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Indivision et bail commercial : un indivisaire peut-il agir seul en justice ?
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Indivision et bail commercial : un indivisaire peut-il agir seul en justice ?

📅 Décision du 24 mars 1993⚖️ Cour de cassation👁️ 24 vues📖 8 min de lecture

La Cour de cassation précise les conditions dans lesquelles un indivisaire peut agir seul en justice pour un bien indivis, notamment pour résilier un bail commercial. Décryptage pour les propriétaires et locataires.

Décision de référence : cc • N° 91-17.063 • 1993-03-24 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire à Pont-à-Mousson d'un local commercial avec votre frère et votre sœur, en indivision. Le locataire, qui y exploite un bar-discothèque, cause des nuisances sonores insupportables pour le voisinage. Vous voulez résilier le bail, mais votre sœur est en voyage à l'étranger et votre frère hésite. Pouvez-vous agir seul ? La question est cruciale : en indivision, chaque décision engageant le bien nécessite-t-elle l'accord unanime ? Cet arrêt de la Cour de cassation de 1993 apporte une réponse nuancée, qui dépend de la nature de l'acte et du mandat donné entre indivisaires.

Le droit de l'indivision (mécanisme où plusieurs personnes sont propriétaires ensemble d'un même bien) est souvent source de blocages. L'article 815-3 du Code civil, au cœur de cette décision, distingue les actes d'administration (gestion courante) des actes de disposition (vente, hypothèque). Mais où classer une action en justice pour résilier un bail ? Et que faire quand un coïndivisaire donne mandat aux autres ? Cette décision éclaire ces zones grises et protège ceux qui agissent pour préserver le bien.

Concrètement, la Cour valide qu'avec un mandat spécial, deux indivisaires sur trois peuvent agir seuls pour résilier un bail commercial, même pour des nuisances liées à une discothèque. Une solution pratique pour éviter l'immobilisme, mais qui exige des précautions. Décryptage.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1987, M. et Mme X sont propriétaires indivis d'un fonds de commerce à Nancy, comprenant un bar, un vidéo-club et une discothèque. Ils louent le local à la société Lausanne, qui y exploite un dancing. Très vite, les nuisances sonores et les troubles de voisinage se multiplient : riverains excédés, plaintes à la mairie, procès-verbaux. Les propriétaires décident d'agir : ils veulent la résiliation du bail et l'expulsion du locataire.

Mais voilà : ils ne sont que deux indivisaires sur trois. Le troisième, M. Y, est leur coïndivisaire mais n'a pas été associé à la procédure. Les propriétaires invoquent un mandat spécial que M. Y leur aurait donné pour agir en justice. Le locataire, lui, conteste la validité de ce mandat et soutient que l'action est irrecevable faute d'accord unanime des indivisaires.

La cour d'appel de Nancy donne raison aux propriétaires en 1991 : elle déclare l'action recevable, estimant que le mandat spécial était suffisant. La société Lausanne se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans cet arrêt du 24 mars 1993, rejette le pourvoi et confirme la décision des juges nancéiens. Elle considère que l'action en résiliation d'un bail commercial constitue un acte d'administration (gestion courante) pour lequel un mandat spécial donné à deux coïndivisaires suffit, sans nécessité d'un mandat général.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Pour comprendre, il faut plonger dans l'article 815-3 du Code civil, qui régit les pouvoirs des indivisaires. Ce texte distingue : les actes d'administration (comme la conclusion d'un bail) peuvent être accomplis par un indivisaire seul s'il a reçu un mandat spécial des autres ; les actes de disposition (comme la vente) exigent l'unanimité, sauf mandat spécial. La question était : une action en justice pour résilier un bail est-elle un acte d'administration ou de disposition ?

La Cour de cassation répond : c'est un acte d'administration, car elle vise à gérer le bien et à en préserver la valeur. En effet, résilier un bail pour nuisances évite une dépréciation du fonds et des poursuites des riverains. Dès lors, un mandat spécial donné par le coïndivisaire absent suffit. Ici, la cour d'appel avait constaté que M. Y avait donné mandat spécial aux deux autres indivisaires pour agir en justice. Ce mandat était explicite et écrit, ce qui a convaincu les juges.

