Décision de référence : cc • N° 61-20.046 • 1962-02-19 • Consulter la décision →
En 1959, la Cour de cassation a eu à connaître d’une situation délicate : un locataire principal, menacé d’expulsion, donne congé à son sous-locataire. Ce congé est-il valable si l’expulsion du locataire principal survient postérieurement ? Cette question a été tranchée par un arrêt du 19 février 1962 (n°61-20.046).
Les propriétaires comme les locataires ont besoin de sécurité juridique. Quand un congé est-il définitif ? Peut-on le remettre en cause après coup ? L'arrêt du 19 février 1962 (n° 61-20.046) apporte une réponse ferme : la validité du congé s'apprécie à la date à laquelle il est donné, sans tenir compte d'événements postérieurs. Un principe de bon sens qui évite bien des contestations. Et pourtant, il a fallu que la Cour de cassation le rappelle avec force.
Cet arrêt, rendu par la Chambre sociale (compétente à l'époque pour les baux d'habitation), concerne des locataires marseillais qui avaient donné congé à leur sous-locataire. Mais le raisonnement s'applique à tous les baux. Plongeons dans cette histoire qui mêle chronologie et bonne foi.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1959, à Marseille, des locataires principaux reçoivent congé de leur propre bailleur le 18 mars, pour le 29 septembre suivant. Inquiets de perdre leur logement, ils décident de donner congé à leur tour à leur sous-locataire, par acte d'huissier du 25 mars 1959. Leur objectif : récupérer les lieux pour eux-mêmes.
Mais les choses se compliquent. Le bailleur des locataires principaux avait obtenu une ordonnance d'expulsion, mais cette ordonnance a été rendue après le 25 mars. Le sous-locataire conteste la validité du congé qui lui a été délivré. Son argument : puisque les locataires principaux sont eux-mêmes menacés d'expulsion, leur congé serait frauduleux ou sans effet. Il soutient que le jugement validant le congé ne peut prendre effet qu'au jour de la décision de justice, et non au jour où le congé a été donné.
La cour d'appel donne raison au sous-locataire. Les locataires principaux se pourvoient en cassation. L'affaire remonte jusqu'à la plus haute juridiction judiciaire. Le débat porte sur une question de date : à quel moment apprécie-t-on la validité du congé ? Au jour où il est délivré, ou au jour où le juge statue ? La réponse va conditionner le sort de nombreuses sous-locations.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Son raisonnement tient en quelques lignes mais repose sur un pilier du droit des contrats : la bonne foi s'apprécie au moment de l'acte. L'article 1728 du Code civil (qui définit les obligations du preneur) impose au locataire d'user de la chose louée en bon père de famille. Mais c'est surtout l'article 1134, ancien, qui impose d'exécuter les conventions de bonne foi. La Cour dit : le congé donné par les locataires principaux à leur sous-locataire est valable s'il était régulier à la date du 25 mars 1959. Peu importe que leur propre bailleur ait obtenu une expulsion après cette date.
Pourquoi ? Parce que la validité d'un acte juridique se juge à sa formation. Si le locataire principal est de bonne foi au moment où il donne congé — c'est-à-dire qu'il a un intérêt légitime à récupérer les lieux — le congé est valable. Les événements postérieurs ne peuvent le remettre en cause rétroactivement. La Cour d'appel avait commis une erreur en se plaçant à la date du jugement. Elle aurait dû vérifier si, au 25 mars, les locataires principaux étaient de bonne foi.
Cette décision n'est pas un revirement. Elle confirme une jurisprudence antérieure, plus ancienne : la date du congé est la date de référence. Mais elle la précise en insistant sur l'absence d'influence des expulsions postérieures. La Cour de cassation rappelle ainsi que le droit des baux privilégie la sécurité juridique : une fois donné, le congé ne peut être remis en cause par des faits nouveaux qui affectent le bailleur.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes locataire principal et que vous donnez congé à votre sous-locataire, cet arrêt vous protège. Vous n'avez pas à craindre que votre propre bailleur vous expulse après coup : le congé reste valable. Mais attention : vous devez être de bonne foi au moment du congé. Si vous saviez déjà que vous alliez être expulsé, le congé pourrait être frauduleux.
Pour les propriétaires bailleurs, la leçon est inverse. Si votre locataire vous donne congé, vous ne pouvez pas contester ce congé en arguant que vous-même êtes en procédure d'expulsion. Le congé est une décision unilatérale du locataire, dont la validité s'apprécie à sa date. En pratique, cela signifie qu'un locataire peut donner congé même si son propre bail est précaire.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier la date du congé et la bonne foi du locataire. Un congé donné par un locataire menacé d'expulsion mais qui ignorait cette menace est valable. En revanche, s'il avait connaissance de l'expulsion imminente, le congé pourrait être annulé pour fraude. Les délais : le congé doit respecter un préavis (3 mois pour un logement vide, 1 mois pour un meublé). Les montants en jeu sont souvent des loyers impayés ou des indemnités d'occupation.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites délivrer votre congé par huissier : un acte d'huissier fait foi de sa date. En cas de contestation, vous aurez une preuve irréfutable. Évitez le courrier recommandé simple, trop contestable.
- Conservez tous les documents attestant de votre bonne foi : si vous êtes locataire principal, gardez les échanges avec votre propre bailleur. Montrez que vous ignoriez l'expulsion au jour du congé.
- Respectez scrupuleusement le préavis légal : un congé donné trop tard ou trop tôt peut être nul. Pour un bail d'habitation, le préavis est de 3 mois, sauf exceptions (logement meublé, zone tendue).
- Anticipez les conséquences d'un congé donné par un locataire principal : si vous êtes sous-locataire, vérifiez que le locataire principal a bien le droit de vous donner congé (existence d'un bail principal valide). N'hésitez pas à consulter un avocat.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1962 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a réaffirmé ce principe à plusieurs reprises. Par exemple, elle a jugé que le congé donné par un locataire est valable même si le bailleur principal a vendu l'immeuble après le congé. La tendance est claire : le droit protège la stabilité des actes juridiques.
Plus récemment, la troisième chambre civile (compétente aujourd'hui pour les baux) a rappelé que le congé doit être délivré en respectant les formes légales (article 15 de la loi du 6 juillet 1989). Mais le fond du raisonnement reste identique : la date du congé est la date clé. Pour l'avenir, cette jurisprudence pourrait être remise en cause si le législateur venait à modifier les règles de préavis. Mais en l'état, elle offre une sécurité bienvenue aux locataires et aux bailleurs.

