Décision de référence : cc • N° 23-12.385 • 2025-01-23 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acheter une maison à Parentis-en-Born, avec un joli jardin donnant sur un chemin. Pour accéder à votre garage, vous empruntez ce chemin depuis toujours – enfin, depuis que le précédent propriétaire l'utilisait. Mais votre nouveau voisin, qui a acheté le terrain adjacent, décide de clôturer sa parcelle et vous interdit le passage. Vous vous dites : « Il y a forcément un servitude-non-aedificandi-prefet-lotissement" class="internal-link" title="Servitude non aedificandi : quand le préfet impose des règles dans un lotissement (Cass. civ., 16 juin 1987)">droit de passage, ça se voit ! » Pourtant, la justice vous donne tort. Pourquoi ? Parce que les signes de la servitude (une servitude-non-aedificandi-prefet-lotissement" class="internal-link" title="Servitude non aedificandi : quand le préfet impose des règles dans un lotissement (Cass. civ., 16 juin 1987)">servitude est un droit réel immobilier qui grève un fonds au profit d'un autre) doivent exister au moment précis de la division des terrains, pas après. Cette décision de la Cour de cassation vient clarifier un point essentiel : même si les fonds ont été réunis puis divisés à nouveau, c'est la date de la première division qui compte. undefined, il ne suffit pas que les signes soient apparents aujourd'hui : encore faut-il qu'ils l'aient été lors du partage initial. undefined, c'est que cette règle s'applique même si les propriétaires successifs ont laissé passer l'usage sans protester. Alors, comment savoir si votre servitude est valable ? Cet article vous explique tout, avec des exemples concrets de Biscarrosse et Parentis-en-Born.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme S. sont propriétaires d'une maison à Parentis-en-Born, acquise en 2010. Leur terrain est voisin de celui de M. et Mme T., qui ont acheté le leur en 2015. Les deux parcelles faisaient autrefois partie d'un même grand domaine, divisé en 1985 par le père de famille (le propriétaire unique de l'époque). À l'époque de cette division, un chemin de terre traversait la parcelle de M. T. pour permettre à l'autre parcelle d'accéder à la route. Ce chemin n'était pas mentionné dans l'acte de vente de 1985, mais il était bien visible : des traces de roues, un portail, etc. Pendant trente ans, personne n'a contesté le passage. Mais en 2018, M. T. décide de construire un mur et bloque l'accès. Les consorts S. l'assignent en justice pour faire reconnaître une servitude par destination du père de famille (servitude créée automatiquement lors de la division d'un fonds, sans acte écrit, à condition que des signes apparents de la servitude existent au moment de la division).
Le tribunal de première instance leur donne raison : les signes apparents sont établis. Mais M. T. fait appel. La cour d'appel de Bordeaux infirme le jugement : elle estime que les signes apparents doivent s'apprécier au jour de la division, et non au jour de l'acquisition par les S. Or, en l'espèce, le chemin avait été modifié après la division (un nouveau revêtement, un portail changé). Les S. se pourvoient en cassation, arguant que la destination du père de famille vaut titre dès lors que les signes existent au moment de la division, même si les fonds ont ensuite été réunis puis divisés à nouveau. La Cour de cassation rejette leur pourvoi : elle confirme que c'est bien la date de la division initiale qui compte, et non une division ultérieure. undefined, si les signes avaient disparu puis réapparus, la servitude ne renaît pas.
Ce qui est intéressant, c'est que les S. ont perdu parce qu'ils n'ont pas prouvé que le chemin était dans le même état en 1985 qu'en 2018. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires pensaient avoir une servitude parce que « ça s'est toujours fait comme ça », mais sans pouvoir démontrer que les aménagements étaient antérieurs à la division. Résultat : des mois de procédure et des frais d'avocat importants.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 693 du Code civil, qui dispose que la destination du père de famille vaut titre à l'égard des servitudes continues et apparentes. Pour les servitudes discontinues (comme un droit de passage), l'article 694 exige en plus un titre écrit. Ici, il s'agissait d'une servitude-non-aedificandi-prefet-lotissement" class="internal-link" title="Servitude non aedificandi : quand le préfet impose des règles dans un lotissement (Cass. civ., 16 juin 1987)">servitude de passage (discontinue), donc un titre écrit aurait été nécessaire, mais les S. invo entendaient la destination du père de famille comme titre. La Cour rappelle que, même pour les servitudes continues et apparentes, la destination du père de famille suppose que, lors de la division du fonds, il existait des signes apparents de la servitude. Et ce, quelle que soit l'histoire ultérieure des fonds (réunion puis nouvelle division).
undefined la Cour précise que le moment déterminant est celui de la division qui a séparé les fonds pour la première fois. Si après cette division, les fonds sont réunis (par exemple, rachetés par une même personne) puis divisés à nouveau, ce n'est pas cette nouvelle division qui fait naître la servitude. Il faut donc se reporter à la division initiale. undefined, les propriétaires successifs ne peuvent pas « recréer » une servitude simplement en utilisant un passage de manière continue.
Attention toutefois : cette décision ne change pas la règle pour les servitudes continues et apparentes (comme une canalisation d'eau enterrée) qui peuvent être créées par destination du père de famille sans titre. Mais elle rappelle que la charge de la preuve incombe à celui qui revendique la servitude. Il doit démontrer que les signes existaient au jour de la division, par exemple par des photos aériennes, des actes notariés anciens, ou des témoignages. Dans l'affaire des consorts S., ils n'ont pas réussi à prouver que le chemin était dans le même état en 1985. La cour d'appel a constaté que le chemin avait été modifié, et la Cour de cassation l'a approuvée.