Les arguments du locataire étaient solides : il invoquait le principe d'unanimité dans l'indivision (article 815-3 alinéa 1er). Mais la Cour a estimé que la résiliation d'un bail pour inexécution des obligations du locataire (ici, les nuisances) relevait de la gestion normale du bien. Elle a ainsi fait une application pragmatique du texte, confirmant une tendance jurisprudentielle antérieure : les juges privilégient l'efficacité de la gestion indivise, sans exiger un blocage systématique.

Notons que si l'acte avait été une vente du fonds ou une hypothèque, l'unanimité aurait été requise. Mais pour une action en justice visant à résilier un bail, la souplesse est de mise, à condition d'un mandat spécial valable. Une nuance importante : le mandat doit être spécial, c'est-à-dire donné pour cet acte précis, et non général. En pratique, un simple email ou un écrit mentionnant l'objet de l'action peut suffire, mais mieux vaut un acte plus formel pour éviter toute contestation.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire en indivision d'un bien loué, cette décision vous donne un outil précieux. Vous pouvez agir seul en justice pour résilier un bail si vous avez un mandat spécial des autres indivisaires. Exemple concret : à Nancy, vous êtes deux frères propriétaires d'un local commercial loué à une pizzeria. Le locataire ne paie plus son loyer depuis 6 mois. Vous voulez l'assigner en résiliation de bail. Votre frère, qui vit à l'étranger, vous donne par email son accord pour agir. Cet email constitue un mandat spécial valable, et vous pouvez intenter l'action seul.

Pour le locataire, attention : vous ne pouvez pas vous opposer à l'action en invoquant simplement l'absence d'un coïndivisaire. Si les propriétaires produisent un mandat, l'action est recevable. En revanche, si aucun mandat n'existe, vous pouvez contester la recevabilité. Mais la Cour de cassation a aussi jugé que l'action peut être régularisée en cours d'instance si les autres indivisaires interviennent volontairement ou donnent mandat après coup.

Pour les acquéreurs d'un bien indivis, soyez vigilants : vérifiez que tous les indivisaires sont d'accord sur la gestion du bien. Si vous achetez un bien en indivision, exigez un mandat spécial pour tout acte important. Et si vous êtes en indivision, n'hésitez pas à rédiger une convention d'indivision précisant les pouvoirs de chacun. Cela vous évitera des blocages.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez une convention d'indivision écrite. Dès le début de l'indivision (succession, achat commun), fixez les règles : qui gère le bien, quels actes nécessitent l'unanimité, et comment donner mandat. Cela clarifie les rôles et évite les conflits.
  • Obtenez un mandat spécial écrit pour chaque action en justice. Même si vous êtes en bons termes, un email, un courrier ou un mandat notarié est indispensable. Précisez l'objet exact : « résiliation du bail commercial du 1er janvier 2020 avec la société X pour impayés de loyers ». Un mandat général ne suffit pas.
  • Conservez toutes les preuves de l'accord des coïndivisaires. Gardez les emails, les courriers, les comptes rendus de réunion. En cas de contestation, ces documents feront foi. Pensez à les dater et à les signer électroniquement si possible.
  • Consultez un avocat avant d'agir seul. Si un coïndivisaire refuse de donner mandat ou est injoignable, un avocat pourra vous conseiller sur les solutions alternatives : assignation en référé pour obtenir l'autorisation du juge, ou action en partage pour sortir de l'indivision. Mieux vaut prévenir que guérir.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 1987 (Civ. 1re, 3 mars 1987, n°85-14.123), la Cour avait jugé qu'un indivisaire pouvait agir seul pour faire cesser un trouble de jouissance, sans mandat spécial, car il s'agissait d'un acte conservatoire (mesure urgente pour préserver le bien). Ici, la résiliation pour nuisances est aussi un acte conservatoire, ce qui explique la solution. En 2006 (Civ. 1re, 14 novembre 2006, n°04-18.550), la Cour a précisé que le mandat spécial doit être donné par tous les coïndivisaires, mais qu'il peut être tacite si les circonstances le justifient (par exemple, si l'un des indivisaires laisse les autres agir sans protester).

