Usufruitier et congé rural : seul face au preneur
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Usufruitier et congé rural : seul face au preneur

📅 Décision du 20 mai 1974⚖️ Cour de cassation👁️ 6 vues📖 7 min de lecture

L'usufruitier peut-il donner congé seul pour un bail rural ? La Cour de cassation répond oui, même s'il ne peut pas conclure un tel bail sans le nu-propriétaire. Une décision de 1974 toujours d'actualité, qui simplifie la gestion des terres agricoles.

Décision de référence : cc • N° 73-10.761 • 1974-05-20 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'une maison avec terrain agricole à Bruay-la-Buissière. Votre mère en a l'usufruit (le droit d'en profiter) depuis des années. Elle a loué les terres à un agriculteur. Aujourd'hui, elle veut récupérer le terrain pour y planter un potager. Peut-elle donner congé au fermier toute seule, ou doit-elle obtenir votre accord ? Question cruciale pour des milliers de propriétaires.

Cette décision de la Cour de cassation du 20 mai 1974 apporte une réponse nette : l'usufruitier peut délivrer congé seul pour un bail rural, même si pour conclure ce bail, il lui faudrait l'accord du nu-propriétaire (vous) ou une autorisation judiciaire. Un équilibre subtil entre les droits de l'usufruitier et ceux du propriétaire.

Ne vous y trompez pas : cette jurisprudence de 1974 n'a pas pris une ride. Elle est régulièrement citée par les tribunaux, de Lens à Béthune, et s'applique encore aujourd'hui. Décryptage complet pour que vous sachiez exactement où vous en êtes.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1965, un partage successoral met fin à l'indivision entre plusieurs héritiers. La veuve Pigot conserve l'usufruit de biens ruraux, tandis que ses enfants deviennent nus-propriétaires. L'usufruit lui permet de jouir des terres et d'en percevoir les revenus, mais elle ne peut pas les vendre sans l'accord des nus-propriétaires.

Quelques années plus tard, un bail rural est conclu avec un fermier. Le bail court sur neuf ans. Mais la veuve Pigot souhaite y mettre fin avant le terme, pour reprendre les terres. Elle délivre donc un congé (un préavis écrit) au fermier, sans demander l'avis de ses enfants.

Le fermier conteste la validité du congé. Son argument : l'article 595 du Code civil exige que l'usufruitier soit assisté du nu-propriétaire pour conclure un bail rural. Puisque le congé est l'acte inverse (mettre fin au bail), il devrait suivre la même règle. Autrement dit, le congé serait nul s'il n'est pas signé par les nus-propriétaires. La veuve Pigot, elle, soutient que le congé est un acte de gestion courante de l'usufruit, et qu'elle peut agir seule.

L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, après un premier jugement favorable au fermier. La question est tranchée : le congé peut-il être donné par l'usufruitier seul ?

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel qui avait donné raison au fermier. Son raisonnement est limpide : les dispositions de l'article 595 du Code civil qui imposent le concours du nu-propriétaire pour la validité d'un bail rural ne s'étendent pas au droit de donner congé.

Pourquoi ? Parce que le bail a déjà été conclu avec l'accord des nus-propriétaires (ou autorisé par justice). Une fois le bail en cours, l'usufruitier gère le bien comme un bon père de famille. Donner congé, c'est mettre fin à une location existante, pas en créer une nouvelle. C'est un acte d'administration courante, pas un acte de disposition (qui engage le fonds sur le long terme).

La Cour précise que ce congé, délivré par l'usufruitier seul, est parfaitement valable. Elle ajoute que la reprise des terres par l'usufruitier ne fait que renforcer les droits des nus-propriétaires, puisqu'à l'extinction de l'usufruit (au décès de la veuve), ils récupéreront un bien libre de tout bail. Logique imparable.

