Décision de référence : cc • N° 01-01.483 • 2003-01-29 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Grande-Synthe, dans une résidence récente. Deux ans après la livraison, des fissures apparaissent sur les façades, la toiture fuit, le hall d'entrée se dégrade. Le syndic vous annonce qu'il va assigner le constructeur et l'assureur dommages-ouvrage. Mais l'assemblée générale a voté une autorisation « pour agir contre tous les responsables identifiés dans le rapport d'expertise ». Est-ce suffisant ? Les personnes visées peuvent-elles contester la régularité de l'action en justice en arguant que l'autorisation ne les cite pas nommément ?
Cette question, qui peut sembler technique, est cruciale pour des milliers de copropriétaires. Car si l'autorisation est jugée trop vague, le syndicat des copropriétaires risque de voir son action déclarée irrecevable, et tous les travaux de réparation restent à sa charge.
Par un arrêt du 29 janvier 2003 (n° 01-01.483), la Cour de cassation a mis fin à une incertitude : l'article 55 du décret du 17 mars 1967 n'exige pas que l'autorisation donnée par l'assemblée générale précise l'identité des personnes devant être assignées. undefined, une autorisation visant « l'ensemble des constructeurs et intervenants mentionnés dans le rapport d'expertise » est parfaitement valable, sauf si l'assemblée a explicitement limité les pouvoirs du syndic.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Durand, président du conseil syndical d'une copropriété à Coudekerque-Branche, n'en revient pas : en 1998, l'immeuble de 12 logements qu'il habite présente de multiples désordres : infiltrations, carrelage qui se soulève, défaut d'étanchéité de la toiture. Une expertise judiciaire est ordonnée. Le rapport, rendu en 1999, identifie plusieurs constructeurs : l'entreprise de maçonnerie SARL Bâtir, le couvreur EURL Toit Sûr, le bureau d'études ABC Ingénierie, et l'assureur dommages-ouvrage, la compagnie Axa.
Lors de l'assemblée générale du 15 janvier 2000, les copropriétaires votent une résolution ainsi rédigée : « Le syndic est autorisé à agir en justice contre l'assureur dommages-ouvrage et l'ensemble des constructeurs ou intervenants sur la base du rapport d'expertise de M. Lefebvre en date du 10 septembre 1999. » Aucun nom n'est mentionné.
Le syndic assigne donc la société Axa, la SARL Bâtir, l'EURL Toit Sûr et ABC Ingénierie. Mais ces derniers soulèvent une exception de nullité : selon eux, l'autorisation de l'assemblée générale ne les désigne pas individuellement, ce qui violerait l'article 55 du décret du 17 mars 1967. Le tribunal de grande instance de Dunkerque leur donne raison en première instance : le syndicat est déclaré irrecevable en son action.
Le syndicat interjette appel. La cour d'appel de Douai infirme le jugement : elle estime que l'autorisation est suffisamment précise car elle renvoie au rapport d'expertise qui identifie clairement les personnes visées. Les défendeurs se pourvoient alors en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La question posée à la Cour de cassation était simple : l'article 55 du décret du 17 mars 1967 (qui fixe les règles de fonctionnement des syndicats de copropriétaires) impose-t-il que l'autorisation donnée au syndic pour agir en justice cite nommément chaque personne à assigner ?
Les demandeurs au pourvoi (les constructeurs et l'assureur) soutenaient que oui. Selon eux, une autorisation trop générale permettrait au syndic d'assigner n'importe qui, même des personnes non concernées par les désordres. Ils invoquaient une lecture stricte du texte, au nom de la sécurité juridique.
Mais la Cour de cassation ne les a pas suivis. Dans son arrêt, elle rappelle que l'article 55 du décret du 17 mars 1967 n'exige pas que l'autorisation précise l'identité des personnes devant être assignées. Elle ajoute que, dès lors que l'assemblée générale a autorisé le syndic à agir « à l'encontre de l'assureur dommages-ouvrage et de l'ensemble des constructeurs ou intervenants sur la base d'un rapport d'expertise », cette autorisation vaut, « à défaut de décision limitant les pouvoirs de ce représentant, tant à l'égard des personnes concernées par les désordres signalés que de celles identifiées dans le rapport d'expertise mentionné dans l'autorisation et de leurs assureurs ».
undefined la Cour valide une autorisation par référence globale, pourvu que le rapport d'expertise soit clairement identifié. Elle considère que les copropriétaires, en votant cette résolution, ont implicitement mais nécessairement approuvé l'action contre toutes les personnes listées dans l'expertise. C'est une solution pragmatique : l'assemblée générale n'a pas à se prononcer sur chaque défendeur potentiel, surtout lorsque l'expertise est déjà précise.
