Décision de référence : cc • N° 80-16.205 • 1982-10-12 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Thionville, rue de la République. Votre locataire, un fleuriste installé depuis quinze ans, reçoit un congé avec refus de renouvellement. Le bailleur y joint une offre d'indemnité d'éviction. Jusque-là, rien d'anormal. Mais deux ans plus tard, le locataire n'a toujours pas quitté les lieux, et le propriétaire saisit le tribunal pour faire constater la validité du congé. Le locataire, de son côté, demande enfin son indemnité. Le problème ? Le délai de prescription (le temps maximum pour agir en justice) est peut-être dépassé. C'est exactement la situation qu'a tranchée la Cour de cassation en 1982.
La question centrale : l'offre d'indemnité d'éviction incluse dans le congé peut-elle être dissociée du refus de renouvellement ? undefined, si le bailleur propose une indemnité mais que le locataire ne l'accepte pas, peut-on considérer que le congé est valable sans l'indemnité ? La réponse de la Cour de cassation est claire : non, les deux sont un tout indissociable. Cette décision, rendue il y a plus de quarante ans, reste une référence absolue en droit des baux commerciaux.
Concrètement, cette jurisprudence protège le locataire en évitant que le bailleur ne puisse se rétracter sur l'indemnité après coup. Mais elle a aussi des implications pratiques sur les délais de prescription, comme nous allons le voir. Que vous soyez propriétaire à Maizières-lès-Metz ou locataire à Nancy, cette décision vous concerne directement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un local commercial à Thionville, donne congé à son locataire, un commerçant de détail, en refusant le renouvellement du bail. Dans le congé, il inclut une offre d'indemnité d'éviction (la somme due au locataire pour le dédommager de perdre son fonds de commerce). Le locataire reste dans les lieux sans accepter ni refuser l'indemnité. Moins de deux ans après la date d'effet du congé, le propriétaire assigne le locataire en justice pour faire constater la validité du congé et obtenir son départ. Le locataire, de son côté, demande en cours d'instance le paiement de l'indemnité d'éviction.
Le bailleur conteste : selon lui, la demande d'indemnité est tardive car la prescription (le délai pour agir) est de deux ans à compter du congé. Il argue que l'offre d'indemnité dans le congé n'est pas une reconnaissance de dette, et que le locataire aurait dû réclamer son indemnité plus tôt. Le locataire répond que l'offre d'indemnité fait partie intégrante du congé et que l'assignation du propriétaire a interrompu la prescription.
La cour d'appel donne raison au locataire : elle juge que le refus de renouvellement et l'offre d'indemnité sont un tout, et que l'assignation du bailleur a interrompu la prescription. Le propriétaire se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi du bailleur. Elle confirme que le refus de renouvellement du bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial et l'offre d'indemnité d'éviction constituent un tout indissociable. En d'autres termes, le bailleur ne peut pas refuser de renouveler le bail sans offrir une indemnité (sauf exceptions, comme la faute grave du locataire). Et cette offre ne peut être retirée unilatéralement.
Le fondement légal ? L'article L. 145-58 du Code de commerce (anciennement article 10 du décret du 30 septembre 1953) prévoit que le bailleur qui refuse le renouvellement doit payer une indemnité d'éviction, sauf s'il justifie d'un motif grave et légitime. La Cour en déduit que l'offre d'indemnité est une condition de validité du congé. Sans offre valable, le congé est nul.
Mais ce qui est novateur ici, c'est le raisonnement sur la prescription. Le bailleur soutenait que la demande d'indemnité du locataire, formulée en cours d'instance, était prescrite car plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le congé. La Cour répond que l'assignation délivrée par le bailleur moins de deux ans après le congé a interrompu la prescription. Pourquoi ? Parce que cette assignation visait à faire constater la validité du congé, et que le congé inclut l'offre d'indemnité. Donc, en agissant sur le congé, le bailleur a aussi agi sur l'indemnité. La prescription a été interrompue pour l'ensemble.
undefined le bailleur ne peut pas jouer sur les deux tableaux : il ne peut pas à la fois refuser le renouvellement (avec offre d'indemnité) et ensuite faire traîner les choses pour que le locataire perde son droit à indemnité. Attention toutefois : cette solution suppose que l'assignation soit délivrée avant l'expiration du délai de prescription de deux ans. Passé ce délai, l'offre d'indemnité peut être caduque.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un avertissement : si vous refusez le renouvellement du bail, vous devez impérativement offrir une indemnité d'éviction dans le congé, et vous ne pouvez pas revenir dessus. De plus, si vous assignez le locataire pour faire valider le congé, vous interrompez la prescription pour l'indemnité. Ce qui signifie que le locataire pourra la réclamer même après deux ans, tant que l'instance est en cours. Exemple concret : à Maizières-lès-Metz, un propriétaire donne congé le 1er janvier 2023 avec offre d'indemnité. Le locataire reste. Le propriétaire assigne le 15 décembre 2024. Le locataire peut demander l'indemnité jusqu'à la fin du procès, même si la prescription de deux ans est dépassée.
