Décision de référence : cc • N° 77-13.211 • 1978-12-19 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une jolie villa à Mougins, avec une piscine et un jardin soigné. Un jour, votre voisin, que vous croisez souvent, vous annonce qu'il souhaite faire borné la limite entre vos terrains. Jusque-là, rien d'anormal. Mais voilà : ce voisin est aussi copropriétaire de votre propre bornage-terrain-preuve-propriete-cassation-1977" class="internal-link" title="Bornage de terrain : une Cour d'appel ne peut pas rejeter une demande sans preuve de propriété">parcelle, car vous avez hérité ensemble d'une partie du terrain il y a des années. Vous vous dites : « Peut-il vraiment agir en bornage contre moi alors qu'il est coïndivisaire de mon bien ? ». C'est précisément la question que la Cour de cassation a tranchée en 1978, dans un arrêt qui reste une référence pour tous les propriétaires, surtout ceux du ressort de Grasse où les copropriétés et les indivisions sont fréquentes. Cette décision, bien que datée, est toujours d'actualité et répond à une interrogation pratique : le bornage-terrain-preuve-propriete-cassation-1977" class="internal-link" title="Bornage de terrain : une Cour d'appel ne peut pas rejeter une demande sans preuve de propriété">bornage est-il possible entre deux fonds dont l'un est en indivision et l'autre en propriété privative ? La réponse est oui, et nous allons voir pourquoi.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire se déroule à Villeneuve-lès-Avignon, mais elle pourrait tout aussi bien se passer à Grasse ou à Mougins. M. X est propriétaire privatif d'une parcelle cadastrée section AT n°... Sa parcelle est contiguë d'une autre parcelle, elle-même en indivision entre plusieurs personnes, dont M. X lui-même. En effet, M. X est l'un des coïndivisaires de la parcelle voisine. Un désaccord surgit sur la limite exacte entre les deux fonds. M. X décide alors d'assigner les autres coïndivisaires en bornage-amiable-angle-modification-juge" class="internal-link" title="Bornage amiable : quand le juge ne peut pas modifier l'angle convenu">bornage. Ceux-ci contestent la recevabilité de l'action : selon eux, M. X ne peut pas agir en bornage contre eux puisqu'il est lui-même coïndivisaire de la parcelle voisine. Ils estiment que l'action en bornage suppose que les deux fonds appartiennent à des propriétaires distincts et qu'en l'espèce, M. X est à la fois propriétaire privatif de l'un et coïndivisaire de l'autre. La cour d'appel donne raison à M. X et ordonne le bornage. Les coïndivisaires se pourvoient en cassation. La Cour de cassation rejette leur pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Elle considère que l'action en bornage est recevable, car M. X agit en tant que propriétaire privatif de son fonds contre les autres indivisaires du fonds voisin, et non contre lui-même. Peu importe qu'il soit aussi coïndivisaire de l'autre parcelle : l'action est dirigée contre les autres membres de l'indivision, et non contre sa propre qualité de propriétaire. undefined le bornage peut être demandé même si l'une des parcelles est en indivision et que le demandeur en fait partie.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 646 du Code civil, qui dispose que « tout propriétaire peut obliger son voisin au bornage de leurs propriétés contiguës ». Ce texte est le fondement légal de l'action en bornage. Il ne précise pas que les propriétés doivent appartenir à des personnes distinctes ; il suffit qu'elles soient contiguës et que le demandeur soit propriétaire de l'une d'elles. La Cour rejette l'argument des indivisaires selon lequel le bornage suppose des fonds appartenant à des propriétaires différents. Elle explique que M. X, en tant que propriétaire privatif de sa parcelle, a le droit de faire borné la limite avec la parcelle voisine, même s'il en est coïndivisaire. L'action est dirigée contre les autres indivisaires, qui sont ses voisins au sens de l'article 646. Ce raisonnement est logique : le bornage vise à fixer la limite entre deux fonds, indépendamment de la personne du propriétaire. Si M. X ne pouvait pas agir, il serait impossible de déterminer la limite, ce qui serait contraire à l'intérêt général de la propriété. La Cour confirme ainsi une jurisprudence antérieure favorable à une interprétation large de l'article 646. undefined, les juges privilégient l'utilité pratique du bornage plutôt qu'une lecture stricte des conditions de fond. Attention toutefois : la décision ne dit pas que l'action est recevable si le demandeur est le seul propriétaire des deux fonds (ce serait alors un bornage entre ses propres biens, inutile). Ici, l'indivision crée une distinction juridique entre les coïndivisaires, ce qui justifie l'action.