Usufruit et donation : quand l'expulsion d'un commerce est inévitable
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Usufruit et donation : quand l'expulsion d'un commerce est inévitable

📅 Décision du 20 juillet 1971⚖️ Cour de cassation👁️ 8 vues📖 6 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que le défaut de paiement d'une rente viagère peut entraîner la résolution partielle d'une donation, privant ainsi le conjoint de son usufruit et permettant l'expulsion des locaux commerciaux.

Décision de référence : cc • N° 70-11.756 • 1971-07-20 • Consulter la décision →

Imaginez la scène : à Salon-de-Provence, un couple exploite un fonds de commerce dans des locaux reçus en donation. La mère du mari leur a cédé les murs contre une rente viagère. Mais après le décès du mari, la veuve cesse de payer la rente. La donatrice, âgée, se retrouve sans revenus. Que peut-elle faire ? Peut-elle récupérer les locaux et faire expulser sa belle-fille ? Cette décision de la Cour de cassation de 1971 apporte une réponse claire : oui, sous certaines conditions.

Vous êtes propriétaire bailleur, locataire commercial ou héritier ? Cette question de l'usufruit et de la donation vous concerne. Car un défaut de paiement peut faire vacher un montage juridique patiemment construit. Et les juges n'hésitent pas à ordonner l'expulsion, même lorsqu'un usufruit a été consenti à un tiers.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1947, une mère de famille, donatrice, cède à son fils un immeuble à usage commercial situé à Aix-en-Provence, mais elle se réserve l'usufruit (le droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les revenus) sa vie durant. En 1962, elle renonce à cet usufruit en faveur de son fils et de sa belle-fille, contre le versement d'une rente viagère (une somme d'argent versée chaque mois jusqu'à son décès).

Mais voilà : en 1964, le fils décède. Avant de mourir, il avait donné à son épouse, par acte notarié, l'usufruit de tous ses biens, y compris l'immeuble commercial. La veuve devient donc usufruitière. Cependant, elle cesse rapidement de payer la rente à sa belle-mère. Celle-ci, privée de ses revenus, assigne la veuve en justice pour demander la résolution (annulation) partielle de la donation de 1962 et l'expulsion des locaux.

Le tribunal donne raison à la donatrice. La veuve fait appel, mais la cour d'appel confirme l'expulsion. Pour elle, le défaut de paiement de la rente constitue une faute grave. Et l'usufruit accordé à la veuve par son mari ne peut pas faire obstacle à cette résolution, car les locaux litigieux sont sortis de la masse successorale sur laquelle portait l'usufruit. La veuve se pourvoit en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle valide le raisonnement des juges du fond. En substance, elle rappelle que la donation avec charge (ici, le paiement d'une rente) peut être révoquée si le donataire (celui qui reçoit) n'exécute pas ses obligations. C'est ce qu'on appelle la résolution pour inexécution. Le fondement légal est l'article 1184 du Code civil (ancien), qui permet à la partie lésée de demander la résolution du contrat synallagmatique (contrat avec obligations réciproques) en cas d'inexécution.

Les juges ont relevé que la veuve n'avait pas régulièrement servi la rente stipulée. Cette faute justifiait la résolution partielle de la convention de 1962. Or, cette résolution a eu pour effet de faire sortir les locaux litigieux de la masse sur laquelle portait l'usufruit consenti par le mari à son épouse en 1964. En d'autres termes, la veuve ne pouvait pas se prévaloir de son usufruit pour s'opposer à l'expulsion, puisque les locaux n'étaient plus dans le patrimoine de son mari au moment où l'usufruit a été constitué.

Cette décision n'est ni un revirement ni une évolution majeure : elle applique des principes classiques du droit des contrats et des libéralités. Mais elle illustre un point crucial : un usufruit constitué postérieurement à une donation ne peut pas faire échec à la résolution de cette donation si le donataire manque à ses obligations.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs : si vous consentez une donation avec charge (rente viagère, obligation d'entretien, etc.), vous pouvez en demander la résolution en justice si le bénéficiaire ne respecte pas ses engagements. Et cela, même si le bénéficiaire a ensuite cédé des droits à un tiers (comme un usufruit). Attention : la résolution n'est pas automatique. Vous devez prouver la faute et son caractère grave. Par exemple, un défaut de paiement de six mois peut suffire.

Pour les locataires commerciaux : si vous êtes installé dans un local qui fait l'objet d'une donation avec charge, vérifiez que le donataire (votre bailleur) respecte ses obligations. Sinon, vous risquez d'être expulsé si la donation est résolue, même si vous payez votre loyer. Ainsi, à Aix-en-Provence, un commerçant pourrait se retrouver sans toit si son bailleur cesse de payer la rente à son propre donateur.

