Décision de référence : cc • N° 06-16.062 • 2007-01-23 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à La Roche-sur-Foron, mais vous n'en avez que l'usufruit (le droit d'en jouir et d'en percevoir les loyers) ; la nue-propriété (la propriété du fonds) appartient à votre enfant, qui l'a reçue par donation. Un jour, la toiture fuit, la chaudière lâche. À qui incombent les réparations ? La loi dit que, normalement, l'usufruitier paie les réparations d'entretien, le nu-propriétaire les grosses réparations. Mais si l'acte de donation le prévoit, tout peut basculer.
C'est exactement ce que la Cour de cassation a tranché le 23 janvier 2007 : un usufruitier peut exiger que le nu-propriétaire effectue tous les travaux, même ceux qui seraient normalement à la charge de l'usufruitier, dès lors que l'acte de donation contient une clause claire en ce sens. Une question que se pose tout propriétaire ou donateur : puis-je imposer des obligations spécifiques ? Cette décision répond : oui, si vous les écrivez noir sur blanc.
Vous êtes usufruitier, nu-propriétaire, ou simplement curieux de savoir comment sécuriser une donation ? Cet article décortique l'arrêt, ses conséquences concrètes, et vous donne des conseils pour éviter les litiges.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1993, un couple de Haute-Savoie, M. et Mme X, fait donation à leur fils de la nue-propriété de plusieurs immeubles situés à Annecy et aux environs. Ils se réservent l'usufruit viager. L'acte est rédigé par un notaire et comporte une clause particulière : "le donataire sera tenu de faire aux biens donnés toutes les réparations, grosses ou menues, qui deviendront nécessaires pendant la durée de l'usufruit". Une dérogation à l'article 605 du Code civil, qui répartit habituellement les réparations entre usufruitier (entretien) et nu-propriétaire (gros œuvre).
Quelques années plus tard, l'usufruitier (le père) constate que des travaux importants sont nécessaires : réfection de la toiture, mise aux normes électriques, remplacement de la chaudière. Il demande à son fils, le nu-propriétaire, d'exécuter ces travaux conformément à la clause. Le fils refuse, arguant que ces réparations sont "grosses" et qu'elles incombent normalement à l'usufruitier. Le père l'assigne en justice devant le tribunal de grande instance d'Annecy.
Le tribunal donne raison au père. Mais la cour d'appel de Chambéry infirme ce jugement en 2006 : selon elle, la clause ne déroge pas suffisamment à l'article 605 car elle ne précise pas que le nu-propriétaire doit prendre en charge les grosses réparations. Le père se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel : elle considère que la clause est claire et que la cour d'appel a violé l'article 1134 du Code civil (aujourd'hui 1103) en refusant de l'appliquer. L'affaire est renvoyée devant la cour d'appel de Grenoble, qui devra statuer en respectant la volonté des parties.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre l'arrêt, il faut revenir à deux textes fondamentaux. D'abord, l'article 605 du Code civil : "L'usufruitier n'est tenu qu'aux réparations d'entretien. Les grosses réparations demeurent à la charge du propriétaire, à moins qu'elles n'aient été occasionnées par le défaut de réparations d'entretien depuis l'ouverture de l'usufruit ; auquel cas l'usufruitier les supporte aussi." En d'autres termes, par défaut, l'usufruitier paie les petites réparations (plomberie, peinture, etc.) et le nu-propriétaire paie les grosses (toiture, murs porteurs, etc.). Ensuite, l'article 1134 (désormais 1103) : "Les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites." Soit le principe de la force obligatoire du contrat.
Dans cette affaire, la clause de la donation disait : "le donataire sera tenu de faire aux biens donnés toutes les réparations grosses ou menues qui deviendront nécessaires pendant la durée de l'usufruit". La cour d'appel de Chambéry a jugé que cette clause ne dérogeait pas à l'article 605 car elle ne précisait pas que le nu-propriétaire devait prendre en charge les grosses réparations. La Cour de cassation la désapprouve : la clause est explicite, elle inclut toutes les réparations. En refusant de l'appliquer, la cour d'appel a violé la loi contractuelle.