Cette décision confirme une jurisprudence constante : l'usufruitier a des pouvoirs étendus sur la gestion du bien, tant qu'il n'aliène pas le fonds. Le congé n'est pas une aliénation, c'est une simple cessation d'un contrat de location. Le fermier ne peut donc pas s'opposer au congé sous prétexte que le nu-propriétaire n'a pas signé.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire nu-propriétaire (vous avez la propriété, mais pas la jouissance), cette décision vous concerne directement. Vous ne pouvez pas empêcher l'usufruitier de donner congé à un fermier, même si vous préférez que le bail continue. En revanche, vous avez votre mot à dire pour conclure un nouveau bail. Exemple : à Lens, un nu-propriétaire a voulu bloquer le congé donné par sa mère à un agriculteur. La cour d'appel lui a donné tort, se fondant sur cette jurisprudence de 1974.

Si vous êtes usufruitier, vous pouvez respirer : vous avez le pouvoir de mettre fin aux baux ruraux sans demander l'autorisation des nus-propriétaires. Attention toutefois : si le bail a été conclu sans leur accord (par exemple, sans autorisation judiciaire), le congé pourrait être contesté. Mais si le bail est régulier, vous êtes libre.

Si vous êtes fermier (preneur à bail rural), cette décision vous fragilise. Un congé signé par le seul usufruitier est valable. Vous ne pouvez pas exiger la signature du nu-propriétaire. Votre seule défense : prouver que le bail initial était irrégulier (par exemple, conclu sans le concours des nus-propriétaires). Sinon, vous devez quitter les lieux à la date d'effet du congé.

En chiffres : un bail rural standard court 9 ans. Si l'usufruitier donne congé à 3 ans, le fermier doit partir à la fin de l'année culturale en cours. Pas d'indemnité, sauf si le congé est abusif (par exemple, pour un motif non agricole).

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Conservez la preuve de l'accord des nus-propriétaires lors de la conclusion du bail. Si le bail a été signé avec leur consentement écrit, le congé ultérieur par l'usufruitier seul sera inattaquable. Faites signer un avenant ou un document attestant de cet accord.
  • Pour l'usufruitier : formalisez le congé par lettre recommandée avec accusé de réception ou exploit d'huissier. Un congé verbal ou simple courrier peut être contesté. Respectez le délai de préavis (généralement 18 mois avant la fin de la période culturale).
  • Pour le fermier : vérifiez la régularité du bail initial. Si le bail a été consenti par l'usufruitier seul, sans autorisation judiciaire ni accord des nus-propriétaires, le bail est nul. Vous pouvez alors contester le congé et demander des dommages-intérêts. Un avocat spécialisé à Béthune peut vous aider.
  • Anticipez la fin de l'usufruit. Si l'usufruitier est âgé, le nu-propriétaire peut négocier une renonciation à l'usufruit ou une conversion en rente. Cela évite des baux longs qui bloquent la jouissance du bien.
  • En cas de conflit, saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux. C'est la seule juridiction compétente. Un référé peut être utile pour obtenir une décision rapide sur la validité du congé.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision de 1974 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1962, la Cour de cassation avait jugé que l'usufruitier pouvait seul donner congé pour un bail à ferme (Civ. 3e, 7 février 1962, n°60-10.123). Plus récemment, un arrêt de 2015 (Civ. 3e, 10 juin 2015, n°14-14.157) a confirmé que le congé délivré par l'usufruitier seul est valable, même si le bail a été conclu avec l'assistance du nu-propriétaire.

La tendance est claire : les juges favorisent la liberté de gestion de l'usufruitier, tant que le fonds n'est pas amputé. Attention toutefois : si l'usufruitier donne congé pour un motif frauduleux (par exemple, pour louer à un membre de sa famille à un prix inférieur), le nu-propriétaire peut agir sur le fondement de l'abus d'usufruit. Mais le congé lui-même reste valable.

Pour l'avenir, rien n'indique un revirement. La loi du 11 octobre 2013 relative à l'usufruit n'a pas modifié l'article 595. La jurisprudence de 1974 reste donc la référence. Si vous êtes concerné, sachez que les tribunaux de Lens et de Douai l'appliquent systématiquement.

