Décision de référence : cc • N° 22-22.158 • 2024-05-30 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire de terres agricoles à Bègles, louées depuis des années à un fermier. Un jour, celui-ci décède. Ses enfants, qui n'ont jamais travaillé la terre, se présentent pour récupérer le bail. Vous voulez récupérer votre bien pour le louer à un vrai agriculteur ou le vendre. Mais comment faire ? La loi prévoit-elle une procédure spécifique ? Une récente décision de la Cour de cassation vient clarifier les règles, et elle pourrait bien vous surprendre.
Cette question, je la vois régulièrement dans mon cabinet à Bordeaux : des propriétaires désemparés face à des ayants droit qui n'ont jamais mis les pieds dans une exploitation. Jusqu'où va le droit du bailleur de mettre fin au bail rural après le décès du preneur ? La Cour de cassation, dans un arrêt du 30 mai 2024 (n° 22-22.158), apporte une réponse claire et pragmatique.
Cette décision est importante car elle précise que la demande en résiliation du bail peut être faite par tout moyen, y compris par une simple lettre recommandée, sans qu'il soit nécessaire d'exploiter un fonds agricole. Mais attention, le propriétaire doit agir vite : il dispose de six mois à compter du décès. Décryptons ensemble les implications de cet arrêt.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. [A] était propriétaire de terres agricoles situées à Bègles, en Gironde. Il les avait données à bail rural à un fermier, M. [D] [A] (homonymie sans lien de parenté). À la mort du preneur, ses ayants droit (ses enfants) ont voulu reprendre le bail, mais le propriétaire s'y est opposé. Il leur a notifié par lettre simple sa décision de résilier le bail, estimant qu'aucun d'eux ne participait à l'exploitation depuis au moins cinq ans.
Les ayants droit ont contesté cette résiliation devant le tribunal paritaire des baux ruraux de Bordeaux, arguant que la notification par lettre simple était irrégulière. Selon eux, le propriétaire devait respecter un formalisme strict : soit une notification par exploit d'huissier, soit une lettre recommandée avec accusé de réception. Le tribunal leur a donné raison, et la cour d'appel de Bordeaux a confirmé ce jugement.
Le propriétaire s'est alors pourvu en cassation. La question posée était simple : la demande en résiliation du bailleur prévue à l'article L. 411-34 du code rural et de la pêche maritime peut-elle être faite par tout moyen, ou doit-elle respecter un formalisme particulier ? La Cour de cassation a tranché en faveur du propriétaire, cassant l'arrêt de la cour d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
L'article L. 411-34 du code rural et de la pêche maritime (le code qui régit les baux ruraux) dispose que, lorsque le preneur décède sans laisser de conjoint, de partenaire de Pacs ou d'ayant droit participant à l'exploitation (ou y ayant participé effectivement au cours des cinq années précédant le décès), le bailleur peut demander la résiliation du bail dans les six mois suivant le décès.
Ce que la cour d'appel de Bordeaux avait exigé, c'est que cette demande soit faite par acte extrajudiciaire (exploit d'huissier) ou par lettre recommandée avec accusé de réception, comme le prévoit l'article L. 411-47 du même code pour la notification du congé. Mais la Cour de cassation a estimé que la demande en résiliation n'est pas un congé, et qu'aucun texte n'impose de forme particulière pour cette demande. En clair, le propriétaire peut manifester sa volonté de résilier le bail par tout moyen, y compris une simple lettre, dès lors qu'il prouve que les ayants droit ont bien reçu cette notification.
La Cour a cassé l'arrêt au visa de l'article L. 411-34, alinéa 3, et de l'article L. 411-47. Elle a jugé que la cour d'appel avait ajouté une condition que la loi ne prévoit pas. Autrement dit, le formalisme n'est pas exigé pour la demande de résiliation du bailleur, contrairement au congé donné par le bailleur en cours de bail.
Ce raisonnement est logique : la demande de résiliation intervient dans un contexte particulier (le décès du preneur) et doit pouvoir être faite rapidement, sans lourdeur procédurale. Attention toutefois : le propriétaire doit pouvoir prouver que sa demande a bien été reçue par les ayants droit. Une lettre simple peut suffire si elle est accompagnée d'un accusé de réception postal ou, mieux, d'un constat d'huissier. Dans ma pratique, je recommande toujours une lettre recommandée avec accusé de réception pour éviter toute contestation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : vous pouvez désormais demander la résiliation du bail rural après le décès du fermier par simple lettre recommandée avec accusé de réception, sans avoir à passer nécessairement par un huissier. Mais attention, vous devez agir dans les six mois suivant le décès. Passé ce délai, vous perdez ce droit.