Pour les héritiers et conjoints : l'usufruit que vous recevez de votre époux(se) n'est pas absolu. Il peut être remis en cause si le défunt avait lui-même des obligations issues d'une donation antérieure. Avant d'accepter un usufruit, renseignez-vous sur l'origine des biens.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez une clause résolutoire claire : dans l'acte de donation, prévoyez expressément que le non-paiement de la rente pendant X mois entraîne la résolution de plein droit. Cela facilitera la procédure.
  • Exigez une garantie : demandez au donataire de vous fournir une caution bancaire ou une hypothèque sur le bien pour sécuriser le paiement de la rente.
  • Informez les tiers : si vous êtes donataire et que vous souhaitez donner un usufruit à votre conjoint, mentionnez dans l'acte l'existence de la charge. Votre conjoint saura alors qu'il prend le bien avec cette contrainte.
  • Suivez les délais de prescription : l'action en résolution d'une donation pour inexécution des charges se prescrit par 5 ans à compter du manquement. N'attendez pas !

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision de 1971 s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours protégé le donateur contre l'inexécution des charges. Ainsi, dans un arrêt du 3 novembre 1954 (Bull. civ. I, n° 320), elle avait déjà jugé que la résolution d'une donation pouvait être prononcée même si le bien avait été aliéné par le donataire. Plus récemment, la chambre commerciale, dans un arrêt du 12 janvier 1999 (n° 96-21.679), a étendu ce principe aux donations avec réserve d'usufruit.

La tendance est donc à la protection du donateur, surtout lorsqu'il s'agit d'une personne âgée qui dépend de la rente pour vivre. Les juges sont sensibles à la situation de précarité. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux continuent d'appliquer strictement ces règles, d'autant que le nombre de donations avec rente viagère augmente avec le vieillissement de la population.

Checklist avant d'agir

  • Ai-je un acte de donation avec charge ? Vérifiez les termes exacts de l'obligation (montant, périodicité, indexation).
  • Le donataire a-t-il manqué à son obligation ? Rassemblez les preuves : relevés bancaires, lettres de mise en demeure, témoignages.
  • Y a-t-il un usufruit constitué par le donataire à un tiers ? Cela ne bloque pas la résolution, mais le tiers devra être informé de la procédure.
  • Quels sont les délais ? L'action se prescrit par 5 ans à compter de la première échéance impayée. Consultez un avocat sans tarder.
  • Quels sont les risques ? En cas de résolution, le donataire doit restituer le bien, et le tiers usufruitier perd son droit. Mais vous devrez peut-être indemniser ce tiers s'il est de bonne foi.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un usufruit ?

L'usufruit est le droit d'utiliser un bien (logement, local commercial) et d'en percevoir les revenus (loyers), sans en être propriétaire. Le propriétaire, lui, a la nue-propriété.

Puis-je être expulsé si je suis locataire d'un local qui fait l'objet d'une donation résolue ?

Oui, si la donation est résolue, le bien retourne au donateur. Le bail que vous avez avec le donataire peut être résilié, et vous devrez quitter les lieux. Mieux vaut vérifier la solidité juridique de votre bailleur.

Quels sont les délais pour demander la résolution d'une donation ?

L'action se prescrit par 5 ans à compter du jour où le donateur a connaissance du manquement. Il faut agir rapidement.

Que faire si le donataire ne paie plus la rente ?

Adressez-lui une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception. Si rien ne change, consultez un avocat pour engager une action en résolution.

Puis-je donner un usufruit à mon conjoint si j'ai moi-même reçu un bien en donation avec charge ?

Oui, mais vous devez informer votre conjoint de l'existence de la charge. En cas de résolution de la donation, l'usufruit de votre conjoint pourra être anéanti.

Informations juridiques

  • Numéro: 70-11.756
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 20 juillet 1971

Mots-clés

usufruitdonationexpulsionrente viagèrerésolution

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire donateur âgé à Salon-de-Provence

Mme Dupont, 78 ans, a donné un local commercial à son fils en 2010 contre une rente viagère de 500 €/mois. Depuis 2022, son fils ne paie plus. Elle veut récupérer le local.

Application pratique:

Mme Dupont peut demander la résolution de la donation en justice. Elle doit prouver le défaut de paiement. Si elle obtient gain de cause, le local lui revient, et le locataire commercial (s'il y en a un) devra partir. Elle pourra alors le relouer à un nouveau commerçant.

2

Commerçant locataire à Aix-en-Provence

M. Martin loue un local pour sa boulangerie. Il apprend que son bailleur (le donataire) ne paie plus la rente à sa mère, donatrice. Il craint une expulsion.

Application pratique:

M. Martin doit contacter la donatrice pour connaître la situation. Si elle engage une action, il pourra se joindre à la procédure pour défendre son bail. Il peut aussi négocier un nouveau bail directement avec la donatrice si elle récupère le local.

3

Conjoint usufruitier à Marseille

Mme Leclerc a reçu l'usufruit de l'immeuble de son mari décédé. Mais ce mari avait reçu l'immeuble en donation avec charge de rente viagère, qu'il ne payait plus.

Application pratique:

Mme Leclerc risque de perdre son usufruit si la donation est résolue. Elle doit vérifier si son mari avait respecté ses obligations. Si non, elle peut tenter de payer la rente elle-même pour éviter la résolution, mais cela dépend des termes de la donation.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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