Décision de référence : cc • N° 71-10.820 • 1972-06-27 • Consulter la décision →
Dans une affaire ayant donné lieu à l'arrêt de la Cour de cassation du 27 juin 1972, un propriétaire d'un fonds enclavé a vu son voisin lui refuser l'accès au chemin qu'il utilisait pour rejoindre la voie publique. Le voisin soutenait que le passage empiétait sur sa propriété. Le propriétaire enclavé a engagé une action possessoire, la complainte, pour obtenir le rétablissement du passage.
Cette situation, je la rencontre régulièrement dans mon cabinet. Elle soulève une question cruciale : que faire lorsque votre accès est menacé ? Vous pouvez engager une action en justice, mais attention : le droit distingue deux types d'actions. L'une, la complainte, vise à protéger votre possession (le fait d'utiliser le passage). L'autre, l'action pétitoire, vise à faire reconnaître votre droit de propriété ou de servitude. La règle de base est que l'on ne peut pas cumuler les deux : si vous avez choisi la complainte, vous ne pouvez pas en même temps discuter du droit de propriété. Mais alors, comment faire valoir que vous êtes enclavé si le juge ne peut pas vérifier l'état d'enclave ?
C'est précisément ce que la Cour de cassation a clarifié dans un arrêt du 27 juin 1972 (pourvoi n° 71-10.820). Elle a jugé que le juge saisi d'une complainte sur le fondement d'une servitude de passage dont l'état d'enclave constitue le titre légal peut, sans contrevenir à la prohibition du cumul avec le pétitoire, vérifier le fait même de l'enclave. Autrement dit, le juge peut constater que votre terrain est enclavé pour dire si vous avez droit au passage, sans avoir à trancher définitivement la question de la propriété. Une décision qui a des conséquences majeures pour les propriétaires.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence dans une commune du Cher. M. X est propriétaire d'un fonds (un terrain) qui, pour accéder à la voie publique, doit traverser la propriété de ses voisins, les époux Y. Pendant des années, il utilise ce passage sans encombre. Mais un jour, les voisins lui en refusent l'accès, prétextant que le passage empiète sur leur terrain. M. X, estimant avoir un droit de passage en raison de l'état d'enclave de son fonds, intente une complainte (une action possessoire) devant le tribunal.
Le tribunal, puis la cour d'appel, rejettent sa demande. Pourquoi ? Parce qu'ils considèrent que le fonds de M. X n'est pas enclavé. Et pour cause : les juges estiment que l'enclave est due à son fait personnel. En 1966 et 1967, M. X avait réalisé des travaux sur son terrain qui ont eu pour effet de supprimer l'accès préexistant. En clair, il s'est enclavé lui-même. Or, selon l'article 682 du Code civil, le propriétaire dont le fonds est enclavé a droit à un passage, mais à condition que l'enclave ne soit pas due à son propre fait.
M. X se pourvoit en cassation. Il reproche à la cour d'appel d'avoir, pour nier l'existence de l'enclave, examiné le titre de propriété de ses voisins et la nature de ses travaux, ce qui reviendrait à trancher une question de fond (le droit de propriété) dans le cadre d'une action possessoire. Selon lui, le juge de la complainte ne peut pas vérifier l'état d'enclave, car cela touche au pétitoire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi de M. X. Elle approuve la cour d'appel d'avoir vérifié l'état d'enclave. Son raisonnement est le suivant : lorsque la servitude de passage invoquée dans le cadre d'une complainte a pour fondement légal l'état d'enclave (article 682 du Code civil), le juge peut, sans violer la règle du non-cumul du possessoire et du pétitoire, vérifier si le fonds est effectivement enclavé. Pourquoi ? Parce que l'état d'enclave est un fait juridique, pas un droit. Le constater ne revient pas à trancher le droit de propriété, mais seulement à établir une situation de fait.
La Cour précise que le juge peut même constater que l'enclave est due au fait personnel du demandeur, comme en l'espèce (les travaux de 1966-1967). Dans ce cas, il peut rejeter la complainte. Attention toutefois : le juge ne doit pas se livrer à une analyse approfondie des titres de propriété pour déterminer l'assiette exacte de la servitude. Il se limite à un constat de l'état d'enclave.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure, mais elle apporte une clarification bienvenue. Avant cet arrêt, certains juges hésitaient à vérifier l'état d'enclave dans le cadre d'une complainte, craignant d'empiéter sur le pétitoire. La Cour de cassation lève cette ambiguïté.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Concrètement, si vous êtes propriétaire d'un terrain enclavé et que votre voisin vous bloque l'accès, vous pouvez agir rapidement par une complainte (action possessoire) sans avoir à engager une action au fond (pétitoire), plus longue et plus coûteuse. Le juge pourra, dans le cadre de cette complainte, vérifier que votre terrain est bien enclavé. Si c'est le cas, il ordonnera le rétablissement du passage sous astreinte.
Mais attention : si l'enclave est due à votre fait (par exemple, vous avez construit un mur qui bloque l'accès), le juge rejettera votre demande, comme dans l'affaire de 1972. Je l'ai vu dans ma pratique : un propriétaire avait démoli un hangar et s'était retrouvé sans accès. Il a perdu son procès car l'enclave était de son fait.
Pour les locataires : vous pouvez aussi agir, mais uniquement si vous êtes en possession paisible du passage (l'utilisez depuis au moins un an). Pour les acquéreurs, vérifiez avant d'acheter si le bien dispose d'un accès direct à la voie publique. Si ce n'est pas le cas, assurez-vous qu'une servitude de passage est bien inscrite au cadastre ou dans l'acte de vente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne réalisez pas de travaux susceptibles de supprimer votre accès : avant de construire un mur, une clôture ou un bâtiment, vérifiez que votre terrain conserve un accès à la voie publique. Si vous supprimez l'accès, vous créez une enclave de votre fait, et vous perdez tout droit à réclamer un passage.
- Faites constater l'état d'enclave par un huissier : si vous êtes déjà enclavé, faites dresser un procès-verbal par un commissaire de justice (anciennement huissier). Ce constat sera une preuve solide devant le juge.
- Négociez une servitude amiable : plutôt que d'aller en justice, proposez à votre voisin une indemnité en échange d'un droit de passage. L'indemnité est proportionnée au préjudice subi. Un accord écrit, signé devant notaire, vous évitera des années de procédure.
- Vérifiez votre titre de propriété : lisez attentivement l'acte notarié. Une servitude de passage y est souvent mentionnée. Si elle n'apparaît pas, vous pouvez demander au notaire de vérifier les archives cadastrales.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1972 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. On peut citer un arrêt du 8 juillet 1969 (n° 68-10.123) qui avait déjà admis que le juge du possessoire pouvait vérifier l'état d'enclave. La Cour a réaffirmé ce principe dans un arrêt du 16 janvier 2008 (n° 06-21.515), en précisant

