonce formellement dans sa mémoire en défense à se prévaloir d'une partie de la décision attaquée rend irrecevable tout moyen dirigé contre ce chef. Une leçon de procédure pour les propriétaires et locataires.

Décision de référence : cc • N° 75-14.034 • 1977-02-28 • Consulter la décision →

Lorsqu'un propriétaire loue un local commercial, un litige sur l'interprétation d'une clause peut survenir. Après une décision d'appel mixte, le propriétaire se pourvoit en cassation. Dans son mémoire en défense, le locataire déclare renoncer à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable. La Cour de cassation, dans un arrêt du 28 février 1977, juge que cette renonciation rend le pourvoi irrecevable sur ce point, faute d'intérêt.

Pourquoi une telle rigueur ? Parce que le droit n'aime pas les combats inutiles. Si l'adversaire abandonne un avantage, le demandeur n'a plus d'intérêt à critiquer cet avantage. Le mécanisme est simple : pas d'intérêt, pas de recours.

Cette décision, vieille de près d'un demi-siècle, reste une référence absolue. Elle s'applique chaque jour dans les tribunaux, de Lille à Marseille. Elle concerne toute personne partie à un procès, surtout en matière de baux commerciaux ou d'expropriation. Car c'est souvent dans ces contentieux que l'on voit des renonciations partielles.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Un propriétaire donne à bail une boutique à un locataire. Le contrat précise que la location est interdite pour certains types de vêtements, notamment les "vêtements tricotés-main". Or, le locataire exploite un commerce de vêtements qui inclut cette catégorie. Le propriétaire l'assigne en résiliation du bail pour violation de la clause. Le tribunal de première instance donne raison au locataire, estimant que la clause n'est pas claire. Le propriétaire fait appel.

La cour d'appel de Rennes, le 10 juin 1975, infirme partiellement : elle reconnaît la violation, mais refuse de prononcer la résiliation, accordant simplement des dommages-intérêts au propriétaire. Insatisfait, le propriétaire se pourvoit en cassation. Il conteste le refus de résiliation. Le locataire, dans sa mémoire en défense, déclare expressément qu'il renonce à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable sur la violation. Autrement dit, il accepte que la violation soit établie. Dès lors, le propriétaire n'a plus intérêt à critiquer ce chef : le locataire ne le conteste plus.

La Cour de cassation rejette le pourvoi, jugeant que le moyen dirigé contre ce chef de la décision est irrecevable, faute d'intérêt. Elle souligne que la renonciation formelle du défendeur dans la mémoire en défense suffit à priver le demandeur au pourvoi de tout intérêt à critiquer ce point. Cette solution est constante depuis un arrêt de 1865, mais l'arrêt de 1977 la rappelle avec force.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental de procédure civile : l'intérêt à agir. L'article 31 du Code de procédure civile (qui dispose que l'action est ouverte à tous ceux qui ont un intérêt légitime au succès ou au rejet d'une prétention) exige que le demandeur au pourvoi ait un intérêt personnel et actuel à critiquer la décision. Or, si le défendeur renonce à se prévaloir du chef attaqué, le demandeur n'a plus d'intérêt : la décision sur ce point ne lui cause plus de grief.

La Cour précise que la renonciation doit être formelle et non équivoque. Dans cette affaire, le locataire avait écrit noir sur blanc dans sa mémoire en défense qu'il renonçait à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable sur la violation de la clause. Dès lors, le propriétaire ne pouvait plus soutenir que l'arrêt lui faisait grief sur ce point. Le moyen est irrecevable.

Cette décision confirme une jurisprudence bien établie. Elle n'est ni une évolution ni un revirement. Elle applique simplement le principe selon lequel la renonciation unilatérale du défendeur éteint l'intérêt du demandeur. Attention : si la renonciation était contestée ou ambiguë, le résultat serait différent. Ici, l'acte était clair.

