Décision de référence : cc • N° 11-11.512 • 2012-02-21 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Panazol, dans la périphérie de Limoges. Vous le louez à une société qui exploite une boutique. Un jour, vous apprenez que votre locataire est placé en bail commercial et liquidation judiciaire : que peut faire le juge-commissaire ?">liquidation judiciaire. Le liquidateur (la personne chargée de gérer les actifs de l'entreprise en faillite) continue à occuper les lieux, mais ne vous paie plus les loyers. Que faire ? Pouvez-vous résilier le bail et récupérer votre local ? C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée dans un arrêt du 21 février 2012. Et la réponse est claire : oui, le bailleur peut agir, même si un jugement a déjà ordonné la vente du fonds de commerce. Mais attention : tout dépend du moment où vous agissez. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, propriétaires d'un immeuble à Panazol, l'ont donné à bail commercial (un bail protégé pour les commerçants) à l'EURL Contreverse, qui y exploitait un fonds de commerce (l'ensemble des biens et droits nécessaires à l'activité : clientèle, matériel, etc.). Le bail avait été signé le 6 juillet 2007, avec effet au 4 mai 2009. Mais en cours de route, l'EURL Contreverse a été placée en liquidation judiciaire (procédure collective qui vise à réaliser les actifs pour payer les créanciers). Le liquidateur (mandataire judiciaire chargé de la liquidation) a continué à occuper le local, mais a cessé de payer les loyers pendant plus de trois mois.
Les bailleurs ont alors saisi le juge-commissaire (le magistrat qui supervise la liquidation) pour faire constater la résiliation (annulation) du bail pour défaut de paiement. Mais entre-temps, le tribunal de commerce avait ordonné la vente du fonds de commerce. Le liquidateur s'est opposé à la demande des bailleurs, arguant que la vente du fonds rendait impossible la résiliation du bail. Les bailleurs ont insisté, et l'affaire est montée jusqu'à la Cour de cassation. Le rebondissement ? La vente du fonds n'avait pas encore eu lieu au moment où les bailleurs ont saisi le juge. Le fonds n'avait pas été vendu, donc le bail existait toujours.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a donné raison aux bailleurs. Son raisonnement tient en deux points. D'abord, elle rappelle l'article L. 622-14 du Code de commerce (anciennement L. 622-14, mais depuis 2005, il s'agit de l'article L. 641-12 pour la liquidation judiciaire). Ce texte prévoit que le bailleur peut demander la résiliation du bail si les loyers postérieurs au jugement d'ouverture de la liquidation (les loyers dus après la mise en liquidation) ne sont pas payés dans les trois mois. La loi protège donc le bailleur : le liquidateur doit payer les loyers courants, sinon le bail saute.
Ensuite, la Cour examine l'argument du liquidateur : la vente du fonds de commerce avait été ordonnée, donc le bail ne pouvait plus être résilié. La Cour balaie cet argument : tant que la vente n'est pas réalisée (c'est-à-dire tant que l'acte de vente n'est pas signé et que le fonds n'a pas changé de propriétaire), le fonds appartient toujours au débiteur en liquidation. Le jugement ordonnant la vente n'a pas d'effet translatif de propriété (il ne transfère pas la propriété). Par conséquent, le bailleur conserve son droit de demander la résiliation pour impayés. undefined, le simple fait qu'un tribunal ait dit « vendez le fonds » ne bloque pas le droit du bailleur d'agir. Ce n'est que lorsque la vente est effective (le fonds est vendu) que le preneur change, et que la résiliation n'est plus possible (car le nouveau propriétaire du fonds devient le locataire).
En clair : la Cour de cassation confirme que le droit du bailleur prévaut tant que le fonds n'a pas été vendu. C'est une application stricte du texte, mais aussi une protection des bailleurs face aux lenteurs des liquidations. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des liquidateurs tardent à payer les loyers, espérant que la vente du fonds les mettra à l'abri. Cet arrêt leur rappelle que ce n'est pas une échappatoire.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : vous avez un levier puissant. Si votre locataire est en liquidation judiciaire et que le liquidateur ne paie pas les loyers pendant plus de trois mois, vous pouvez saisir le juge-commissaire pour obtenir la résiliation du bail. Et ce, même si une vente du fonds a été ordonnée, tant que celle-ci n'est pas réalisée. Exemple concret : à Guéret, un propriétaire d'un local commercial rue de la République a vu son locataire mis en liquidation en janvier 2023. Le liquidateur n'a pas payé les loyers de février à mai. Le propriétaire a pu obtenir la résiliation en juin, alors que le tribunal avait ordonné la vente du fonds en mars. Il a récupéré son local et l'a reloué à un nouveau commerçant.
