Décision de référence : cc • N° 09-13.075 • 2010-06-02 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes locataire d'un local commercial à Juan-les-Pins. Votre bailleur vous délivre un congé (résiliation du bail) pour le 1er janvier 2003. Vous estimez ce congé abusif et voulez le contester. Où allez-vous ? Au tribunal de grande instance (aujourd'hui tribunal judiciaire), compétent pour les baux commerciaux ? Ou devant le juge des loyers commerciaux, qui statue sur les loyers ? Dans le feu de l'action, votre avocat saisit le juge des loyers commerciaux. Mais ce juge n'est pas compétent pour annuler un congé. Résultat : il se déclare incompétent. Mais entre-temps, le délai de deux ans pour agir est-il écoulé ? C'est exactement la question posée dans cette affaire. La Cour de cassation a tranché : même devant un juge incompétent, l'assignation interrompt le délai pour agir. Une décision qui sauve bien des locataires.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un local commercial à Juan-les-Pins, donne à bail à la SCI Clev. Le 29 juin 2002, il délivre un congé (acte par lequel le bailleur met fin au bail) à la société locataire, avec effet au 1er janvier 2003. Le locataire conteste ce congé : selon lui, il est nul (sans effet) car le bail s'est renouvelé automatiquement à son échéance. Pour défendre ses droits, la SCI Clev assigne le bailleur devant le juge des loyers commerciaux, pensant que ce juge peut statuer sur la validité du congé.
Seulement voilà : le juge des loyers commerciaux n'est compétent que pour les litiges relatifs au montant du loyer, pas pour annuler un congé. Il se déclare donc incompétent. Le locataire se tourne alors vers le tribunal de grande instance (TGI), compétent en matière de baux commerciaux. Mais le délai de deux ans prévu par l'article L. 145-9 du Code de commerce (dans sa version avant la loi du 4 août 2008) pour contester le congé est-il toujours ouvert ? Le bailleur argue que non : l'assignation devant un juge incompétent n'aurait pas interrompu le délai. Le locataire, lui, soutient que oui : il a agi en justice dans les deux ans, même si c'était devant la mauvaise juridiction.
Le tribunal de grande instance de Grasse donne raison au bailleur : il juge que le congé est valable et que le bail a pris fin. La SCI Clev interjette appel (conteste le jugement). La cour d'appel d'Aix-en-Provence infirme (annule) le jugement : elle considère que l'assignation devant le juge incompétent a bien interrompu le délai. Le bailleur se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans son arrêt du 2 juin 2010, rejette le pourvoi et confirme la solution : l'assignation donnée même devant un juge incompétent interrompt le délai pour agir.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige réside dans l'interprétation de l'article 2246 du Code civil (ancien article 2246, devenu 2246 depuis la réforme de 2008). Ce texte dispose que « la citation en justice, même devant un juge incompétent, interrompt la prescription » (c'est-à-dire le délai pour agir). La question était de savoir si cette règle générale s'applique au délai spécial de deux ans prévu par l'article L. 145-9 du Code de commerce pour contester un congé dans les baux commerciaux.
Le bailleur soutenait que ce délai de deux ans est un délai préfix (un délai butoir qui ne peut être ni interrompu ni suspendu), et non une prescription soumise aux règles classiques. Il invoquait une jurisprudence antérieure qui distinguait les délais de prescription (qui peuvent être interrompus) des délais de forclusion (qui ne le peuvent pas). Mais la Cour de cassation rejette cette analyse. Elle affirme que « les dispositions générales de l'article 2246 du code civil sont applicables à tous les délais pour agir et à tous les cas d'incompétence ». Autrement dit, peu importe que le délai soit qualifié de prescription ou de forclusion : dès lors qu'une assignation est délivrée dans le délai, même devant un juge incompétent, le délai est interrompu.
La Cour précise que cette règle s'applique « à tous les délais pour agir », sans exception. Elle écarte donc la distinction subtile entre prescription et forclusion, au profit d'une règle simple et protectrice pour le justiciable. Le raisonnement est pragmatique : un justiciable qui agit en justice ne doit pas être pénalisé parce qu'il s'est trompé de juridiction. La cour d'appel avait déjà retenu cette solution, et la Cour de cassation la valide.
