Décision de référence : cc • N° 75-11.905 • 1976-10-20 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous habitez Le Bouscat, une jolie maison de ville avec jardin. Un matin, vous entendez des coups de pioche chez votre voisin. Il entreprend des travaux d'agrandissement. Jusque-là, rien d'anormal. Mais très vite, vous réalisez que la construction empiète sur votre terrain, ou qu'elle vous prive de vue, de lumière. Vous lui demandez d'arrêter. Il refuse, arguant que son permis de construire est en règle. Que faire ? Attendre des mois, voire des années, que le tribunal statue sur le fond ? Ou demander en urgence au juge des référés de faire cesser le trouble ?
Cette question, cruciale pour tout propriétaire confronté à un chantier litigieux, a été tranchée par la Cour de cassation protège les propriétaires contre les démolitions abusives">Cour de cassation dans un arrêt du 20 octobre 1976. À l'époque, les voisins de M. Lienhardt, qui agrandissait sa maison à Bordeaux, avaient saisi le juge des référés pour obtenir la suspension des travaux. Le juge avait accepté, et la Cour de cassation a validé sa compétence. Le principe est clair : le juge des référés peut ordonner la suspension des travaux sans trancher le fond du litige, dès lors qu'une instance est déjà pendante devant le tribunal de grande instance (TGI).
Cette décision, bien qu'ancienne, reste d'une actualité brûlante. Elle rappelle que le référé n'est pas une justice au rabais, mais un outil puissant pour faire cesser un trouble manifestement illicite ou un dommage imminent. Alors, comment fonctionne ce mécanisme ? Quelles sont ses limites ? Et surtout, comment l'utiliser à bon escient ? Plongeons dans l'histoire de ce litige bordelais.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Au milieu des années 1970, à Bordeaux, M. Lienhardt décide d'agrandir sa maison. Il entreprend des travaux qui, selon ses voisins, portent atteinte à leurs droits. Ces derniers ne restent pas les bras croisés : ils saisissent le tribunal de grande instance (TGI) pour demander la démolition des constructions et des dommages-intérêts pour trouble anormal de voisinage. En parallèle, ils assignent M. Lienhardt devant le juge des référés pour obtenir la suspension des travaux en attendant la décision au fond.
Le juge des référés, statuant en urgence, fait droit à leur demande et ordonne l'arrêt du chantier. M. Lienhardt conteste cette ordonnance devant la cour d'appel, qui confirme la mesure. Il se pourvoit alors en cassation, arguant que le juge des référés aurait excédé ses pouvoirs en tranchant une contestation sérieuse relevant du fond. La Cour de cassation rejette son pourvoi. Elle estime que le juge des référés a correctement motivé sa compétence en relevant l'existence d'un différend pendant devant le TGI et en s'abstenant de trancher la contestation soumise à celui-ci. En d'autres termes, le référé ne préjuge pas du fond, il ne fait que suspendre les travaux pour éviter une aggravation du préjudice.
Cette affaire illustre parfaitement la tension entre le droit de construire et le droit au respect de la propriété. Elle montre aussi que le référé n'est pas une voie de recours parallèle, mais un complément indispensable au procès principal.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre l'arrêt, il faut revenir sur les textes applicables. Le décret du 9 septembre 1971, dans son article 73 (aujourd'hui codifié à l'article L. 511-1 du Code de l'organisation judiciaire), donne au juge des référés le pouvoir d'ordonner des mesures conservatoires ou de remise en état, même en présence d'une contestation sérieuse, lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Mais ici, le juge des référés ne s'est pas fondé sur ce dernier critère. Il a simplement constaté qu'il y avait un litige pendant au fond (devant le TGI) et que sa mission se limitait à prendre des mesures provisoires pour éviter un trouble manifestement illicite ou un dommage imminent.
La Cour de cassation approuve ce raisonnement en deux temps. D'abord, elle vérifie que le juge des référés n'a pas tranché la contestation sérieuse — c'est-à-dire le fond du droit de construire ou l'empiètement. Ensuite, elle valide que la suspension des travaux est une mesure qui ne se heurte à aucune contestation sérieuse, au sens où elle est nécessaire pour empêcher la réalisation d'un dommage. Concrètement, le juge des référés a estimé que les travaux, s'ils se poursuivaient, créeraient un trouble anormal de voisinage (un concept fondé sur l'article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute, mais aussi sur la théorie des troubles de voisinage, qui est une responsabilité sans faute).
Cette décision est une confirmation d'une jurisprudence antérieure constante. Elle n'est ni une évolution ni un revirement. Elle rappelle simplement que le juge des référés dispose d'un pouvoir d'injonction (ordonner de faire ou de ne pas faire) très large, à condition de ne pas empiéter sur le juge du fond. Les arguments de M. Lienhardt, qui soutenait que le juge des référés avait outrepassé ses pouvoirs, ont été écartés car la cour d'appel avait bien distingué le provisoire du définitif.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette jurisprudence a des implications pratiques immédiates, quel que soit votre profil.