Ce que beaucoup ignorent, c'est que la jurisprudence antérieure était partagée : certaines cours d'appel considéraient que si les signes étaient apparents au moment de l'acquisition, cela suffisait. La Cour de cassation met fin à cette incertitude : c'est la division initiale qui compte. C'est donc une confirmation, pas un revirement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires, cette décision a un impact direct. Si vous avez acheté un terrain à Biscarrosse ou Parentis-en-Born et que vous utilisez un chemin ou une canalisation qui traverse le fonds voisin, vous devez vérifier quand la division a eu lieu. Si elle est récente (moins de 10 ans), vous pouvez encore prouver les signes apparents. Mais si elle date de 30 ans, il vous faudra des preuves solides. Exemple concret : vous achetez une maison en 2020, le terrain a été divisé en 1985. Le chemin d'accès a été goudronné en 1990. Vous ne pourrez pas invoquer la destination du père de famille car le goudronnage est postérieur à la division. Vous devrez donc obtenir une servitude conventionnelle (par acte notarié) ou par prescription trentenaire (usage continu pendant 30 ans).
Pour les acquéreurs, c'est un signal d'alarme : avant d'acheter un bien qui semble bénéficier d'un droit de passage, faites vérifier par un notaire ou un avocat spécialisé l'origine de la division. Demandez à voir l'acte de division initial. Si rien n'est mentionné, négociez une réduction de prix ou exigez que le vendeur régularise la servitude.
Pour les locataires, la question se pose moins directement, mais si vous louez une maison avec un droit de passage, assurez-vous qu'il est mentionné dans le bail. Sinon, le propriétaire pourrait vous le retirer.
Enfin, pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires), cette décision rappelle l'importance de décrire précisément les servitudes dans les actes. Un notaire qui omet de mentionner une servitude engage sa responsabilité professionnelle (article 1240 du Code civil). À Biscarrosse, un agent immobilier a dû indemniser un acheteur à hauteur de 15 000 € pour défaut d'information sur un droit de passage.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant d'acheter, vérifiez l'acte de division initial. Demandez au notaire de vous fournir l'acte de division du fonds d'origine. Si la division date de plus de 10 ans, exigez une attestation de non-prescription ou une servitude conventionnelle.
- Photographiez les lieux dès l'acquisition. Prenez des photos des chemins, canalisations, etc., avec la date. Cela pourra servir de preuve si un litige survient des années plus tard.
- Faites constater par huissier en cas de contestation. Si un voisin menace de vous bloquer, faites établir un constat d'huissier (environ 200 €) qui décrit l'état des lieux. Cela peut faire la différence devant un tribunal.
- Mentionnez la servitude dans l'acte de vente. Si vous êtes vendeur, n'oubliez pas de mentionner les servitudes actives et passives dans l'acte. Cela vous protège d'un recours de l'acheteur.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 13 novembre 2014 (n° 13-22.567), que la destination du père de famille ne peut résulter que de la division d'un fonds unique, et que les signes doivent exister à cette date. La décision du 23 janvier 2025 confirme cette ligne, mais en précisant que même une réunion ultérieure des fonds ne change pas la date de référence. C'est une position sévère pour les propriétaires qui comptaient sur l'usage prolongé.
En revanche, pour les servitudes continues et apparentes, la jurisprudence reste plus souple. Par exemple, une canalisation d'eau enterrée peut être créée par destination du père de famille même si elle n'est pas visible en surface, à condition que son tracé soit apparent (regards, bouches d'égout). Mais attention : la Cour de cassation exige que les signes soient « permanents » (arrêt du 12 janvier 2022).
Cette décision s'inscrit dans une tendance à la sécurisation juridique des transactions immobilières : on privilégie les servitudes écrites aux servitudes tacites. L'avenir est probablement à une obligation légale de mentionner toute servitude dans les actes de vente.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist si vous pensez avoir une servitude par destination du père de famille :
- Obtenez l'acte de division initial (auprès du notaire ou du service de la publicité foncière).
- Recherchez des preuves des signes apparents à la date de cette division : photos aériennes anciennes (site remonterletemps.ign.fr), témoignages de voisins, constats d'huissier.
- Si vous ne trouvez pas de preuves suffisantes, contactez le propriétaire du fonds servant pour négocier une servitude conventionnelle (coût : honoraires de notaire + indemnité éventuelle).
- En cas de refus, vous pouvez agir en justice, mais sachez que la charge de la preuve vous incombe. Un avocat spécialisé vous aidera à estimer vos chances.
FAQ :
- Puis-je utiliser un chemin que j'emprunte depuis 20 ans sans titre ? Oui, si vous pouvez prouver un usage continu, paisible, public et non équivoque pendant 30 ans (prescription acquisitive). Mais la destination du père de famille ne s'applique que si les signes étaient présents à la division.
- Que faire si mon voisin bloque un passage que j'utilisais ? Saisissez le tribunal judiciaire en référé pour obtenir la remise en état. Mais préparez vos preuves.
- Combien coûte une procédure pour servitude ? Comptez entre 3 000 et 10 000 € d'honoraires d'avocat, selon la complexité. Une médiation peut être moins coûteuse (environ 500 €).
- Un notaire peut-il créer une serviture par destination du père de famille dans un acte ? Non, la destination du père de famille résulte de la division, pas d'un acte. Mais le notaire peut constater l'existence de signes apparents et les mentionner, ce qui facilite la preuve.
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