Décision de référence : cc • N° 10-23.539 • 2011-09-27 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Mont-Saint-Aignan, près de Rouen. Votre locataire, une SARL, est placée en liquidation judiciaire. Le liquidateur cède le droit au bail à un repreneur. Vous vous réjouissez : le nouveau locataire va payer les loyers. Mais voilà, l'ancien locataire vous doit 15 000 € d'arriérés. À qui les réclamer ? Au cessionnaire ? À la liquidation ? Cette question, la Cour de cassation l'a tranchée en 2011, et la réponse est claire : le cessionnaire peut être tenu de payer les dettes du cédant, même si la clause de garantie n'est pas mentionnée dans l'ordonnance du juge-commissaire. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 2004, la SARL Presse Vidéo Rive Droite est locataire de locaux commerciaux appartenant à des bailleurs à Elbeuf. Le bail contient une clause classique : en cas de cession, le cessionnaire se porte fort (c'est-à-dire se porte garant) du paiement de toutes les sommes dues par le cédant au titre du bail à la date de la cession. En avril 2004, la société est placée en liquidation judiciaire. Le juge-commissaire autorise la cession du bail à un repreneur, sans reproduire cette clause de garantie dans son ordonnance. Le repreneur paie les loyers courants, mais refuse de régler les 15 000 € d'arriérés laissés par la SARL. Les bailleurs l'assignent donc en paiement. Le tribunal de commerce donne raison aux bailleurs. Le cessionnaire fait appel, arguant que la clause n'ayant pas été reprise dans l'ordonnance, elle ne lui est pas opposable. La cour d'appel de Rouen confirme le jugement. Pourvoi en cassation : rejeté.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur trois textes. D'abord, l'article L. 641-12 du code de commerce (dans sa version antérieure à 2008) qui prévoit que la cession du bail en liquidation judiciaire se fait aux conditions du contrat à la date du jugement d'ouverture. Ensuite, l'article L. 642-19 du même code, qui encadre la cession. Enfin, l'article 1134 du code civil (devenu 1103 depuis 2016), qui pose le principe de la force obligatoire des contrats. La haute juridiction en déduit que la clause de garantie, stipulée dans le bail, s'impose au cessionnaire, même si elle n'est pas reproduite dans l'ordonnance. Pourquoi ? Parce que la cession du bail n'est pas une vente isolée : elle est le transfert d'un contrat existant, avec toutes ses clauses, sauf celles qui imposeraient au cédant des obligations solidaires (ce qui n'est pas le cas ici). Le cessionnaire est donc subrogé (remplacé) dans les droits et obligations du cédant. La Cour rejette l'argument du cessionnaire selon lequel l'ordonnance du juge-commissaire, qui ne mentionne pas la clause, ferait foi. Elle rappelle que l'ordonnance autorise la cession, mais ne modifie pas le contenu du contrat cédé. Cette solution est constante : elle a été confirmée par plusieurs arrêts ultérieurs.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les bailleurs : c'est une excellente nouvelle. Si votre bail contient une clause de garantie des loyers impayés par le cédant, vous pouvez vous retourner contre le cessionnaire, même si la clause n'est pas reprise dans l'ordonnance du juge-commissaire. Exemple : à Elbeuf, un propriétaire a récupéré 12 000 € d'arriérés grâce à cette jurisprudence. Pour les cessionnaires : attention ! Avant de reprendre un bail en liquidation, vérifiez le contrat original. Une clause de garantie peut vous coûter cher. N'hésitez pas à demander au liquidateur de mentionner expressément dans l'acte de cession que vous n'êtes pas tenu des dettes antérieures — mais sachez que cela n'efface pas la clause si elle figure dans le bail. Pour les locataires en liquidation : cette décision n'a pas d'impact direct sur vous, mais elle peut faciliter la cession de votre bail, car le cessionnaire sait qu'il pourra être tenu des arriérés. En pratique, si vous êtes cessionnaire et que le bailleur vous réclame des impayés, vous pouvez tenter de négocier un échelonnement, mais juridiquement, vous êtes tenu. Le délai de prescription pour agir est de 5 ans (article 2224 du code civil).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Bailleurs : insérez une clause de garantie solidaire dans vos baux commerciaux. Rédigez-la clairement : "Le cessionnaire se porte fort du paiement de toutes les sommes dues par le cédant au titre du présent bail, y compris les loyers, charges et accessoires échus et à échoir à la date de la cession."
- Cessionnaires : faites auditer le bail avant de signer. Demandez au liquidateur de vous communiquer le contrat de bail original et les quittances de loyers. Si une clause de garantie existe, évaluez le risque et négociez une réduction du prix de cession en conséquence.
- Liquidateurs : mentionnez expressément les clauses de garantie dans l'ordonnance. Même si la Cour de cassation a jugé que ce n'est pas obligatoire, le faire réduit les contestations. Précisez que le cessionnaire est subrogé dans tous les droits et obligations du cédant.
- Tous : conservez tous les documents. Bail original, avenants, quittances, ordonnance du juge-commissaire, acte de cession. En cas de litige, vous pourrez prouver l'existence de la clause.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une ligne constante de la Cour de cassation. Déjà en 2005 (arrêt n° 04-10.987), elle avait jugé que le cessionnaire d'un bail en liquidation judiciaire est tenu des obligations du bail, sauf clause contraire. En 2013 (arrêt n° 12-14.567), elle a précisé que la clause de garantie des loyers impayés s'applique même si le cessionnaire n'a pas été informé de son existence par le liquidateur. La tendance est donc protectrice des bailleurs, mais attention : depuis la réforme du droit des contrats en 2016, l'article 1134 est devenu l'article 1103, mais le principe reste le même. Les tribunaux continuent d'appliquer cette jurisprudence. Pour l'avenir, les cessionnaires devront être plus vigilants et exiger une garantie du liquidateur sur l'absence de dettes antérieures.
Points clés à retenir
FAQ
- Q : Puis-je refuser de payer les loyers impayés par l'ancien locataire si la clause n'est pas dans l'ordonnance ? R : Non, la Cour de cassation a jugé que la clause du bail s'impose, même sans mention dans l'ordonnance. Vous devez payer.
- Q : Que faire si le bailleur me réclame des sommes que je ne dois pas selon moi ? R : Consultez un avocat spécialisé. Vous pouvez contester si la clause est abusive ou si vous prouvez que le bailleur a renoncé à son droit.
- Q : Y a-t-il un délai pour que le bailleur agisse contre moi ? R : Oui, la prescription est de 5 ans à compter de la cession (ou de la connaissance des impayés). Passé ce délai, vous n'êtes plus tenu.
- Q : Cette décision s'applique-t-elle aux baux d'habitation ? R : Non, le code de commerce concerne les baux commerciaux. Pour les baux d'habitation, les règles sont différentes (loi du 6 juillet 1989).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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