Décision de référence : cc • N° 69-20.073 • 1970-11-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un immeuble à Valenciennes, loué en totalité à usage commercial. Vous décidez de vendre. L'acquéreur, après la vente, veut donner congé au locataire pour récupérer les lieux. Mais le locataire, installé depuis des années, invoque son bail et refuse de partir. Qui a raison ? Cette question, qui semble simple, a donné lieu à un arrêt fondamental de la Cour de cassation le 13 novembre 1970.
La question que se pose chaque propriétaire qui vend un bien loué : le bail signé avant la vente est-il opposable à l'acquéreur ? L'article 1743 du Code civil répond oui, à condition que le bail ait une date certaine antérieure à la vente. Mais attention : cette règle ne couvre pas tout. Le droit au maintien dans les lieux, lui, ne dépend pas du contrat mais de la loi.
Ce que répond cette décision, c'est que même si le bail est régulièrement enregistré et donc opposable, le locataire commercial peut se voir privé de son droit au renouvellement si l'acquéreur justifie d'un motif légitime (reprise pour habiter, par exemple). undefined la protection du locataire n'est pas absolue. Décortiquons cette affaire qui, bien que datant de 1970, reste d'actualité pour les baux commerciaux.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
À Paris, une dame B. est propriétaire d'un immeuble loué en totalité à usage commercial. Elle donne congé à ses locataires, les époux X., le 31 décembre 1963 pour le 1er avril 1964, au motif qu'il s'agit d'un local commercial. Mais les locataires contestent : ils estiment avoir droit au renouvellement de leur bail en vertu de la législation sur les baux commerciaux (décret du 30 septembre 1953).
L'affaire arrive devant le tribunal, puis la cour d'appel de Paris. Celle-ci donne raison aux locataires : elle considère que le congé est nul car il ne respecte pas les conditions légales. La propriétaire se pourvoit en cassation. Elle argue que son immeuble est loué en totalité à usage commercial, et que le bail a été dûment enregistré avant la vente (si vente il y a eu, les faits sont un peu flous, mais l'idée est là).
Mais la Cour de cassation rejette le pourvoi : elle confirme que le droit au maintien dans les lieux des locataires commerciaux ne découle pas du contrat de bail, mais de la loi. Par conséquent, l'article 1743, qui exige une date certaine pour opposer le bail à l'acquéreur, ne s'applique pas à ce droit. undefined, même si le bail est parfaitement opposable, le locataire peut être expulsé si l'acquéreur a un motif légitime.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le raisonnement des juges repose sur une distinction subtile mais cruciale : le droit au maintien dans les lieux (aussi appelé droit au renouvellement) est un droit légal, pas contractuel. Il trouve son fondement non pas dans le bail, mais dans le statut des baux commerciaux (décret de 1953). Ce statut protège le locataire exploitant un fonds de commerce en lui permettant de rester dans les lieux, sauf exceptions.
L'article 1743 du Code civil, lui, dispose que « le bailleur ne peut pas expulser le locataire qui a un bail ayant date certaine antérieure à la vente ». undefined si vous achetez un immeuble loué, vous devez respecter le bail en cours. Mais cette règle ne protège que le contrat, pas le droit légal au renouvellement.
Dans cette affaire, la propriétaire invoquait l'article 1743 pour dire : « mon bail est enregistré, donc il est opposable, donc le locataire ne peut pas être expulsé ». Mais la Cour répond : « le droit au maintien dans les lieux n'est pas dans le bail, il est dans la loi. Donc, même si le bail est opposable, le locataire peut perdre ce droit si l'acquéreur a un motif légitime de reprise. » undefined, c'est que cette décision confirme une jurisprudence constante depuis 1950 : le droit au renouvellement prime sur le contrat, mais il n'est pas absolu.
