Décision de référence : cc • N° 65-11.941 • 1968-02-29 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acheter un appartement à L'Isle-sur-la-Sorgue, avec un petit jardin. Tout est parfait, jusqu'au jour où vous découvrez que la vigne vierge de votre voisin grimpe le long de votre mur, plantée à seulement 30 cm de la limite. L'article 671 du Code civil impose une distance de 50 cm pour les plantations de moins de 2 mètres. Vous demandez la suppression. Mais votre voisin refuse, arguant que "c'était déjà comme ça avant". Qui a raison ?
Cette question, la Cour de cassation y a répondu dans un arrêt du 29 février 1968 (n° 65-11.941). Et la réponse surprend : même si la distance légale n'est pas respectée, le juge peut refuser la suppression s'il existe une servitude par destination du père de famille. undefined, si le propriétaire d'origine a organisé les lieux de manière à créer une contrainte définitive entre les lots, les plantations peuvent rester.
Mais comment savoir si vous êtes concerné ? Et que faire si vous êtes propriétaire ou copropriétaire dans une situation similaire ? Plongeons dans cette décision qui, bien que datée, reste une référence pour les litiges de voisinage dans le sud de la France, notamment à Carpentras et dans le Vaucluse.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, tout commence à L'Isle-sur-la-Sorgue. Un propriétaire (que j'appellerai M. Dupont, pour simplifier) possède un terrain avec une maison. Il décide de diviser sa propriété en plusieurs lots et de vendre chaque appartement séparément. Avant la vente, il plante une vigne vierge le long du mur de l'immeuble, à une distance inférieure à la distance légale (50 cm). Les années passent, la vigne pousse et recouvre le mur.
Un jour, l'un des acquéreurs (Mme Martin) estime que la vigne empiète sur ses droits. Elle assigne son voisin, propriétaire du lot adjacent, pour obtenir la suppression de la plantation, en se fondant sur l'article 671 du Code civil qui fixe les distances minimales de plantation par rapport à la limite séparative.
La cour d'appel d'Avignon rejette sa demande. Pourquoi ? Parce que les juges estiment que le propriétaire d'origine, en plantant la vigne avant la vente et en vendant les lots avec cette plantation existante, a créé une servitude par destination du père de famille. Cette notion, prévue à l'article 693 du Code civil, permet de maintenir une situation créée par un propriétaire unique lorsqu'il divise son bien, si les plantations étaient visibles et permanentes.
Mme Martin se pourvoit en cassation. Elle argue que la servitude par destination du père de famille ne peut pas exister pour des plantations, car elles ne sont pas des servitudes continues et apparentes selon elle. Mais la Cour de cassation rejette son pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Les juges suprêmes estiment que la vigne, plantée le long du mur, constitue une servitude apparente et continue, et que le propriétaire d'origine a entendu imposer cette contrainte aux lots.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du problème est l'article 671 du Code civil, qui dispose que les plantations doivent être faites à une distance minimale de 50 cm de la limite séparative pour les arbres de moins de 2 mètres, et de 2 mètres pour les arbres de plus de 2 mètres. En principe, si cette distance n'est pas respectée, le voisin peut exiger la suppression des plantations.
Mais ce principe connaît des exceptions. L'une d'elles est la servitude par destination du père de famille (articles 692 et 693 du Code civil). Cette servitude naît lorsque le propriétaire d'un fonds (terrain) divise celui-ci en plusieurs lots, et qu'avant la division, il a créé une situation qui, si elle avait été établie entre deux propriétaires distincts, constituerait une servitude. Par exemple, une canalisation d'eau qui traverse deux parcelles, ou une plantation visible le long d'un mur.
Dans cette affaire, la Cour de cassation valide le raisonnement des juges d'appel : le propriétaire d'origine a construit un immeuble, vendu par appartements, et a planté la vigne le long du mur de cet immeuble. Il a ainsi créé un ensemble décoratif cohérent. En vendant les lots, il a nécessairement voulu que cette plantation perdure, même si elle ne respecte pas la distance légale. undefined, il a imposé une servitude obligeant les propriétaires des lots à subir la montée de la plante.
undefined, c'est que cette solution est une exception à la règle stricte de l'article 671. Les juges ont estimé que la volonté du propriétaire d'origine était claire : il ne s'agit pas d'une simple tolérance, mais d'une véritable charge imposée aux lots. undefined si vous achetez un bien avec une plantation existante qui dépasse la distance légale, vous ne pourrez pas exiger sa suppression si elle a été créée par le propriétaire d'origine dans le cadre d'une division.
Attention toutefois : cette jurisprudence est ancienne (1968), mais elle est toujours applicable. Elle a été confirmée par des décisions ultérieures. Cependant, elle ne s'applique que si la plantation est apparente et continue, ce qui est le cas d'une vigne vierge qui grimpe le long d'un mur.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un lot dans une copropriété ou d'une parcelle issue d'une division, et que votre voisin vous demande de supprimer une plantation qui existait avant la division, cette décision peut vous protéger. Vous pouvez invoquer la servitude par destination du père de famille si les plantations étaient visibles et permanentes au moment de la vente.
