Décision de référence : cc • N° 73-12.466 • 1974-04-17 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Cognin, une petite commune savoyarde. Vous avez signé un bail d'un an avec un locataire, mais à l'échéance, vous découvrez que l'ancien exploitant n'a jamais vraiment quitté les lieux. Il continue d'y travailler, comme si de rien n'était. Vous voulez l'expulser. Le juge des référés peut-il vous donner raison rapidement ?
Cette question, que se posent chaque jour des propriétaires et des locataires, a trouvé une réponse claire dans un arrêt de la Cour de cassation du 17 avril 1974 (n° 73-12.466). La haute juridiction a posé un principe essentiel : le juge des référés, saisi d'une demande d'expulsion contre un locataire commercial dont le bail d'un an est expiré, ne peut, sans trancher une contestation sérieuse, écarter le caractère simulé du bail et du congé, alors qu'il est soutenu que le locataire précédent n'a jamais cessé d'exploiter le fonds de commerce.
Dit autrement : quand la réalité derrière les papiers est contestée, le juge des référés doit se déclarer incompétent. Il ne peut pas expulser quelqu'un sur la base d'un bail et d'un congé que l'on prétend faux, sans que le tribunal du fond n'ait d'abord vérifié si c'est vrai ou non. Cette décision, rendue il y a près de 50 ans, reste d'une actualité brûlante pour les baux commerciaux de courte durée, notamment dans les zones touristiques comme Aix-les-Bains où les locations saisonnières sont fréquentes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Cognin, en Savoie. La société propriétaire d'un local commercial consent un bail d'une durée d'un an à demoiselle X, devenue par la suite épouse KORCAZ. Le bail prend fin à la suite d'un congé délivré par la société propriétaire le 30 novembre. Jusque-là, tout semble normal : un bail d'un an, un congé, le locataire doit partir.
Mais voilà : l'épouse KORCAZ ne quitte pas les lieux. Le propriétaire saisit alors le juge des référés pour obtenir son expulsion. La cour d'appel retient la compétence du juge des référés en déclarant que KORCAZ ne s'est pas opposé au congé et ne bénéficie pas du statut des baux commerciaux (le statut qui protège les commerçants contre une expulsion sans motif grave).
L'affaire rebondit devant la Cour de cassation. KORCAZ soutient que le bail consenti à demoiselle X était un bail simulé : en réalité, l'ancien locataire – probablement son mari ou elle-même sous une autre identité – n'avait jamais cessé d'exploiter le fonds de commerce dans les lieux. Le bail d'un an et le congé n'auraient été qu'une mascarade pour tenter de se débarrasser d'un occupant de fait qui, en réalité, bénéficiait du statut des baux commerciaux. Bref, une contestation sérieuse.
La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Elle estime qu'en statuant ainsi, alors que KORCAZ faisait valoir que le bail consenti à demoiselle X était simulé et que le locataire précédent n'avait jamais cessé d'exploiter, la cour d'appel a tranché une contestation sérieuse – ce que le juge des référés n'a pas le droit de faire. Le juge des référés est un juge de l'urgence et de l'évidence, pas un juge du fond chargé de démêler des situations complexes.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut d'abord connaître le rôle du juge des référés. Le référé est une procédure rapide, destinée à prendre des mesures provisoires quand l'urgence est démontrée et qu'il n'y a pas de contestation sérieuse (article 808 du Code de procédure civile, aujourd'hui article 834). Autrement dit, le juge des référés ne peut pas trancher un litige complexe. Il ne peut que constater une situation claire et prendre les mesures qui s'imposent.
Dans notre affaire, la cour d'appel avait considéré que KORCAZ ne s'opposait pas au congé et ne remplissait pas les conditions du statut des baux commerciaux (articles L. 145-1 et suivants du Code de commerce). Mais la Cour de cassation rappelle que la question de savoir si le bail d'un an était simulé – c'est-à-dire s'il cachait en réalité une location verbale ou un maintien dans les lieux de l'ancien exploitant – est une contestation sérieuse. Le juge des référés ne peut pas l'écarter d'un revers de main.
Pourquoi ? Parce que si le bail d'un an était effectivement simulé, alors le congé donné à l'issue de ce bail pourrait être lui-même fictif. Et si le locataire précédent n'a jamais cessé d'exploiter, cela signifie que le bail initial (antérieur au bail d'un an) s'est peut-être tacitement prolongé, conférant au locataire le bénéfice du statut des baux commerciaux. Dans ce cas, l'expulsion serait impossible sans un motif grave, comme le non-paiement des loyers ou un manquement à ses obligations.
La Cour de cassation ne dit pas que la simulation est avérée. Elle dit que le juge des référés n'a pas le pouvoir de le décider. C'est au tribunal de grande instance (aujourd'hui tribunal judiciaire) de trancher cette question de fond. Cette décision est donc une confirmation de la répartition des compétences entre le juge des référés et le juge du fond. Elle protège les occupants contre des expulsions précipitées fondées sur des documents dont la sincérité est contestée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : si vous louez un local commercial pour une courte durée (un an ou moins) et qu'à l'échéance, vous constatez que l'ancien locataire est toujours dans les lieux, ne comptez pas sur le juge des référés pour l'expulser rapidement, surtout si celui-ci conteste la validité du bail ou du congé. Vous devrez d'abord engager une action au fond pour faire reconnaître la simulation ou la nullité du bail. Exemple chiffré : à Aix-les-Bains, un propriétaire a loué un local à un commerçant pour un an, mais l'ancien exploitant (le vendeur du fonds) est resté. Le nouveau locataire n'a jamais réellement exploité. Le propriétaire a voulu l'expulser en référé. Le juge a refusé, renvoyant au fond. Résultat : 18 mois de procédure et 15 000 € de frais d'avocat.