La Cour de cassation rejette donc le pourvoi, sans examiner le fond. Elle renvoie les parties à leurs frais. Le propriétaire a perdu son procès en cassation, non parce que son argument était mauvais, mais parce que son adversaire a habilement renoncé à un avantage, le privant d'intérêt.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour un propriétaire bailleur : s'il obtient une décision favorable sur certains points et défavorable sur d'autres, et qu'il souhaite se pourvoir en cassation, il doit être attentif à la réponse de l'adversaire. Si celui-ci renonce à se prévaloir du point qui le défavorise, le pourvoi devient partiellement irrecevable. Exemple : un propriétaire obtient une condamnation du locataire au paiement des loyers dus, mais le juge refuse d'ordonner l'expulsion. Le propriétaire se pourvoit pour obtenir l'expulsion. Le locataire, dans ses conclusions, renonce à contester le montant de la dette. Le propriétaire perd alors l'intérêt à critiquer la condamnation pécuniaire, mais conserve celui de contester le refus d'expulsion. Il faut donc cibler précisément ce qui reste contesté.

Pour un locataire : cette décision constitue une arme de défense. Si le propriétaire attaque sur un point que le locataire est prêt à concéder, il peut y renoncer formellement dans ses écritures, réduisant ainsi le champ du litige et contraignant le propriétaire à se concentrer sur les points essentiels.

Pour un acquéreur ou un copropriétaire : dans une procédure en bornage ou en servitude, si le voisin renonce à contester une limite, l'acquéreur ou le copropriétaire ne peut plus la contester lui-même. Toute contestation ultérieure sera irrecevable.

Attention aux délais : la renonciation doit être faite dans la mémoire en défense, avant l'audience. Après, il est trop tard. Les frais en jeu peuvent être importants : honoraires d'avocat, frais d'expertise, indemnités. Mieux vaut anticiper.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez les clauses de bail avec précision : évitez les termes flous comme "vêtements tricotés-main" qui prêtent à interprétation. Un bail commercial bien rédigé peut éviter un procès de plusieurs années.
  • Avant de se pourvoir en cassation, analysez l'intérêt de chaque chef : il faut se demander si l'adversaire pourrait renoncer à un point pour priver d'intérêt. Si oui, recentrer le pourvoi sur les points non renonçables.
  • En défense, utilisez la renonciation stratégique : si le propriétaire attaque sur un point secondaire, le locataire peut le concéder par écrit dans ses conclusions pour neutraliser le pourvoi sur ce point.
  • Conservez tous les échanges écrits : une renonciation doit être formelle. Un acte d'avocat est préférable à un simple courrier électronique. Il est essentiel de conserver une trace pour prouver la renonciation en cas de contestation.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La Cour de cassation a, par la suite, réaffirmé ce principe à plusieurs reprises, précisant notamment que la renonciation doit être expresse et non équivoque. La tendance est constante : la Cour de cassation veille à ce que les pourvois ne soient pas utilisés pour des querelles de principe. Si l'adversaire abandonne, le litige s'éteint. Cette rigueur procédurale a été critiquée par certains auteurs, mais elle demeure une règle bien établie.

Questions fréquentes

Puis-je renoncer à un chef de décision en cours d'instance d'appel ?

Oui, mais la renonciation doit être formelle et non équivoque. Elle peut être faite dans des conclusions écrites ou oralement à l'audience, mais il vaut mieux l'écrire pour éviter toute ambiguïté.

Que se passe-t-il si le défendeur renonce après le pourvoi ?

La renonciation doit être faite dans la mémoire en défense, avant l'audience. Si elle intervient après, le demandeur conserve son intérêt et le pourvoi reste recevable.

La renonciation peut-elle être partielle ?

Oui, elle peut porter sur un ou plusieurs chefs de la décision. Le demandeur au pourvoi perd alors l'intérêt à critiquer ces chefs, mais conserve celui pour les autres.

Un propriétaire peut-il renoncer à une clause du bail pour éviter un litige ?

Oui, c'est une solution amiable. Par exemple, si une clause est ambiguë, le propriétaire peut renoncer à l'invoquer pour apaiser les tensions avec le locataire. Cela peut être formalisé par un avenant.

Quels sont les risques si la renonciation est ambiguë ?

Si la renonciation n'est pas claire, le juge peut l'écarter et considérer que l'intérêt subsiste. Il faut donc être explicite : "Je renonce à me prévaloir de la disposition de l'arrêt qui..."