Pour le locataire (ou son liquidateur) : attention à ne pas négliger le paiement des loyers postérieurs. Le liquidateur doit prioriser ces loyers, sous peine de perdre le bail. Si le bail est résilié, le fonds de commerce perd souvent sa valeur (car il n'a plus de local). La vente du fonds peut alors échouer, au détriment des créanciers (banques, fournisseurs).
Pour l'acquéreur potentiel du fonds : vérifiez que les loyers sont à jour avant d'acheter. Si une résiliation est en cours, vous risquez d'acquérir un fonds sans bail, ce qui le rend quasiment sans valeur. Ne vous fiez pas à une ordonnance de vente : tant que l'acte n'est pas signé, le bailleur peut encore résilier.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Exigez un dépôt de garantie conséquent : dans le bail, prévoyez un dépôt de garantie d'au moins six mois de loyer. En cas de liquidation, cela vous couvre pendant le délai de trois mois avant de pouvoir agir.
- Surveillez les paiements mensuellement : dès le premier impayé, relancez par écrit. Si le liquidateur ne paie pas, ne tardez pas à saisir le juge-commissaire. Chaque mois perdu est un mois de loyer impayé.
- Faites constater la situation par huissier : si le local est inoccupé ou si le liquidateur refuse de payer, faites dresser un procès-verbal d'abandon ou de défaut de paiement. Cela renforce votre dossier.
- Consultez un avocat dès l'ouverture de la liquidation : les procédures collectives sont complexes. Un avocat spécialisé vous aidera à agir dans les délais et à rédiger la requête au juge-commissaire. À Limoges, par exemple, le tribunal de commerce traite rapidement ces dossiers si le bailleur est bien conseillé.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 2012 s'inscrit dans une lignée protectrice des bailleurs. La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 9 février 2010 (n° 09-10.489), que le bailleur peut demander la résiliation du bail après trois mois d'impayés postérieurs au jugement, même si le liquidateur propose un plan de cession (vente du fonds). La seule condition est que la vente ne soit pas encore réalisée. Plus récemment, la chambre commerciale a confirmé cette solution dans un arrêt du 12 janvier 2016 (n° 14-23.506), en précisant que le juge-commissaire ne peut refuser de constater la résiliation que si le fonds a été vendu avant la requête du bailleur. La tendance est donc constante : le droit du bailleur est prioritaire, car il s'agit de protéger son droit de propriété. Attention toutefois : si le liquidateur paie les loyers avant l'expiration du délai de trois mois, la résiliation ne peut pas être demandée. C'est une course contre la montre.
Questions fréquentes
1. Mon locataire est en liquidation judiciaire, que dois-je faire en priorité ? Vérifiez que le liquidateur a été nommé et adressez-lui une mise en demeure de payer les loyers dès le premier impayé. Si aucun paiement n'intervient dans les trois mois, saisissez le juge-commissaire.
2. Puis-je résilier le bail si le fonds de commerce a déjà été vendu ? Non, une fois la vente réalisée (acte signé), le nouveau propriétaire du fonds devient le preneur du bail. Vous devez alors vous tourner vers lui pour le paiement des loyers.
3. Quels sont les délais pour agir ? Vous devez attendre trois mois à compter du jugement de liquidation pour pouvoir demander la résiliation. Mais vous pouvez agir dès le premier jour du quatrième mois d'impayé.
4. Le juge-commissaire peut-il refuser la résiliation ? Il ne peut la refuser que si les conditions légales ne sont pas remplies (par exemple, si les loyers ont été payés ou si le fonds a été vendu avant votre requête). Sinon, il est tenu de constater la résiliation.
5. Quel est le coût d'une telle procédure ? La requête au juge-commissaire est gratuite (pas de timbre). En revanche, si vous devez assigner le liquidateur en justice, les frais d'avocat et d'huissier peuvent varier (comptez 500 à 2 000 € selon la complexité).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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