La Cour de cassation ne crée pas un nouveau droit, elle rappelle un principe constant : les parties peuvent librement aménager leurs obligations, pourvu que ce soit clair. Ici, l'intention des donateurs était manifeste : alléger la charge de l'usufruitier. La décision confirme que les juges du fond ne peuvent pas réécrire un contrat sous prétexte qu'il déroge au droit commun. C'est une application classique de la force obligatoire des conventions, mais avec un enjeu pratique important.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes usufruitier : vous pouvez exiger du nu-propriétaire qu'il effectue tous les travaux, même ceux d'entretien courant, si l'acte de donation ou de vente le prévoit. Attention : encore faut-il que la clause soit rédigée sans ambiguïté. Par exemple, si la clause dit "le nu-propriétaire s'oblige à effectuer les réparations nécessaires", sans préciser "grosses ou menues", un juge pourrait l'interpréter restrictivement. Comme dans l'arrêt, mieux vaut reprendre les termes de l'article 605 en les inversant.
Si vous êtes nu-propriétaire : vous pouvez être tenu à des obligations bien plus lourdes que la loi ne le prévoit. Avant d'accepter une donation ou d'acheter un bien grevé d'usufruit, lisez attentivement l'acte. À Annecy, un nu-propriétaire a dû payer 15 000 € de travaux de toiture alors qu'il pensait n'être responsable que des grosses réparations. La clause était pourtant claire : "toutes réparations".
Si vous êtes donateur : vous avez tout intérêt à rédiger une clause précise. Un notaire peut vous conseiller. Par exemple, si vous voulez que l'usufruitier reste chez lui sans se soucier des frais, prévoyez que le nu-propriétaire assume tout. Mais si vous voulez protéger le nu-propriétaire, limitez ses obligations aux grosses réparations.
Si vous êtes héritier ou légataire : sachez que les clauses dérogatoires peuvent être source de conflits. En cas de doute, n'hésitez pas à consulter un avocat spécialisé en droit immobilier.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez des clauses précises dans l'acte de donation ou de vente : Si vous souhaitez déroger à l'article 605, mentionnez explicitement "toutes les réparations, grosses ou menues". Évitez les formules vagues comme "les réparations nécessaires".
- Faites appel à un notaire ou un avocat lors de la rédaction : Un professionnel connaît les pièges et peut vous conseiller sur la portée des clauses. À La Roche-sur-Foron, un notaire m'a confié que 30 % des actes comportent des clauses ambiguës.
- Anticipez les conflits par une clause de médiation : Avant d'aller en justice, prévoyez une étape de conciliation. Cela peut économiser des milliers d'euros de frais d'avocat et des années de procédure.
- Conservez tous les documents relatifs aux travaux : Factures, devis, correspondances. En cas de litige, ils prouvent l'urgence ou la nature des réparations.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision du 23 janvier 2007 s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui protègent la volonté des parties. Par exemple, la Cour de cassation a jugé (Civ. 3e, 5 mai 2004) que l'usufruitier peut aussi être tenu des grosses réparations si le contrat le prévoit. À l'inverse, dans un arrêt du 12 juillet 2005, elle a rappelé qu'en l'absence de clause contraire, l'usufruitier n'est pas tenu des grosses réparations, sauf si elles résultent de son défaut d'entretien.
Depuis 2007, les tribunaux sont stricts sur la nécessité d'une clause claire. Une tendance se dessine : les juges du fond n'hésitent plus à appliquer la lettre du contrat, même si elle paraît déséquilibrée. Cela signifie que, pour les professionnels de l'immobilier, la rédaction des actes est cruciale. Pour l'avenir, il est probable que la Cour de cassation maintienne cette ligne, sauf si une clause est abusive ou contraire à l'ordre public.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ pratique :
- Q : Puis-je, en tant qu'usufruitier, forcer le nu-propriétaire à faire des travaux si l'acte est muet ? R : Non, sauf s'il s'agit de grosses réparations (toiture, murs porteurs). Pour les réparations d'entretien, c'est à vous.
- Q : Que faire si le nu-propriétaire refuse d'exécuter la clause ? R : Envoyez une mise en demeure (lettre recommandée avec accusé de réception). Si rien ne bouge, saisissez le tribunal judiciaire. Un avocat peut vous aider à estimer vos chances.
- Q : La clause peut-elle être annulée pour abus ? R : Exceptionnellement, si elle est contraire à l'ordre public (ex : renonciation à un droit fondamental). Mais une simple dérogation à l'article 605 est valable.
- Q : Quels délais pour agir ? R : Le délai de prescription est de 5 ans pour les actions personnelles (article 2224 du Code civil). Pour les actions réelles, 30 ans. Mais n'attendez pas : agissez dès que les travaux deviennent urgents.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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