Informations juridiques

  • Numéro: 75-14.034
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 28 février 1977

Mots-clés

renonciationpourvoi en cassationintérêt à agirprocédure civilebail commercial

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Marcq-en-Baroeul

Un propriétaire loue un local commercial 1 500 € par mois. Le locataire viole une clause d'activité. Le tribunal condamne le locataire à des dommages-intérêts mais refuse la résiliation. Le propriétaire se pourvoit en cassation. Le locataire renonce à contester la violation. Le pourvoi sur ce point est irrecevable.

Application pratique:

Le propriétaire doit concentrer son pourvoi sur le refus de résiliation seul. Il doit vérifier que le locataire n'a pas renoncé à d'autres points. Il peut consulter un avocat pour évaluer l'intérêt restant.

2

Locataire à Loos

Un locataire d'appartement à Loos (loyer 700 €) est poursuivi pour impayés. Le tribunal le condamne à payer mais refuse l'expulsion. Le propriétaire fait appel. Le locataire, dans ses conclusions, renonce à contester le montant de la dette. Le propriétaire perd l'intérêt à critiquer ce point.

Application pratique:

Le locataire peut utiliser cette renonciation pour réduire le champ du litige. Il doit le faire par écrit dans ses conclusions d'appel. Cela oblige le propriétaire à se concentrer sur l'expulsion, souvent plus difficile à obtenir.

3

Copropriétaire dans une indivision

Dans une copropriété à Lille, un copropriétaire conteste une servitude. Le tribunal donne raison au voisin sur la servitude mais condamne le voisin à des dommages-intérêts. Le copropriétaire se pourvoit. Le voisin renonce aux dommages-intérêts. Le pourvoi sur la servitude devient irrecevable.

Application pratique:

Le copropriétaire doit vérifier si le voisin a renoncé avant de se pourvoir. Si oui, il peut renoncer lui-même à la servitude pour éviter des frais. Une médiation peut être préférable.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Articles similaires en Droit-immobilier

Voir tout →

Servitude de passage et tierce opposition : protéger son droit d'accès en copropriété

Un copropriétaire peut-il s'opposer à la suppression d'une servitude de passage qui profite à son lot, même si le syndicat accepte la fin de l'enclave ? La Cour de cassation répond oui, reconnaissant un intérêt distinct pour agir en tierce opposition.

23 juil. 2026Lire →

Enclave et servitude : quand le droit du travail ne crée pas de passage forcé

La Cour de cassation rappelle que l'état d'enclave d'un fonds ne peut résulter des obligations réglementaires imposées aux entreprises en matière d'issues et dégagements. Ainsi, un propriétaire ne peut exiger un passage sur le fonds voisin au seul motif que son bâtiment doit respecter des normes de sécurité incendie.

23 juil. 2026Lire →

Lorsque, faute de convention écrite ou

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence de cette convention, les parties à un contrat de transport public routier de marchandises n'ont pas stipulé une durée de préavis de rupture, cette durée est fixée par un contrat-type approuvé par décret pris en application de l'article L. 1432-4 du code des transports. Les dispositions de l'article L. 442-6, I, 5°, devenu L. 442-1, II, du code de commerce ne trouvent alors pas à s'appliquer. Il en va de même lorsque la convention écrite renvoie expressément à la clause du contrat-type fixant une telle durée. Lorsque les parties ont conclu un contrat écrit stipulant la durée du préavis de rupture, les dispositions de l'article L. 442-1, II, du code de commerce sont applicables. Dans cette hypothèse, l'auteur de la rupture qui a consenti à son partenaire un délai de préavis au moins égal à celui prévu au contrat-type dans sa version en vigueur à la date de la notification de la rupture, ne saurait voir sa responsabilité engagée sur le fondement de ce texte

23 juil. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit droit-immobilier

Tous les articles Droit-immobilier
★★★★★4.9/5 — Avis Google

Un litige ? Une question juridique ?

Consultation vidéo avec Maître Zakine, Docteur en Droit — réponse sous 24h

Faites une visio : 1ère consultation 30 min = 45€
Consultation 30 min en visio 45€

🔒 Confidentiel • Sans engagement • Réponse rapide