Décision de référence : Cour de cassation, 3e chambre civile • N° 19-10.887 • 27 février 2020 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Loos, dans une résidence paisible, une fuite d'eau provenant des parties communes endommage l'appartement de Mme D. Elle assigne le syndicat des copropriétaires en réparation. Le syndic, sans attendre le feu vert de l'assemblée générale, mandate un avocat et conteste la responsabilité du syndicat, tout en appelant en garantie l'assureur de l'immeuble. Mais avait-il le droit d'agir ainsi ? Chaque propriétaire se demande : notre syndic peut-il engager des frais de justice sans notre accord ? La réponse de la Cour de cassation est claire : oui, pour se défendre et pour former une demande en garantie, le syndic n'a pas besoin d'une autorisation préalable de l'assemblée générale.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un copropriétaire, propriétaire d'un lot à Tourcoing, subit un dégât des eaux en provenance des parties communes. Il assigne le syndicat des copropriétaires devant le tribunal de grande instance de Lille pour obtenir réparation de son préjudice. Le syndic, sans réunir une assemblée générale, confie la défense à un avocat et, parallèlement, forme une demande en garantie contre l'assureur de la copropriété. Pourquoi cette double démarche ? Le syndic estime que le sinistre est couvert par le contrat d'assurance souscrit par le syndicat. Il veut donc que l'assureur prenne en charge les éventuelles condamnations. Mais certains copropriétaires contestent cette initiative : selon eux, le syndic ne pouvait ni défendre ni appeler en garantie sans un vote préalable de l'assemblée générale. Le tribunal de Lille leur donne raison sur la demande en garantie, mais la cour d'appel de Douai infirme partiellement ce jugement. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 55 du décret du 17 mars 1967 (qui régit le fonctionnement des syndicats de copropriétaires). Ce texte dispose que le syndic ne peut agir en justice au nom du syndicat sans y avoir été autorisé par une décision de l'assemblée générale. Mais la Cour distingue deux situations : l'action en demande (le syndic qui attaque) et l'action en défense (le syndic qui se défend). Pour la défense, aucune autorisation préalable n'est nécessaire. Pourquoi ? Parce que le syndic a le devoir de protéger les intérêts du syndicat sans délai. Attendre une assemblée générale risquerait de compromettre les droits du syndicat, notamment en laissant passer des délais de procédure (comme le délai pour conclure ou pour former un appel en garantie). En l'espèce, le syndic ne faisait que répondre à une action déjà intentée contre le syndicat. De plus, la demande en garantie contre l'assureur est considérée comme un accessoire de la défense : elle vise à faire supporter par l'assureur une condamnation éventuelle. La Cour précise que cette demande en garantie n'est pas une action nouvelle nécessitant une autorisation, mais une simple mesure de protection. Les juges rejettent donc l'argument des copropriétaires et valident la démarche du syndic. Cette solution est conforme à la jurisprudence antérieure de la Cour de cassation (Civ. 3e, 10 mars 2016, n° 14-29.094), qui avait déjà admis que le syndic peut défendre sans autorisation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les copropriétaires, cette décision signifie que votre syndic peut réagir rapidement en cas de litige sans vous consulter. Concrètement, si un tiers (voisin, locataire, entreprise) attaque le syndicat, le syndic peut mandater un avocat et engager des frais de justice sans attendre une assemblée générale. Il devra toutefois vous en informer lors de la prochaine assemblée et vous pourrez alors discuter des suites à donner. Pour les propriétaires bailleurs, si votre locataire subit un préjudice imputable aux parties communes, le syndic pourra défendre la copropriété sans votre vote. À Tourcoing, un exemple chiffré : un sinistre de 8 000 € de réparations, avec des frais d'avocat de 2 500 €. Sans cette décision, le syndic aurait dû convoquer une assemblée, repoussant la défense de plusieurs mois, avec le risque de voir le tribunal condamner le syndicat par défaut. Désormais, la défense est immédiate. Pour les acquéreurs, vérifiez dans le procès-verbal de l'assemblée générale si le syndic a bien rendu compte des actions engagées : c'est une obligation légale. Enfin, pour les syndics, cette décision vous donne une marge de manœuvre : vous pouvez agir vite, mais vous devez rendre des comptes. Attention : si vous souhaitez intenter une action (par exemple, attaquer un voisin pour trouble de voisinage), l'autorisation de l'assemblée reste obligatoire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat de syndic précis : prévoyez une clause qui autorise le syndic à engager des frais de justice pour la défense du syndicat jusqu'à un certain montant (par exemple, 5 000 €) sans vote préalable. Cela évite toute contestation.
- Exigez un rapport d'activité judiciaire à chaque assemblée générale : le syndic doit détailler les actions engagées, les frais exposés et les résultats obtenus. Si ce rapport manque, posez des questions.
- Vérifiez la couverture d'assurance de la copropriété : une bonne police « protection juridique » peut rembourser les frais de défense. Assurez-vous que le contrat couvre les actions en défense et les appels en garantie.
- En cas de doute, consultez un avocat spécialisé avant que le syndic n'agisse. Une simple consultation de 30 minutes peut clarifier les pouvoirs du syndic et éviter un conflit interne.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une tendance jurisprudentielle favorable à la liberté d'action du syndic pour la défense du syndicat. Déjà, dans un arrêt du 10 mars 2016 (n° 14-29.094), la Cour de cassation avait jugé que le syndic pouvait interjeter appel sans autorisation. Plus récemment, la même chambre a étendu cette logique à l'appel en garantie (Civ. 3e, 9 juillet 2020, n° 19-15.552). En revanche, pour les actions en demande (attaque), l'autorisation reste de rigueur, sauf urgence avérée. Cette distinction est désormais bien établie. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que la Cour précise encore les contours de cette exception : par exemple, la demande reconventionnelle (une demande formée par le syndicat dans le cadre de la défense) pourrait-elle être assimilée à une défense ? La question reste ouverte.
En pratique : ce qu'il faut faire
Ce qu'il faut faire si vous êtes copropriétaire et que le syndic agit en justice sans votre accord :
- Vérifiez si l'action est une défense ou une attaque. Si c'est une défense, le syndic a le droit d'agir.
- Demandez au syndic de vous communiquer les pièces de la procédure (assignation, conclusions).
- Assurez-vous que le syndic rendra compte à la prochaine assemblée générale. Si ce n'est pas prévu, exigez un point d'étape.
- Si vous estimez que le syndic a outrepassé ses pouvoirs (par exemple, en engageant des frais excessifs), vous pouvez contester sa gestion lors de l'assemblée générale ou saisir le tribunal judiciaire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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