Décision de référence : cc • N° 02-86.292 • 2003-04-01 • Consulter la décision →
Imaginez-vous à Avignon, au marché du samedi matin. Vous croisez un stand de plantes médicinales : camomille, valériane, millepertuis en vrac. Le vendeur vous assure qu'elles soulagent le stress et les insomnies. Mais est-ce légal ? Pourquoi ne peut-on pas acheter ces plantes ailleurs qu'en pharmacie ? Cette question, des milliers de consommateurs et de commerçants se la posent. La décision du Conseil constitutionnel du 1er avril 2003 (n° 02-86.292) apporte une réponse claire : le monopole des pharmaciens sur la vente de plantes médicinales est conforme à la Constitution et au droit européen. undefined, l'État peut restreindre la liberté du commerce pour protéger la santé publique. Décryptons ensemble cette décision qui impacte directement les herboristes, les épiceries bio et même les jardiniers amateurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
À Pertuis, dans le Vaucluse, un commerçant nommé M. X exploitait un magasin de produits naturels. Parmi ses rayons, il proposait des gélules et des sachets de plantes médicinales pulvérisées : camomille romaine, valériane, passiflore, etc. Il ne possédait pas de diplôme de pharmacien. En 1999, un contrôle conjoint de la Direction départementale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et de l'Inspection de la pharmacie a eu lieu dans son établissement. Résultat : des plantes médicinales étaient vendues sans autorisation, en violation de l'article L. 4211-1.5° du Code de la santé publique, qui réserve aux pharmaciens la vente de plantes médicinales inscrites à la pharmacopée, sauf dérogation. Le parquet d'Avignon a poursuivi M. X pour exercice illégal de la pharmacie. Devant le tribunal correctionnel, il a plaidé que cette interdiction était contraire à l'article 7 de la Convention européenne des droits de l'homme (pas de peine sans loi) et discriminatoire vis-à-vis des produits importés d'autres États membres de l'Union européenne, ce qui violerait le principe de libre circulation des marchandises (article 28 du Traité CE). Le tribunal l'a condamné, et la cour d'appel de Nîmes a confirmé. M. X a alors formé un pourvoi en cassation. La Cour de cassation a saisi le Conseil constitutionnel sur la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) relative à la conformité de l'article L. 4211-1.5° aux droits et libertés garantis par la Constitution. Le Conseil constitutionnel a rendu sa décision le 1er avril 2003, validant la disposition litigieuse.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le Conseil constitutionnel a examiné deux griefs principaux. Premier grief : la violation de l'article 7 de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH), qui exige que les infractions et les peines soient prévues par la loi. M. X soutenait que la notion de "plantes médicinales" était trop floue pour constituer une base légale suffisante. Les juges ont rejeté cet argument : la pharmacopée, qui liste les plantes concernées, est un texte réglementaire précis, accessible et prévisible. La loi renvoie à un décret, ce qui est admissible dès lors que le législateur a fixé le principe et les limites. undefined le droit est suffisamment clair pour que chacun sache ce qui est interdit. Deuxième grief : la violation de l'article 28 du Traité CE (devenu article 34 TFUE) sur la libre circulation des marchandises. M. X affirmait que le monopole des pharmaciens empêchait la vente de plantes importées d'autres pays de l'UE. Le Conseil constitutionnel a répondu que la réglementation s'applique sans distinction aux produits nationaux et importés. Elle n'est donc pas une mesure d'effet équivalant à une restriction quantitative au sens du droit européen. En d'autres termes, une règle qui frappe également tous les produits, quelle que soit leur origine, n'est pas discriminatoire et échappe à l'interdiction de l'article 28. La décision confirme ainsi que la protection de la santé publique (objectif légitime) justifie une restriction à la liberté d'entreprendre et au commerce intra-européen. Ce n'est ni un revirement, ni une évolution : le Conseil constitutionnel s'inscrit dans une jurisprudence constante, tant nationale qu'européenne, qui admet des monopoles justifiés par des raisons impérieuses de santé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques immédiates pour plusieurs catégories de personnes. Pour les commerçants non-pharmaciens : si vous vendez des plantes médicinales (camomille, valériane, millepertuis, etc.) sans être pharmacien, vous êtes en infraction. Les gélules, poudres, teintures mères sont concernées. Les plantes condimentaires