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes, notamment pour les propriétaires du ressort de Grasse, où les terrains sont souvent morcelés et les indivisions fréquentes. Si vous êtes propriétaire privatif d'un bien contigu à un bien en indivision (par exemple, une maison à Mougins jouxtant un terrain familial en indivision), vous pouvez demander le bornage sans que les autres indivisaires puissent vous opposer votre qualité de coïndivisaire. Pour les acquéreurs : avant d'acheter un terrain, vérifiez si la parcelle voisine est en indivision. Si oui, sachez que vous pourrez ultérieurement en demander le bornage si nécessaire. Pour les locataires : en tant que locataire, vous n'avez pas qualité pour agir en bornage, mais votre bailleur (propriétaire) peut le faire, même si le terrain voisin est en indivision et qu'il en est coïndivisaire. Pour les copropriétaires : dans une copropriété, le bornage peut concerner les parties communes ou privatives ; cette jurisprudence s'applique surtout aux indivisions successorales ou conventionnelles. Exemple concret : à Grasse, un propriétaire d'un terrain constructible (valeur 150 000 €) souhaite le bornage avec la parcelle voisine en indivision. Le coût d'un bornage amiable est d'environ 1 500 € (géomètre + avocat), tandis qu'un bornage judiciaire peut coûter 5 000 à 10 000 €. Cette décision vous évite un refus de recevabilité qui vous obligerait à passer par une action plus complexe (comme une action en revendication). Si vous êtes dans cette situation, vous devez agir rapidement : l'action en bornage est imprescriptible (vous pouvez la faire à tout moment), mais mieux vaut fixer les limites avant une construction ou une vente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites réaliser un bornage amiable dès l'acquisition : Avant d'acheter un terrain, demandez au vendeur de fournir un procès-verbal de bornage signé par les voisins. Cela évite les contestations ultérieures. Le coût (environ 1 000 €) est négligeable par rapport aux frais d'un procès.
- En cas d'indivision, formalisez un accord écrit : Si vous êtes en indivision avec un voisin, convenez à l'amiable des limites de chaque propriété. Un géomètre peut établir un document qui servira de preuve. Cela évite que l'un des coïndivisaires ne conteste le bornage plus tard.
- Conservez tous les documents relatifs à votre propriété : Acte de vente, cadastre, plans, photos aériennes anciennes. En cas de litige, ces éléments peuvent démontrer la possession ou l'état des lieux. À Mougins, par exemple, des photos de 1950 peuvent révéler une haie qui servait de limite.
- Consultez un avocat spécialisé dès les premières tensions : Un simple échange de courriers peut dégénérer. Une consultation de 30 minutes (45 € chez Maître Zakine) peut vous orienter vers une solution amiable et vous éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1978 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation favorable à la recevabilité de l'action en bornage. On peut citer un arrêt du 13 mars 1973 (n° 71-14.278) qui admettait déjà le bornage entre un propriétaire et un indivisaire. Plus récemment, la Cour a confirmé cette position dans un arrêt du 10 mai 2012 (n° 11-17.134), en précisant que l'action en bornage est ouverte à tout propriétaire, même si le fonds voisin appartient à une personne morale dont il est membre. La tendance est donc à une interprétation large de l'article 646, afin de favoriser la sécurité juridique des limites de propriété. undefined, c'est que le bornage judiciaire peut être demandé même en l'absence de contestation : il suffit que les propriétaires ne parviennent pas à s'entendre. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des coïndivisaires refusaient le bornage par simple mauvaise foi. Cette jurisprudence les prive d'un argument de procédure inefficace. Pour l'avenir, les tribunaux continueront d'appliquer cette règle, mais attention : le bornage ne résout pas les questions de propriété (qui est propriétaire de quoi), il ne fait que matérialiser la limite. Si le titre de propriété est contesté, il faudra une action en revendication.
Points clés à retenir
- Puis-je demander le bornage si je suis coïndivisaire du terrain voisin ? Oui, à condition que vous soyez propriétaire privatif de l'autre parcelle. L'action est recevable contre les autres indivisaires.
- Faut-il attraire tous les indivisaires ? Oui, l'action doit être dirigée contre tous les coïndivisaires pour être efficace. Si l'un d'eux est omis, le bornage pourrait être contesté.
- Quel est le délai pour agir ? L'action en bornage est imprescriptible : vous pouvez la faire à tout moment. Mais il est conseillé d'agir dès que possible pour éviter une construction ou une prescription acquisitive.
- Quel est le coût ? Un bornage amiable coûte environ 1 500 € (géomètre + avocat). Un bornage judiciaire peut aller de 5 000 à 10 000 € selon la complexité.
- Que faire si mon voisin refuse le bornage ? Vous pouvez l'assigner en justice. La décision de 1978 vous protège contre l'argument de l'irrecevabilité basé sur l'indivision.
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