Si vous êtes propriétaire (bailleur ou occupant) : Vous pouvez demander en référé la suspension de travaux qui vous causent un préjudice, même si le fond du litige n'est pas tranché. Par exemple, votre voisin construit une extension qui empiète sur votre fonds ou qui vous prive d'ensoleillement. Vous devez agir vite : saisissez le juge des référés du tribunal judiciaire (ex-TGI) de votre département. En Île-de-France, cela peut être Paris, Versailles, Nanterre, Bobigny ou Créteil. Comptez quelques semaines pour obtenir une ordonnance. Le coût ? Comptez environ 1 500 à 3 000 € d'avocat pour une procédure de référé, mais l'arrêt immédiat du chantier peut vous éviter des mois de nuisances et des frais de remise en état bien plus élevés.
Si vous êtes locataire : Vous pouvez aussi agir si les travaux du propriétaire ou d'un voisin vous causent un trouble anormal (bruit, perte de vue, insalubrité). Attention : le locataire n'a pas de droit de propriété sur le fonds, mais il a un droit à la jouissance paisible des lieux. Vous pouvez donc demander la suspension des travaux en référé, à condition de démontrer un préjudice direct.
Si vous êtes acquéreur : Avant d'acheter, vérifiez s'il n'existe pas de litige en cours concernant des travaux chez le vendeur ou ses voisins. Un référé pendant peut être une source de contentieux futurs. N'hésitez pas à demander à votre notaire de vérifier les actions en cours.
Si vous êtes copropriétaire : Les travaux dans une copropriété (comme la création d'une terrasse ou la modification des parties communes) peuvent être suspendus en référé s'ils sont contraires au règlement de copropriété ou s'ils causent un trouble à un copropriétaire. Par exemple, à Bordeaux, un copropriétaire qui aurait entrepris des travaux sans autorisation de l'assemblée générale pourrait voir son chantier stoppé en quelques jours.
Un exemple concret : à Le Bouscat, un propriétaire a entrepris la surélévation de sa maison sans respecter les règles d'urbanisme. Son voisin, voyant sa vue obstruée, a saisi le juge des référés. En moins d'un mois, les travaux ont été suspendus jusqu'à ce que le tribunal de grande instance statue sur la légalité du permis de construire. Le propriétaire a dû remettre les lieux en état à ses frais.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de commencer des travaux, informez vos voisins par écrit. Une simple lettre recommandée avec accusé de réception expliquant la nature des travaux, leur durée et les précautions prises peut désamorcer bien des conflits. Joignez-y une copie du permis de construire ou de la déclaration préalable.
- Vérifiez les règlements d'urbanisme et de copropriété. À Bordeaux comme ailleurs, le Plan Local d'Urbanisme (PLU) peut imposer des règles de hauteur, d'emprise ou de distance. En copropriété, le règlement peut interdire certains travaux sans accord de l'assemblée générale. Ne négligez pas ces documents.
- Faites appel à un géomètre-expert en cas de doute sur les limites de propriété. Un bornage amiable peut éviter des années de procédure. Si votre voisin refuse, vous pouvez demander au juge du fond d'ordonner un bornage judiciaire, mais cela prendra plus de temps.
- En cas de litige, ne vous faites pas justice vous-même. Couper l'arrivée d'eau ou bloquer l'accès au chantier peut vous exposer à des poursuites pénales pour voie de fait. Préférez la voie judiciaire : une assignation en référé est rapide et efficace.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1976 s'inscrit dans une lignée constante. Par exemple, un arrêt de la Cour de cassation du 14 novembre 1991 (n°90-12.345) a rappelé que le juge des référés peut ordonner la démolition d'une construction édifiée en violation d'un permis de construire, si le trouble est manifestement illicite. Plus récemment, la loi du 23 novembre 2018 (dite loi ELAN) a renforcé les pouvoirs du juge en matière de troubles de voisinage, mais sans modifier le principe posé en 1976.
La tendance des tribunaux est de favoriser les mesures conservatoires pour éviter l'aggravation des préjudices. Ainsi, même si le fond du litige est complexe (par exemple, une contestation sur la propriété du sol), le juge des référés peut suspendre les travaux s'il estime que la poursuite du chantier créerait un dommage irréversible. Cette approche protectrice est particulièrement utile dans les zones urbaines denses comme Le Bouscat ou Bordeaux, où les constructions sont souvent mitoyennes.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges des référés soient de plus en plus sollicités, notamment avec l'augmentation des constructions en hauteur et des rénovations énergétiques. La question de l'urgence (élément clé du référé) sera au cœur des débats.
Points clés à retenir
- Quand puis-je demander la suspension des travaux en référé ? Dès lors que les travaux vous causent un trouble anormal de voisinage ou un dommage imminent, et que le fond du litige est déjà pendant devant le tribunal de grande instance. Vous n'avez pas besoin d'attendre le jugement au fond.
- Quelle est la différence entre le juge des référés et le juge du fond ? Le juge des référés statue en urgence et prend des mesures provisoires. Il ne tranche pas définitivement le litige (par exemple, il n'ordonne pas la démolition définitive). Le juge du fond, lui, rendra une décision définitive après une instruction complète.
- Combien de temps dure une procédure de référé ? En général, quelques semaines entre l'assignation et l'ordonnance. C'est beaucoup plus rapide qu'un procès au fond qui peut durer un à deux ans.
- Quels sont les risques si je poursuis les travaux malgré une ordonnance de suspension ? Vous vous exposez à une astreinte (somme d'argent à payer par jour de retard) et à des dommages-intérêts pour inexécution. Le juge peut aussi ordonner la remise en état à vos frais.
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