Attention toutefois : cette décision n'est pas un blanc-seing. Si l'assemblée générale avait limité l'autorisation à certains constructeurs seulement, le syndic ne pourrait pas en assigner d'autres. La Cour insiste sur le fait que l'autorisation est valable « à défaut de décision limitant les pouvoirs de ce représentant ». undefined, le syndic doit respecter les éventuelles restrictions votées.
undefined, c'est que cette solution a été confirmée depuis par plusieurs arrêts, et qu'elle s'applique aussi aux actions en référé ou aux demandes de provision. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des syndics, par excès de prudence, faisaient voter des autorisations avec des listes interminables, ce qui compliquait inutilement les assemblées générales. Cette jurisprudence les rassure : une autorisation bien rédigée, renvoyant à un rapport d'expertise, est suffisante.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les copropriétaires, cette décision est une bonne nouvelle. Elle simplifie et accélère les procédures. Fini les années de procédure pour contester la régularité de l'autorisation : si votre assemblée générale a voté une résolution visant « les constructeurs identifiés par l'expert », l'action est recevable.
Si vous êtes propriétaire bailleur, cela signifie que vous n'avez pas à vous inquiéter d'un vice de procédure qui ferait échouer l'action en justice contre les constructeurs. Mais vous devez veiller à ce que le rapport d'expertise soit bien mentionné dans la résolution.
Si vous êtes locataire, cette décision n'a pas d'impact direct sur votre bail, mais elle peut influer sur la rapidité des travaux : si le syndicat peut agir sans délai contre les constructeurs, les réparations seront plus rapides, ce qui améliore votre cadre de vie.
Si vous êtes acquéreur d'un lot dans une copropriété, vérifiez que le syndicat a bien engagé les actions nécessaires. À Coudekerque-Branche, par exemple, un immeuble de la rue des Fusillés a vu ses copropriétaires récupérer 150 000 € de travaux après une action fondée sur une autorisation similaire, car l'expertise listait clairement les défauts et les responsables.
Attention toutefois : l'autorisation doit être votée avant l'assignation. Si le syndic agit sans autorisation, l'action est nulle (c'est une irrégularité de fond qui peut être invoquée par tout défendeur).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une résolution claire en assemblée générale : mentionnez explicitement le rapport d'expertise (date, nom de l'expert) et l'objet de l'action (« tous constructeurs, sous-traitants et assureurs visés par le rapport »). Évitez les formules trop vagues comme « tous responsables » sans référence à un document.
- Vérifiez que le rapport d'expertise est complet : avant de voter, le conseil syndical doit s'assurer que l'expert a bien identifié tous les intervenants. Si des noms manquent, demandez un complément d'expertise.
- Conservez les procès-verbaux d'assemblée générale : ils constituent la preuve de l'autorisation. En cas de contestation, vous devrez les produire en justice.
- Ne limitez pas l'autorisation sans raison : si l'assemblée générale décide de ne poursuivre que certains constructeurs, elle doit le préciser. Sinon, le syndic peut assigner tous les intervenants de l'expertise.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2003 s'inscrit dans une tendance libérale de la Cour de cassation concernant les pouvoirs du syndic. Déjà, dans un arrêt du 28 mars 2000 (n° 98-10.415), la Cour avait jugé que l'autorisation donnée au syndic d'agir en justice n'a pas à être spéciale pour chaque acte de procédure : une autorisation générale pour une action déterminée suffit.
À l'inverse, la Cour a censuré des autorisations trop vagues qui ne précisaient même pas l'objet du litige (Civ. 3e, 12 juillet 2000, n° 98-22.080). Ainsi, une résolution disant « le syndic est autorisé à agir en justice pour tout litige concernant la copropriété » serait trop imprécise. La distinction est fine : il faut un objet déterminé (les désordres d'un rapport d'expertise) mais pas nécessairement une liste nominative de défendeurs.
Depuis 2003, la jurisprudence est constante. Les tribunaux vérifient que l'autorisation est suffisamment circonscrite dans son objet, mais ils n'imposent pas de citer chaque nom. Cette souplesse permet aux copropriétés de gagner du temps et d'éviter des frais inutiles.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ pratique :
- L'assemblée générale doit-elle citer tous les noms des constructeurs dans la résolution ? Non, un renvoi au rapport d'expertise suffit.
- Que faire si le syndic a déjà assigné sans autorisation ? Il faut régulariser en faisant voter une autorisation rétroactive par l'assemblée générale, mais attention : certains juges peuvent considérer que la nullité est déjà acquise.
- Puis-je contester l'action en justice si mon nom n'est pas dans l'autorisation ? Non, si vous êtes identifié dans le rapport d'expertise mentionné, l'autorisation vous vise.
- Le syndic peut-il assigner des personnes non listées dans l'expertise ? Non, l'autorisation est limitée aux personnes identifiées dans le rapport.
- Quels délais pour agir ? L'action en responsabilité contre les constructeurs se prescrit par 10 ans à compter de la réception des travaux (article 1792-4-3 du Code civil). Ne tardez pas.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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