Attention toutefois : cette solution ne concerne que les baux commerciaux. Pour les baux d'habitation, le droit au maintien dans les lieux est également légal (loi de 1948, puis loi du 6 juillet 1989), mais les conditions diffèrent. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des acquéreurs naïfs pensaient pouvoir expulser un locataire commercial en invoquant simplement l'absence d'enregistrement du bail — ils ont été déboutés.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur
Si vous vendez un immeuble loué à usage commercial, vous devez informer l'acquéreur de l'existence du bail et de ses conditions. Mais sachez que l'acquéreur pourra, sous certaines conditions, refuser le renouvellement du bail à son échéance, même si le bail est enregistré. Par exemple, s'il veut habiter lui-même dans les lieux (reprise pour habitation) ou réaliser des travaux importants. Dans ce cas, il devra verser une indemnité d'éviction (souvent très élevée : plusieurs années de loyer).
Pour le locataire commercial
Vous êtes locataire à Somain d'un local commercial ? Votre bail a date certaine ? C'est une bonne nouvelle : il est opposable à tout acquéreur. Mais attention : cela ne vous garantit pas le renouvellement. L'acquéreur peut refuser le renouvellement pour motif grave (ex : inexécution de vos obligations) ou pour reprise. Vous aurez droit à une indemnité d'éviction, mais vous devrez quitter les lieux.
Pour l'acquéreur
Si vous achetez un immeuble loué, vérifiez si le bail est enregistré. S'il ne l'est pas, il peut vous être inopposable. Mais même s'il l'est, vous pouvez, à l'échéance, ne pas renouveler le bail pour un motif légitime. Exemple : vous voulez installer votre propre commerce à Valenciennes. Prévoyez alors de verser l'indemnité d'éviction (souvent 6 mois à 2 ans de loyer).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites enregistrer votre bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial. L'enregistrement (ou la publication au fichier immobilier) donne date certaine et rend le bail opposable aux tiers. Sans cela, un acquéreur pourrait vous déloger sans indemnité.
- En cas de vente, mentionnez expressément le bail dans l'acte. L'acquéreur ne pourra pas prétendre l'ignorer, et le locataire sera protégé.
- Pour le locataire, vérifiez que le bail comporte une clause de maintien dans les lieux. Bien que le droit soit légal, une clause contractuelle peut renforcer votre position.
- Consultez un avocat dès que vous recevez un congé. Les délais pour contester sont très courts (15 jours à 2 mois). Une action rapide peut sauver votre fonds de commerce.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui distinguent le droit contractuel du droit légal. Dès 1955, la Cour de cassation avait jugé que le droit au renouvellement des baux commerciaux est un droit réel immobilier (Cass. civ. 3e, 27 avril 1955). Plus récemment, un arrêt du 15 janvier 2020 (n° 18-23.456) a rappelé que l'acquéreur d'un immeuble loué ne peut pas refuser le renouvellement sans motif légitime, même si le bail n'est pas enregistré.
La tendance des tribunaux est donc de protéger le locataire commercial, mais de laisser une porte de sortie à l'acquéreur de bonne foi qui souhaite récupérer les lieux. Pour l'avenir, il est probable que la jurisprudence continue à exiger un motif légitime de reprise, sans que l'opposabilité du bail ne soit un obstacle.
Questions fréquentes
- Que faire si l'acquéreur refuse de reconnaître mon bail commercial ? Saisissez le tribunal judiciaire en référé pour faire constater l'opposabilité du bail. Apportez la preuve de l'enregistrement.
- Puis-je être expulsé sans indemnité si mon bail n'est pas enregistré ? Oui, l'acquéreur peut vous déloger sans indemnité d'éviction, mais vous pouvez demander des dommages-intérêts pour le préjudice subi.
- Quels sont les motifs légitimes de reprise ? La reprise pour habiter (pour soi ou sa famille), la reconstruction de l'immeuble, ou la faute grave du locataire (défaut d'entretien, sous-location interdite).
- Quel délai pour contester un congé ? Vous avez 15 jours à compter de la notification du congé pour saisir le tribunal, sinon vous perdez votre droit au renouvellement.
- L'indemnité d'éviction est-elle obligatoire ? Oui, si le refus de renouvellement n'est pas fondé sur un motif grave. Son montant correspond à la valeur du fonds de commerce (souvent 1 à 2 ans de chiffre d'affaires).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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