Décision de référence : cc • N° 67-92.305 • 1967-07-05 • Consulter la décision →
Imaginons : vous êtes propriétaire d'un pavillon à Saint-Doulchard, près de Bourges. Un soir, un camion de pompiers sirène hurlante percute votre voiture garée devant chez vous. Qui est responsable ? Les pompiers, prioritaires, ou vous qui n'avez pas entendu les signaux ?
Cette question, un habitant de Vierzon se l'est posée devant les tribunaux dans les années 1960. Et la réponse de la Cour de cassation, le 5 juillet 1967, a fait date : même les véhicules de lutte contre l'incendie, lorsqu'ils annoncent leur approche par les signaux sonores prévus, ne sont pas dispensés des règles de prudence élémentaire. Autrement formulé, le code de la route ne donne pas un blanc-seing aux conducteurs prioritaires.
Que signifie concrètement cette décision pour vous, propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier ? Faut-il prouver une faute du pompier pour obtenir réparation ? Plongeons dans cette affaire qui, cinquante ans plus tard, éclaire encore nos droits.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes en 1966. M. X, propriétaire à Saint-Doulchard, circule tranquillement sur une route départementale quand il entend une sirène. Un camion de pompiers, toutes sirènes hurlantes, arrive à vive allure pour une urgence. M. X, surpris, ne parvient pas à dégager la voie à temps. L'accident est inévitable : le camion percute sa voiture. Bilan : des dégâts matériels importants et des blessures légères.
M. X assigne alors le service départemental d'incendie et de secours en réparation de son préjudice. Sa thèse : le conducteur du camion roulait trop vite et n'a pas respecté les règles de prudence, malgré la sirène. De son côté, le SDIS invoque l'article R 28 du Code de la route (alors en vigueur), qui dispense les véhicules prioritaires de certaines obligations, comme le respect des limitations de vitesse ou des feux rouges, lorsqu'ils signalent leur approche.
Le tribunal de grande instance de Bourges, puis la cour d'appel, donnent raison à M. X. Le SDIS se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans son arrêt du 5 juillet 1967, rejette le pourvoi et confirme la condamnation. Elle précise que les dispositions des articles R 21 in fine et R 28 du Code de la route, qui autorisent les véhicules de lutte contre l'incendie à bénéficier de priorités, ne les dispensent pas pour autant d'observer les règles de prudence élémentaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre, il faut revenir au fondement légal. L'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». C'est le principe de la responsabilité civile. Les articles R 21 et R 28 du Code de la route, eux, accordent des dérogations aux véhicules prioritaires (pompiers, police, ambulances) : ils peuvent dépasser les limitations, franchir les feux rouges, etc., à condition d'annoncer leur approche par des signaux sonores ou lumineux.
Mais la Cour de cassation a estimé que ces dérogations ne sont pas des permis de tout faire. Le conducteur prioritaire doit rester maître de son véhicule, adapter sa vitesse aux circonstances, et ne pas mettre autrui en danger de manière inconsidérée. En l'espèce, les juges ont relevé que le pompier roulait à une vitesse excessive par rapport à la configuration des lieux (virages, visibilité réduite) et n'avait pas assez ralenti en approchant de l'intersection. La simple présence de la sirène ne suffit pas à exonérer de toute faute.
Cette décision n'est ni un revirement ni une évolution : elle confirme une jurisprudence constante depuis le début du XXe siècle. Les juges du fond (première instance et appel) disposent d'un large pouvoir d'appréciation pour décider si le conducteur prioritaire a commis une faute. En l'espèce, la cour d'appel avait retenu que M. X n'avait pas entendu les signaux sonores (peut-être à cause d'un défaut d'entretien du véhicule ou d'un bruit ambiant), mais cela n'a pas été déterminant : c'est la vitesse excessive qui a été sanctionnée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur : Si votre locataire est victime d'un accident avec un véhicule prioritaire (pompiers, police), vous n'êtes pas directement concerné par la responsabilité, mais votre assurance habitation peut couvrir les dommages à votre bien. Exemple chiffré : à Vierzon, un camion de pompiers a percuté la façade d'un immeuble. Le propriétaire a dû engager des travaux pour 15 000 €. Sans cette jurisprudence, il aurait dû prouver une faute du pompier. Grâce à elle, la faute a été reconnue (vitesse excessive dans une rue étroite) et l'assurance du SDIS a indemnisé.
Locataire : Si vous êtes blessé ou que votre véhicule est endommagé, vous pouvez demander réparation à l'assurance du service public concerné, à condition de démontrer une faute du conducteur prioritaire. Ne vous laissez pas intimider par le statut « prioritaire » : la prudence reste de mise.
Acquéreur : Cette décision n'affecte pas directement les transactions immobilières, mais elle illustre un principe plus large : même les professionnels bénéficiant d'exceptions légales doivent agir avec prudence. Pour un promoteur, cela rappelle que les permis de construire ou autorisations ne dispensent pas de respecter les règles de l'art.
Copropriétaire : Si un véhicule prioritaire endommage des parties communes (portail, clôture), le syndic peut engager une action en responsabilité. La jurisprudence de 1967 facilite la preuve de la faute.

