Décision de référence : cc • N° 75-14.034 • 1977-02-28 • Consulter la décision →
Lorsqu'un propriétaire loue un local commercial, un litige sur l'interprétation d'une clause peut survenir. Après une décision d'appel mixte, le propriétaire se pourvoit en cassation. Dans son mémoire en défense, le locataire déclare renoncer à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable. La Cour de cassation, dans un arrêt du 28 février 1977, juge que cette renonciation rend le pourvoi irrecevable sur ce point, faute d'intérêt.
Pourquoi une telle rigueur ? Parce que le droit n'aime pas les combats inutiles. Si l'adversaire abandonne un avantage, le demandeur n'a plus d'intérêt à critiquer cet avantage. Le mécanisme est simple : pas d'intérêt, pas de recours.
Cette décision, vieille de près d'un demi-siècle, reste une référence absolue. Elle s'applique chaque jour dans les tribunaux, de Lille à Marseille. Elle concerne toute personne partie à un procès, surtout en matière de baux commerciaux ou d'expropriation. Car c'est souvent dans ces contentieux que l'on voit des renonciations partielles.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Un propriétaire donne à bail une boutique à un locataire. Le contrat précise que la location est interdite pour certains types de vêtements, notamment les "vêtements tricotés-main". Or, le locataire exploite un commerce de vêtements qui inclut cette catégorie. Le propriétaire l'assigne en résiliation du bail pour violation de la clause. Le tribunal de première instance donne raison au locataire, estimant que la clause n'est pas claire. Le propriétaire fait appel.
La cour d'appel de Rennes, le 10 juin 1975, infirme partiellement : elle reconnaît la violation, mais refuse de prononcer la résiliation, accordant simplement des dommages-intérêts au propriétaire. Insatisfait, le propriétaire se pourvoit en cassation. Il conteste le refus de résiliation. Le locataire, dans sa mémoire en défense, déclare expressément qu'il renonce à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable sur la violation. Autrement dit, il accepte que la violation soit établie. Dès lors, le propriétaire n'a plus intérêt à critiquer ce chef : le locataire ne le conteste plus.
La Cour de cassation rejette le pourvoi, jugeant que le moyen dirigé contre ce chef de la décision est irrecevable, faute d'intérêt. Elle souligne que la renonciation formelle du défendeur dans la mémoire en défense suffit à priver le demandeur au pourvoi de tout intérêt à critiquer ce point. Cette solution est constante depuis un arrêt de 1865, mais l'arrêt de 1977 la rappelle avec force.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental de procédure civile : l'intérêt à agir. L'article 31 du Code de procédure civile (qui dispose que l'action est ouverte à tous ceux qui ont un intérêt légitime au succès ou au rejet d'une prétention) exige que le demandeur au pourvoi ait un intérêt personnel et actuel à critiquer la décision. Or, si le défendeur renonce à se prévaloir du chef attaqué, le demandeur n'a plus d'intérêt : la décision sur ce point ne lui cause plus de grief.
La Cour précise que la renonciation doit être formelle et non équivoque. Dans cette affaire, le locataire avait écrit noir sur blanc dans sa mémoire en défense qu'il renonçait à se prévaloir de la partie de l'arrêt qui lui était favorable sur la violation de la clause. Dès lors, le propriétaire ne pouvait plus soutenir que l'arrêt lui faisait grief sur ce point. Le moyen est irrecevable.
Cette décision confirme une jurisprudence bien établie. Elle n'est ni une évolution ni un revirement. Elle applique simplement le principe selon lequel la renonciation unilatérale du défendeur éteint l'intérêt du demandeur. Attention : si la renonciation était contestée ou ambiguë, le résultat serait différent. Ici, l'acte était clair.
La Cour de cassation rejette donc le pourvoi, sans examiner le fond. Elle renvoie les parties à leurs frais. Le propriétaire a perdu son procès en cassation, non parce que son argument était mauvais, mais parce que son adversaire a habilement renoncé à un avantage, le privant d'intérêt.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur : s'il obtient une décision favorable sur certains points et défavorable sur d'autres, et qu'il souhaite se pourvoir en cassation, il doit être attentif à la réponse de l'adversaire. Si celui-ci renonce à se prévaloir du point qui le défavorise, le pourvoi devient partiellement irrecevable. Exemple : un propriétaire obtient une condamnation du locataire au paiement des loyers dus, mais le juge refuse d'ordonner l'expulsion. Le propriétaire se pourvoit pour obtenir l'expulsion. Le locataire, dans ses conclusions, renonce à contester le montant de la dette. Le propriétaire perd alors l'intérêt à critiquer la condamnation pécuniaire, mais conserve celui de contester le refus d'expulsion. Il faut donc cibler précisément ce qui reste contesté.
Pour un locataire : cette décision constitue une arme de défense. Si le propriétaire attaque sur un point que le locataire est prêt à concéder, il peut y renoncer formellement dans ses écritures, réduisant ainsi le champ du litige et contraignant le propriétaire à se concentrer sur les points essentiels.
Pour un acquéreur ou un copropriétaire : dans une procédure en bornage ou en servitude, si le voisin renonce à contester une limite, l'acquéreur ou le copropriétaire ne peut plus la contester lui-même. Toute contestation ultérieure sera irrecevable.
Attention aux délais : la renonciation doit être faite dans la mémoire en défense, avant l'audience. Après, il est trop tard. Les frais en jeu peuvent être importants : honoraires d'avocat, frais d'expertise, indemnités. Mieux vaut anticiper.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez les clauses de bail avec précision : évitez les termes flous comme "vêtements tricotés-main" qui prêtent à interprétation. Un bail commercial bien rédigé peut éviter un procès de plusieurs années.
- Avant de se pourvoir en cassation, analysez l'intérêt de chaque chef : il faut se demander si l'adversaire pourrait renoncer à un point pour priver d'intérêt. Si oui, recentrer le pourvoi sur les points non renonçables.
- En défense, utilisez la renonciation stratégique : si le propriétaire attaque sur un point secondaire, le locataire peut le concéder par écrit dans ses conclusions pour neutraliser le pourvoi sur ce point.
- Conservez tous les échanges écrits : une renonciation doit être formelle. Un acte d'avocat est préférable à un simple courrier électronique. Il est essentiel de conserver une trace pour prouver la renonciation en cas de contestation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a, par la suite, réaffirmé ce principe à plusieurs reprises, précisant notamment que la renonciation doit être expresse et non équivoque. La tendance est constante : la Cour de cassation veille à ce que les pourvois ne soient pas utilisés pour des querelles de principe. Si l'adversaire abandonne, le litige s'éteint. Cette rigueur procédurale a été critiquée par certains auteurs, mais elle demeure une règle bien établie.