Pour les locataires, c'est une protection essentielle. Vous n'avez pas à accepter ou refuser l'indemnité immédiatement. Le simple fait que le bailleur vous assigne (ou que vous l'assigniez) dans les deux ans suffit à préserver vos droits. undefined, c'est que si le bailleur ne vous assigne pas, vous devez agir vous-même dans les deux ans pour réclamer l'indemnité, sinon vous risquez de la perdre.
Pour les acquéreurs d'un local commercial, vérifiez bien si un congé a été délivré et si l'indemnité a été offerte. Une transaction peut être compromise si l'indemnité n'a pas été réglée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conseil n°1 : Rédigez le congé avec soin. L'offre d'indemnité doit être claire et chiffrée (même à titre provisionnel). Ne laissez pas de flou. Un congé sans offre d'indemnité ou avec une offre insuffisante peut être contesté.
- Conseil n°2 : Respectez les délais de prescription. Si vous êtes bailleur et que vous voulez contester le droit à indemnité du locataire, agissez dans les deux ans du congé. Si vous êtes locataire, réclamez votre indemnité dans les deux ans, ou assurez-vous que le bailleur vous assigne avant.
- Conseil n°3 : Pour le locataire, ne quittez pas les lieux sans avoir obtenu le paiement de l'indemnité. Vous pouvez rester dans les lieux jusqu'au paiement. Si le bailleur ne paie pas, vous pouvez obtenir une astreinte (une pénalité journalière).
- Conseil n°4 : En cas de litige, ne négligez pas la phase amiable. Une médiation peut permettre de fixer le montant de l'indemnité sans procès. Mais attention : la prescription continue de courir. Faites constater par écrit tout accord.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1982 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Elle a été confirmée à plusieurs reprises, notamment dans un arrêt du 11 janvier 1984 (n° 82-15.874) où la Cour a précisé que l'offre d'indemnité doit être réelle et sérieuse, c'est-à-dire correspondre à une estimation plausible du préjudice. Depuis, la jurisprudence a aussi précisé que l'indemnité d'éviction inclut la valeur du fonds de commerce, les frais de déménagement et de réinstallation, et même le préjudice moral éventuel.
Une évolution notable : la loi Pinel de 2014 a renforcé les droits du locataire en cas de refus de renouvellement, en imposant au bailleur de motiver son refus et en augmentant les cas où l'indemnité est due. Mais le principe de l'indissociabilité reste inchangé.
En tendance, les tribunaux sont protecteurs du locataire commercial, considéré comme la partie faible. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des bailleurs tentaient de contourner l'obligation d'indemnité en donnant un congé sans offre, espérant que le locataire parte sans réclamer. La jurisprudence les a toujours déboutés.
Questions fréquentes
Le bailleur peut-il refuser le renouvellement sans offrir d'indemnité ? Oui, mais seulement en cas de faute grave du locataire (ex. : défaut d'entretien, sous-location interdite). Sinon, l'offre d'indemnité est obligatoire.
Quel est le délai pour réclamer l'indemnité d'éviction ? Le locataire dispose de deux ans à compter du congé pour agir en justice. Mais si le bailleur l'assigne avant ce délai, la prescription est interrompue.
Que faire si le bailleur ne paie pas l'indemnité ? Le locataire peut rester dans les lieux jusqu'au paiement. Il peut aussi saisir le juge pour obtenir une astreinte.
Puis-je céder mon bail après un congé avec refus de renouvellement ? Non, car le bail prend fin à la date d'effet du congé. En revanche, vous pouvez céder votre droit à l'indemnité d'éviction.
L'indemnité d'éviction est-elle imposable ? Oui, en principe, elle est soumise à l'impôt sur le revenu (dans la catégorie des bénéfices industriels et commerciaux). Des abattements existent pour les petites entreprises.
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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