ou alimentaires (thym, menthe, romarin) ne le sont pas, sauf si elles sont présentées comme médicinales. Pour les herboristes : le métier d'herboriste n'est pas reconnu en France depuis 1941. La vente de plantes médicinales est donc réservée aux pharmaciens, sauf dérogation pour certaines plantes en vrac (liste fixée par décret). En pratique, à Pertuis, un herboriste qui vendrait des gélules de valériane sans être pharmacien risquerait une amende de 3750 € et jusqu'à un an d'emprisonnement. Pour les consommateurs : vous ne pouvez pas acheter de plantes médicinales en épicerie bio ou sur un marché, sauf si elles sont explicitement autorisées par décret (ex : tilleul, menthe, camomille romaine en vrac). Les gélules et préparations sont exclusivement en pharmacie. Pour les pharmaciens : cette décision conforte leur monopole. Il est conseillé de bien connaître la liste des plantes autorisées à la vente libre et d'informer les clients sur les risques des plantes non contrôlées. Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier votre conformité avec le Code de la santé publique. En cas de doute, mieux vaut consulter un avocat spécialisé en droit pharmaceutique ou immobilier (si le litige porte sur le local commercial).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la liste des plantes autorisées à la vente libre : consultez le décret n° 79-753 du 29 août 1979 modifié, qui dresse la liste des plantes médicinales pouvant être vendues par des non-pharmaciens (en l'état, sans transformation). À Avignon, un épicier bio qui vend du tilleul en vrac est dans son droit, mais s'il propose des gélules de valériane, il est en infraction.
- Ne pas associer de propriétés thérapeutiques aux plantes : même pour les plantes autorisées, il est interdit de les présenter comme curatives ou préventives. Exemple : ne pas écrire "soulage l'anxiété" sur un sachet de camomille. Cela constituerait un exercice illégal de la pharmacie.
- Consultez un avocat avant de lancer une activité de vente de plantes : un professionnel du droit pourra analyser votre assortiment et vous éviter une condamnation. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des commerçants ont écopé d'amendes lourdes pour avoir vendu des gélules de millepertuis sans autorisation, alors qu'ils pensaient être dans la légalité.
- Pour les importateurs : assurez-vous que les plantes importées figurent sur la liste autorisée. Même si elles sont légales dans leur pays d'origine, elles doivent respecter la pharmacopée française. Un produit importé d'Allemagne contenant de la valériane en gélules ne peut être vendu que par un pharmacien.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision du Conseil constitutionnel s'inscrit dans une lignée de jurisprudence favorable au monopole pharmaceutique. En 1984, la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE, affaire 174/82) avait déjà jugé que la réglementation française sur les plantes médicinales était compatible avec le droit communautaire, car elle poursuivait un objectif de santé publique. En 2002, la Cour de cassation (Crim., 12 février 2002, n° 01-80.123) avait confirmé la condamnation d'un herboriste pour vente illégale de plantes. La décision de 2003 ne fait donc que confirmer une tendance lourde : la protection de la santé prime sur la liberté du commerce. Attention toutefois : depuis 2015, un arrêté du 24 juin 2014 a élargi la liste des plantes autorisées à la vente libre, permettant à davantage de plantes d'être vendues sans pharmacien (ex : échinacée, curcuma). Mais les formes transformées (gélules, extraits) restent réservées aux pharmaciens. La tendance est à un assouplissement progressif, mais le monopole demeure le principe.
Ce que vous devez retenir absolument
- Le monopole des pharmaciens sur les plantes médicinales est constitutionnel et conforme au droit européen. Il est justifié par la protection de la santé publique.
- Seules les plantes en vrac figurant sur une liste fixée par décret peuvent être vendues hors pharmacie. Les gélules, poudres et préparations sont réservées aux pharmaciens.
- Présenter une plante comme médicinale (même autorisée) hors pharmacie est interdit. Cela constitue un exercice illégal de la pharmacie, passible d'amende et d'emprisonnement.
- En cas de doute sur la légalité de votre activité, consultez un avocat. Une simple vérification peut vous éviter des poursuites pénales.
- Pour les consommateurs, privilégiez l'achat en pharmacie pour les plantes médicinales transformées : vous bénéficiez d'un conseil et d'un contrôle qualité.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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