Pour le locataire occupant : si vous êtes dans les lieux après l'expiration d'un bail d'un an et que le propriétaire vous assigne en référé pour expulsion, vous pouvez contester en invoquant la simulation. Montrez que vous (ou un précédent exploitant) n'avez jamais cessé d'exploiter le fonds. Le juge des référés devra se déclarer incompétent et renvoyer l'affaire au fond. Cela vous donne du temps pour organiser votre défense ou négocier un nouveau bail. Attention : vous devez apporter des preuves (factures, témoignages, extrait Kbis, etc.) de votre exploitation continue.
Pour l'acquéreur d'un fonds de commerce : vérifiez toujours qui exploite réellement les lieux au moment de l'achat. Un bail d'un an signé avec un nouveau locataire peut cacher une situation de fait. Exigez une attestation de non-occupation de l'ancien exploitant. Si vous achetez un fonds à Cognin, par exemple, demandez à visiter le local à l'improviste. Si l'ancien propriétaire y est encore, méfiez-vous.
Pour le copropriétaire : si un local commercial de votre copropriété est loué pour une courte durée et que l'occupant refuse de partir, sachez que le syndic ne peut pas agir en référé si la réalité de l'occupation est contestée. Il faudra une décision du tribunal judiciaire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un état des lieux contradictoire à l'entrée et à la sortie : avec photos datées, signatures des deux parties, et mention de l'identité de la personne physique qui exploite. Cela permet de prouver qui est réellement dans les lieux.
- Exigez un justificatif d'exploitation régulière : pour tout bail commercial, demandez au locataire de fournir un extrait Kbis, un justificatif de domiciliation, et des factures d'électricité ou de téléphone à son nom. Vérifiez que le fonds est bien exploité personnellement par le preneur.
- Évitez les baux d'un an renouvelables tacitement : sauf raison impérieuse (saisonnalité, travaux), préférez un bail de 9 ans conforme au statut des baux commerciaux. Un bail d'un an peut être requalifié en bail commercial classique si le locataire prouve qu'il exploite depuis plus de deux ans.
- Consultez un avocat avant de signifier un congé : un congé mal rédigé ou fondé sur un bail contestable peut vous exposer à une action en requalification et à des dommages-intérêts pour procédure abusive. À Cognin comme ailleurs, mieux vaut prévenir que guérir.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La solution de 1974 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt de la Cour de cassation du 13 février 2008 (n° 06-21.432), les juges ont rappelé que le juge des référés ne peut ordonner l'expulsion d'un locataire commercial que si l'obligation de quitter les lieux n'est pas sérieusement contestable. Si le locataire invoque un droit au renouvellement ou une simulation, le juge des référés doit se déclarer incompétent.
Plus récemment, la jurisprudence a évolué sur la notion de contestation sérieuse. Les tribunaux sont devenus plus stricts : la simple allégation de simulation ne suffit pas, il faut des éléments concrets (commencement de preuve). Mais le principe reste le même : dès que l'existence du droit à l'expulsion est douteuse, le référé n'est pas la voie adaptée.
Cette tendance est favorable aux occupants de bonne foi, mais elle impose aux propriétaires de sécuriser leurs baux dès la signature. Dans les régions touristiques comme la Savoie, où les baux saisonniers sont fréquents, la vigilance est de mise. La simulation est souvent invoquée par des locataires qui n'ont jamais réellement quitté les lieux. Les tribunaux du fond sont désormais habitués à ces litiges et exigent des preuves solides.
Checklist avant d'agir
Ce qu'il faut faire si vous êtes propriétaire et que le bail d'un an est expiré, mais l'ancien locataire est toujours dans les lieux :
- Vérifiez la réalité de l'exploitation : allez sur place, prenez des photos, interrogez les voisins. Rassemblez des preuves que l'ancien exploitant n'est plus là (ou qu'il est toujours là).
- Consultez un avocat spécialisé : il analysera si le bail d'un an est susceptible d'être requalifié ou contesté. Ne lancez pas seul une procédure en référé.
- Mettez en demeure l'occupant de justifier de son droit : par lettre recommandée avec accusé de réception, demandez-lui de prouver qu'il exploite personnellement le fonds. S'il ne répond pas, vous aurez un début de preuve.
- Assignez au fond si la situation est floue : le tribunal judiciaire est compétent pour trancher les questions de simulation. Préparez-vous à une procédure de 12 à 18 mois, avec des frais d'avocat de 2 000 à 5 000 € selon la complexité.
- Négociez une sortie amiable : parfois, une indemnité d'éviction ou une proposition de nouveau bail peut résoudre le conflit plus vite qu'un procès.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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