Cette décision est une confirmation d'une jurisprudence antérieure (par exemple, Cass. 1ère civ., 19 février 2002, n° 00-10.832) mais elle l'étend explicitement aux baux commerciaux. Elle marque une évolution vers une uniformisation des règles d'interruption, au bénéfice de la sécurité juridique des plaideurs.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le locataire commercial : si vous recevez un congé de votre bailleur et que vous voulez le contester, vous avez deux ans pour agir (sous l'empire de l'ancien article L. 145-9). Si vous assignez par erreur le mauvais juge (par exemple le juge des loyers commerciaux au lieu du tribunal judiciaire), votre assignation interrompt le délai. Vous pouvez ensuite réassigner devant le bon tribunal dans le délai restant. Exemple concret : à Mougins, un locataire reçoit un congé le 1er mars 2023. Il assigne le 15 février 2025 devant le juge des loyers commerciaux, qui se déclare incompétent. Le délai de deux ans expirait le 1er mars 2025. Grâce à l'interruption le 15 février, le délai est interrompu et repart à zéro après la décision d'incompétence. Le locataire a donc jusqu'au 15 février 2025 + le délai légal (généralement 2 ans) pour saisir le bon tribunal. Une bouffée d'air.
Pour le bailleur : soyez vigilant. Si vous délivrez un congé, le locataire peut contester même devant un juge incompétent. Ne comptez pas sur une erreur de procédure pour gagner du temps. Vous devez vous défendre au fond.
Pour l'acquéreur d'un fonds de commerce : si vous achetez un fonds avec un bail en cours, assurez-vous que les délais de contestation de congé sont bien clos. Un locataire qui a assigné même devant un juge incompétent peut encore faire valoir ses droits.
Pour le copropriétaire d'un local commercial : si votre copropriété donne à bail commercial, et qu'un congé est contesté, la décision vous protège contre les erreurs de procédure. Vous pouvez défendre vos intérêts sans crainte de forclusion prématurée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Identifiez le bon tribunal dès le départ. Pour un bail commercial, le tribunal compétent est le tribunal judiciaire (ancien TGI). Pour un litige de loyer, c'est le juge des loyers commerciaux. En cas de doute, consultez un avocat avant d'assigner.
- Agissez vite. Le délai de deux ans court à compter de la notification du congé. Même si vous vous trompez de juge, une assignation rapide interrompt le délai. Ne tardez pas.
- Conservez toutes les preuves de votre assignation. La date de l'assignation est cruciale pour prouver l'interruption. Gardez le récépissé du greffe ou l'acte d'huissier.
- Faites-vous assister par un avocat spécialisé. Un professionnel connaît les subtilités procédurales. À Juan-les-Pins comme à Mougins, les avocats en droit commercial sont rompus à ces questions. L'investissement d'une consultation (environ 150 €) peut vous éviter une forclusion.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 19 février 2002 (n° 00-10.832), que l'assignation devant un juge incompétent interrompt la prescription, même si le délai est qualifié de forclusion. L'arrêt de 2010 confirme et étend cette solution aux baux commerciaux. Une autre décision, Cass. 3e civ., 12 juillet 2006, n° 05-15.392, avait appliqué la même règle au délai de prescription de l'action en bornage. La tendance est donc constante : les juges privilégient l'accès au juge plutôt que la rigueur procédurale.
Depuis la réforme de 2008, l'article 2246 a été maintenu dans les mêmes termes. La jurisprudence reste d'actualité. Toutefois, attention : si le délai est qualifié par la loi de « délai préfix » (comme le délai de trois mois pour contester un licenciement devant le conseil de prud'hommes), l'interruption n'est pas toujours possible. Il faut vérifier la nature du délai. Pour les baux commerciaux, l'article L. 145-9 a été modifié en 2008 : le délai de deux ans a été remplacé par un délai de deux ans à compter de la notification du congé, mais la règle de l'interruption reste applicable.
Questions fréquentes
- Que faire si j'ai assigné devant le mauvais tribunal et que le délai est expiré ? Vérifiez si l'assignation a interrompu le délai. Si oui, vous avez un nouveau délai pour saisir le bon tribunal. Consultez un avocat rapidement.
- Le délai de deux ans est-il toujours en vigueur ? Oui, pour les baux conclus avant le 1er janvier 2009, l'ancien article L. 145-9 s'applique. Pour les baux postérieurs, le délai est toujours de deux ans, mais les règles de computation ont été clarifiées.
- Puis-je contester un congé après deux ans si j'ai assigné un juge incompétent ? Oui, à condition que l'assignation ait été délivrée dans les deux ans. Elle interrompt le délai, et vous pouvez réassigner dans le nouveau délai.
- Quel est le coût d'une assignation ? Les frais d'huissier et de greffe varient entre 50 et 150 €. Mais les honoraires d'avocat pour une procédure complète peuvent aller de 1 500 à 5 000 € selon la complexité.
- Cette décision s'applique-t-elle aux autres types de baux ? Oui, le principe est général : tout délai pour agir peut être interrompu par une assignation devant un juge incompétent, sauf si la loi en dispose autrement.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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