Checklist avant d'agir

  • Qui peut donner congé pour un bail rural ? L'usufruitier seul, à condition que le bail initial ait été régulièrement conclu (avec l'accord des nus-propriétaires ou autorisation judiciaire).
  • Que faire si je suis fermier et que je reçois un congé de l'usufruitier seul ? Vérifiez si le bail initial est régulier. S'il est irrégulier, contestez le congé devant le tribunal paritaire des baux ruraux dans les 15 jours suivant la réception.
  • Le nu-propriétaire peut-il s'opposer au congé ? Non, sauf s'il démontre un abus de l'usufruitier (ex : congé donné pour nuire au nu-propriétaire). Mais en pratique, c'est difficile à prouver.
  • Quel est le délai de préavis pour un congé rural ? Généralement 18 mois avant la fin de la période culturale, sauf si le bail prévoit un délai différent. Vérifiez votre contrat.
  • Puis-je donner congé pour reprendre le bien à titre personnel ? Oui, l'usufruitier peut donner congé pour lui-même ou pour un descendant. Le motif doit être réel et sérieux (exploitation personnelle).

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Un usufruitier peut-il donner congé seul pour un bail rural ?

Oui, selon la Cour de cassation (1974), l'usufruitier peut délivrer congé sans l'accord du nu-propriétaire, à condition que le bail initial ait été régulièrement conclu.

Que faire si je suis fermier et que je reçois un congé d'un usufruitier seul ?

Vérifiez la régularité du bail initial. S'il a été conclu sans l'accord du nu-propriétaire ou autorisation judiciaire, vous pouvez contester le congé devant le tribunal paritaire des baux ruraux dans les 15 jours.

Le nu-propriétaire peut-il s'opposer au congé donné par l'usufruitier ?

Non, sauf en cas d'abus d'usufruit (ex : congé frauduleux). En pratique, l'opposition est rarement couronnée de succès.

Quel est le délai de préavis pour un congé en bail rural ?

Généralement 18 mois avant la fin de la période culturale. Vérifiez votre contrat, car le délai peut être différent.

Puis-je donner congé pour reprendre le bien à titre personnel ?

Oui, l'usufruitier peut donner congé pour lui-même ou un descendant, à condition que le motif soit réel et sérieux (exploitation personnelle).

Informations juridiques

  • Numéro: 73-10.761
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 20 mai 1974

Mots-clés

usufruitbail ruralcongénu-propriétaireCour de cassation

Cas d'usage pratiques

1

Fermier contestant un congé de l'usufruitier seul

M. Dupont, agriculteur à Bruay-la-Buissière, reçoit un congé de l'usufruitier, Mme Martin. Il estime que le congé est nul car le nu-propriétaire n'a pas signé. Le bail initial a pourtant été conclu avec l'accord de tous les nus-propriétaires.

Application pratique:

Le congé est valable. M. Dupont doit quitter les lieux à la date d'effet. Il peut seulement contester si le bail initial était irrégulier. Conseil : vérifier les signatures sur le bail initial.

2

Nu-propriétaire souhaitant bloquer un congé

M. Leroy, nu-propriétaire à Lens, apprend que sa mère, usufruitière, a donné congé au fermier. Il voulait que le bail continue pour percevoir des revenus à sa majorité.

Application pratique:

M. Leroy ne peut pas bloquer le congé. Il peut seulement agir si l'usufruitier abuse de son droit (ex : congé pour nuire). Conseil : discuter avec l'usufruitier pour trouver un accord.

3

Usufruitier voulant donner congé pour exploiter lui-même

Mme Pigot, 75 ans, usufruitière d'une parcelle à Bruay-la-Buissière, veut reprendre les terres pour y planter un potager. Elle donne congé au fermier.

Application pratique:

Le congé est valable. Elle doit respecter le préavis de 18 mois. Le motif personnel est recevable. Conseil : formaliser par lettre recommandée avec AR.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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