Depuis 1993, la tendance est à la souplesse : les juges privilégient l'intérêt de l'indivision et évitent les blocages. Toutefois, attention : pour les actes de disposition (vente, hypothèque), l'unanimité reste la règle, sauf mandat spécial exprès. En 2020, la réforme du droit des sûretés a renforcé les exigences de mandat pour les hypothèques. Cela montre que la distinction entre administration et disposition reste cruciale.

Points clés à retenir

  • Q : Puis-je agir seul en justice pour résilier un bail si je suis en indivision ?
    R : Oui, si vous avez un mandat spécial des autres indivisaires. Ce mandat doit être écrit et préciser l'objet de l'action.
  • Q : Que faire si un coïndivisaire refuse de donner mandat ?
    R : Vous pouvez saisir le juge en référé pour obtenir l'autorisation d'agir seul, ou demander le partage de l'indivision.
  • Q : Un mandat général suffit-il ?
    R : Non, il doit être spécial pour chaque acte. Un mandat général de gestion ne permet pas d'agir en justice.
  • Q : Puis-je régulariser l'action après l'avoir engagée sans mandat ?
    R : Oui, si les autres indivisaires interviennent volontairement ou donnent mandat en cours d'instance, l'action devient recevable.
  • Q : Cette règle s'applique-t-elle à tous les baux ?
    R : Oui, qu'il s'agisse d'un bail commercial, d'habitation ou rural. Mais pour un bail rural, des règles spécifiques existent (contrôle des structures).

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Questions fréquentes

Puis-je agir seul en justice pour résilier un bail si je suis en indivision ?

Oui, si vous avez un mandat spécial des autres indivisaires. Ce mandat doit être écrit et préciser l'objet de l'action, comme la résiliation du bail pour impayés ou nuisances.

Que faire si un coïndivisaire refuse de donner mandat ?

Vous pouvez saisir le juge en référé pour obtenir l'autorisation d'agir seul, ou demander le partage de l'indivision pour sortir de la situation de blocage.

Un mandat général suffit-il pour agir en justice ?

Non, il doit être spécial pour chaque acte. Un mandat général de gestion ne permet pas d'agir en justice, car il n'est pas assez précis.

Puis-je régulariser l'action après l'avoir engagée sans mandat ?

Oui, si les autres indivisaires interviennent volontairement ou donnent mandat en cours d'instance, l'action devient recevable rétroactivement.

Cette règle s'applique-t-elle à tous les baux ?

Oui, qu'il s'agisse d'un bail commercial, d'habitation ou rural. Mais pour un bail rural, des règles spécifiques existent, comme le contrôle des structures.

Informations juridiques

  • Numéro: 91-17.063
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 24 mars 1993

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire indivis souhaitant résilier un bail pour nuisances

Vous êtes propriétaire d'un local commercial à Nancy avec votre cousin. Le locataire y organise des soirées bruyantes qui gênent les voisins. Votre cousin, qui vit à Pont-à-Mousson, vous donne son accord par email pour engager une action en résiliation.

Application pratique:

L'email constitue un mandat spécial valable. Vous pouvez assigner le locataire en justice seul. Conservez l'email et, si possible, faites-le signer électroniquement. En cas de contestation, le juge vérifiera que le mandat est spécial et explicite.

2

Locataire contestant la recevabilité d'une action en résiliation

Vous êtes locataire d'un bar-discothèque à Nancy. Les propriétaires, trois indivisaires, vous assignent en résiliation pour nuisances. L'un des trois n'a pas été associé à la procédure.

Application pratique:

Vous pouvez soulever l'irrecevabilité de l'action si aucun mandat spécial n'est produit. Mais si les deux autres indivisaires justifient d'un mandat, l'action est recevable. Vérifiez les pièces du dossier : le mandat doit être écrit et spécial.

3

Acquéreur d'un bien en indivision

Vous achetez un immeuble à Pont-à-Mousson avec votre sœur. Vous voulez donner le bien en location. Pour éviter tout conflit, vous souhaitez savoir comment organiser la gestion.

Application pratique:

Rédigez une convention d'indivision précisant les pouvoirs de chacun. Pour les actes courants (bail, travaux d'entretien), prévoyez un mandat général. Pour les actes graves (vente, hypothèque), exigez l'unanimité. Cette convention vous évitera des blocages et des frais de justice.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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