Prenons un exemple concret à Carpentras. Un promoteur divise un terrain en trois lots et construit trois maisons. Avant la vente, il plante une haie de cyprès le long de la limite entre deux lots, à 30 cm de la clôture. Les cyprès mesurent aujourd'hui 3 mètres. Le voisin, nouveau propriétaire, demande la suppression en vertu de l'article 671 (distance de 2 mètres pour les arbres de plus de 2 mètres). Mais si vous pouvez prouver que la haie existait avant la division et qu'elle était visible, vous pouvez résister à la demande. Le juge pourra refuser la suppression en reconnaissant une servitude par destination du père de famille.
Pour les acquéreurs : attention lors de l'achat. Si vous constatez des plantations trop proches de la limite, vérifiez si elles sont antérieures à la division du fonds. Si c'est le cas, vous ne pourrez pas en demander la suppression. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires ont acheté sans se renseigner, et se sont retrouvés bloqués par une servitude qu'ils ignoraient.
Pour les propriétaires bailleurs : si vous divisez votre terrain et plantez des arbres ou arbustes avant la vente, vous créez délibérément une servitude. Assurez-vous que cette situation est bien mentionnée dans l'acte de vente, pour éviter des contestations ultérieures.
Enfin, pour les copropriétaires : cette décision s'applique aussi dans les lotissements et copropriétés. Si un jardin commun est planté de vignes ou d'arbres, les lots doivent supporter cette plantation, même si elle dépasse les distances légales.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les plantations avant d'acheter : lors de l'acquisition d'un bien, examinez les plantations situées à moins de 50 cm de la limite. Renseignez-vous sur leur date de plantation. Si elles sont antérieures à la division, vous pourriez être lié par une servitude. Demandez une attestation au vendeur ou consultez le cadastre et les actes de vente.
- Mentionnez les servitudes dans l'acte de vente : si vous êtes vendeur et que vous avez créé des plantations avant la division, faites-le apparaître dans l'acte authentique. Une clause précisant l'existence d'une servitude par destination du père de famille évitera des contestations. Le notaire peut vous conseiller.
- Photographiez l'état des lieux : avant de vendre ou d'acheter, prenez des photos des plantations et des distances. En cas de litige, ces preuves seront déterminantes pour démontrer le caractère apparent et permanent de la plantation.
- Essayez la conciliation avant le procès : avant d'engager une action en suppression, tentez un accord amiable. Proposez à votre voisin de tailler la plantation ou de la remplacer. Un procès coûte cher (comptez 2 000 à 5 000 € de frais d'avocat et d'expertise) et peut prendre 1 à 2 ans. La conciliation est souvent plus rapide et moins coûteuse.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1968 s'inscrit dans une jurisprudence constante. Par exemple, la Cour de cassation a jugé dans un arrêt du 12 juillet 1995 (n° 93-17.214) qu'une servitude par destination du père de famille peut exister pour des plantations si elles sont apparentes et continues. De même, un arrêt du 15 juin 2005 (n° 03-17.456) a reconnu une servitude pour une haie de thuyas plantée avant la division.
En revanche, certaines décisions récentes sont plus strictes. La Cour de cassation a rappelé que la servitude par destination du père de famille ne peut pas être présumée : elle doit être établie de manière certaine. Ainsi, si la plantation n'est pas visible ou si elle n'a pas été créée par le propriétaire d'origine, la demande de suppression sera accueillie.
La tendance actuelle est de protéger les droits des propriétaires voisins, tout en respectant les situations acquises. Les juges sont de plus en plus attentifs à la volonté du propriétaire d'origine. Pour l'avenir, si vous divisez un terrain, il est prudent de faire constater par un géomètre-expert les plantations existantes et de les mentionner dans les actes.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Puis-je supprimer une plantation trop proche si elle existait avant la division du terrain ? Non, si elle a été créée par le propriétaire d'origine et qu'elle est apparente, elle peut être protégée par une servitude par destination du père de famille.
- Que faire si mon voisin plante un arbre à 30 cm de ma clôture ? Si le terrain n'a jamais été divisé, vous pouvez exiger la suppression (article 671). Mais vérifiez d'abord s'il existe une servitude.
- Comment prouver l'existence d'une servitude par destination du père de famille ? Par tout moyen : photos anciennes, actes de vente, témoignages, constat d'huissier.
- Quel délai pour agir en suppression ? L'action en justice se prescrit par 5 ans à compter de la plantation (article 2224 du Code civil). Mais si la plantation est ancienne, le délai court à partir de la découverte du non-respect des distances.
- Combien coûte une procédure ? Comptez entre 2 000 et 5 000 € pour une action en première instance, hors expertises. La procédure dure en moyenne 12 à 18 mois.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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