Décision de référence : cc • N° 73-10.987 • 1974-06-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes à Royan, vous achetez un fonds de commerce de boulangerie. Le vendeur, un homme d'un certain âge, est placé sous conseil judiciaire (une mesure de protection qui l'oblige à être assisté d'un curateur pour les actes importants). Sa femme signe avec lui. Plus tard, le couple refuse de vous livrer le fonds, arguant que la vente est nulle parce que le mari n'a pas été assisté de son curateur. Vous restez avec votre argent versé et sans commerce. Que dit la loi ? Cette décision de 1974 vous donne la réponse, et elle pourrait vous surprendre.
La question que tout propriétaire ou acquéreur se pose : un contrat signé en violation des règles de protection des majeurs est-il automatiquement nul ? La Cour de cassation, dans cet arrêt du 18 juin 1974, apporte une nuance essentielle : la nullité n'est pas automatique, et surtout, elle ne profite pas à tout le monde. Ici, la femme qui s'était personnellement engagée ne pouvait pas invoquer la nullité de l'engagement de son mari pour échapper à ses propres obligations.
Cette décision, bien que vieille de 50 ans, reste une référence pour tous les professionnels de l'immobilier et les particuliers confrontés à une vente impliquant une personne protégée. Elle illustre un principe fondamental : la nullité pour incapacité est une protection pour la personne vulnérable, pas une arme pour les autres parties. Plongeons dans les faits.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1964, à Tonnay-Charente, un couple vend un fonds de commerce. Le mari, M. X, est placé sous conseil judiciaire (une mesure de protection qui nécessite l'assistance d'un curateur pour les actes de disposition comme la vente d'un fonds). Pourtant, il signe le compromis de vente sans l'assistance de son curateur. Sa femme, Mme Y, cosigne également le contrat. L'acquéreur verse le prix, mais la vente n'est jamais réitérée par acte authentique. Le contrat est tacitement résolu (annulé de fait) parce que les vendeurs ne livrent pas le fonds.
L'acquéreur, qui a payé mais n'a rien reçu, assigne les époux en justice pour obtenir la restitution du prix. Le couple résiste : ils soutiennent que la vente est nulle en raison de l'incapacité du mari, et que par conséquent, ils n'ont rien à restituer. La cour d'appel donne raison à l'acquéreur et condamne solidairement les deux époux à rembourser le prix. Le couple se pourvoit en cassation.
Leur argument principal : puisque le mari était incapable, le contrat est nul, et la nullité doit profiter à tous les signataires, y compris la femme. La Cour de cassation rejette ce raisonnement. Elle estime que la nullité pour incapacité est une nullité relative (elle ne peut être invoquée que par la personne protégée elle-même, dans son seul intérêt). La femme, qui s'était engagée personnellement, ne pouvait pas se retrancher derrière l'incapacité de son mari pour échapper à sa propre obligation de restitution.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe classique du droit des contrats : la nullité pour incapacité est une nullité relative. Concrètement, cela signifie que seule la personne protégée (le mari sous conseil judiciaire) peut demander l'annulation du contrat, et ce dans son seul intérêt. Les autres parties, comme la femme ou l'acquéreur, ne peuvent pas invoquer cette nullité pour se soustraire à leurs obligations.
En l'espèce, la femme avait signé le contrat en son nom propre. Elle s'était personnellement engagée à vendre le fonds. Peu importe que le mari ait été incapable : elle restait tenue par son engagement. Et si le contrat était résolu (annulé) faute d'exécution, elle devait restituer le prix qu'elle avait reçu, solidairement avec son mari. La Cour précise que même si la nullité de l'engagement du mari avait été prononcée, elle n'aurait pas eu d'effet sur l'obligation de la femme.
Cet arrêt confirme une position constante de la jurisprudence : la protection des majeurs incapables ne doit pas devenir un moyen pour les tiers de se soustraire à leurs propres dettes. C'est une décision de bon sens, mais qui a des implications pratiques importantes. Elle rappelle également que la nullité relative ne peut être invoquée que par la personne que la loi entend protéger, et non par son cocontractant ou un tiers.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un acquéreur : si vous achetez un bien ou un fonds à une personne sous tutelle, curatelle ou conseil judiciaire, ne paniquez pas si le curateur n'a pas signé. Le contrat n'est pas nul de plein droit. Mais vous devez être vigilant : si le vendeur protégé refuse d'exécuter, il peut demander la nullité. En revanche, si son conjoint ou un autre co-contractant solvable s'est engagé, vous pouvez vous retourner contre lui. Exemple concret : à Royan, vous versez 80 000 € pour un fonds de commerce. Le vendeur est sous curatelle, sa femme cosigne. Si la vente capote, vous pouvez réclamer le remboursement à la femme, même si le mari était incapable.
Pour un vendeur protégé ou son entourage : si vous êtes sous mesure de protection, ne signez jamais un acte important sans l'assistance de votre curateur ou tuteur. Sinon, vous risquez d'être tenu de restituer le prix si l'acquéreur vous attaque, et vous ne pourrez pas forcément invoquer votre incapacité pour échapper à vos dettes. À Tonnay-Charente, un couple a dû rembourser 50 000 € après avoir vendu un fonds sans respecter les formalités. La femme, pourtant non protégée, a été condamnée solidairement.
Pour un notaire ou un agent immobilier : c'est un rappel de l'importance de vérifier la capacité des parties. Si vous constatez une mesure de protection, exigez l'intervention du curateur. Une omission peut entraîner des années de procédure. Dans ma pratique, j'ai vu un dossier où l'absence de signature du curateur a retardé la vente de six mois et coûté 10 000 € de frais de justice.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la capacité juridique de votre cocontractant : avant de signer un compromis, demandez à voir une pièce d'identité et, si vous avez un doute, consultez le registre des tutelles auprès du tribunal. Un simple appel au greffe peut vous éviter un litige.
- Exigez l'assistance du curateur ou tuteur : si la personne est sous mesure de protection, le curateur doit être présent à la signature. Sans cela, le contrat est annulable. Ne vous contentez pas d'une promesse verbale.
- Faites signer tous les co-contractants : comme le montre l'arrêt, si le conjoint ou un tiers signe aussi, vous avez une garantie supplémentaire. En cas de problème, vous pourrez vous retourner contre lui.
- Conservez tous les justificatifs de paiement : si le contrat est résolu, vous devrez prouver que vous avez versé le prix. Gardez les relevés bancaires, chèques, reçus. À Royan, un acquéreur a perdu son procès faute de preuve du paiement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1974 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1968, la Cour de cassation avait jugé que la nullité pour incapacité ne peut être invoquée que par l'incapable (Civ. 1re, 26 novembre 1968). Plus récemment, dans un arrêt du 13 février 2013 (n° 11-27.046), la Cour a rappelé que la nullité relative ne peut être soulevée d'office par le juge et qu'elle se prescrit par cinq ans.
La tendance est à la protection renforcée des majeurs vulnérables, mais sans sacrifier la sécurité juridique des transactions. Depuis la réforme du droit des contrats de 2016, l'article 1147 du Code civil précise que le contrat passé par une personne incapable est nul, mais que la nullité est relative. La jurisprudence reste donc d'actualité.
Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les tribunaux continuent de distinguer selon la qualité de la personne qui invoque la nullité. Un acquéreur de bonne foi ne pourra pas être pénalisé par l'incapacité du vendeur, surtout si un tiers solvable s'est porté garant.
Points clés à retenir
- La nullité pour incapacité est relative : seule la personne protégée peut la demander, pas son conjoint ni l'acquéreur.
- Le co-contractant solvable reste tenu : si vous achetez à un couple dont l'un est sous conseil judiciaire, l'autre peut être poursuivi en restitution du prix.
- Vérifiez toujours la capacité : demandez la présence du curateur à la signature. Un acte signé sans assistance est annulable.
- Conservez vos preuves : en cas de résolution du contrat, vous devez prouver le paiement pour obtenir restitution.
- Consultez un avocat avant de signer : un professionnel peut détecter les risques et vous conseiller sur les précautions à prendre.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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