Décision de référence : cc • N° 70-12.605 • 1971-12-07 • Consulter la décision →
Un agent immobilier a trouvé un acquéreur pour un bien rural situé à Avion. Les parties étaient d'accord sur les conditions de la vente. Cependant, la SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Établissement Rural) est intervenue, et le fermier exploitant a menacé d'exercer son droit de préemption. La vente n'a pas abouti. L'agent a réclamé sa commission. La Cour de cassation a dû décider si la commission était due, dans une décision du 7 décembre 1971 qui reste d'actualité pour tout propriétaire bailleur ou vendeur d'un bien rural.
Cette décision, rendue par la Cour de cassation le 7 décembre 1971, répond à une question pratique : l'agent immobilier a-t-il droit à sa commission lorsqu'une vente n'aboutit pas en raison d'un événement extérieur, comme l'intervention de la SAFER ou le refus du fermier de lever son droit de préemption ? Spoiler : oui, à condition que les parties aient été d'accord sur les conditions de la vente.
Mais attention, tout dépend de la notification au fermier. Si vous ne lui avez pas notifié la vente, vous risquez de perdre votre commission. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Desplat, agent immobilier, se voit confier par un propriétaire la vente d'un bien rural. Il trouve un acquéreur, un agriculteur prêt à acheter. Les deux parties tombent d'accord sur le prix et les conditions. Mais voilà : le bien est exploité par un fermier, qui bénéficie d'un droit de préemption (droit de racheter le bien en priorité). De plus, la SAFER, qui a un droit de préemption subsidiaire (droit de rachat si le fermier renonce), s'intéresse aussi au dossier.
Le fermier refuse d'exercer son droit de préemption. La SAFER, elle, intervient et la vente n'aboutit pas. L'agent immobilier, estimant avoir fait son travail, réclame sa commission au vendeur. Les juges du fond (tribunal de première instance, puis cour d'appel) lui donnent tort : ils estiment que la vente était subordonnée à la renonciation préalable du fermier, et que celle-ci n'étant pas intervenue, la commission n'était pas due.
M. Desplat se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Toulouse. Pourquoi ? Parce que les juges du fond n'ont pas recherché si la vente avait été notifiée au fermier. Or, c'est là le point crucial : si la notification a eu lieu, le fermier a eu la possibilité d'exercer son droit de préemption. S'il renonce, la vente peut se réaliser. Mais si la notification n'a pas eu lieu, le droit de préemption n'est pas purgé (éliminé) et la vente est conditionnelle.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 796 du Code rural (aujourd'hui codifié à l'article L412-1 et suivants du Code rural et de la pêche maritime) qui régit le droit de préemption du fermier. Ce texte impose que le propriétaire notifie au fermier son intention de vendre, avec le prix et les conditions. Le fermier a alors un délai pour exercer son droit de préemption. S'il ne le fait pas, la vente peut avoir lieu librement.
En l'espèce, les juges du fond ont débouté l'agent en se fondant sur le fait que l'acquéreur avait subordonné l'achat à la renonciation préalable du fermier. Mais la Cour de cassation leur reproche de ne pas avoir vérifié si la vente avait été notifiée au fermier. Autrement dit, si la notification avait été faite, le fermier avait eu l'occasion de se positionner. Son refus de lever son droit de préemption n'empêchait pas la vente : au contraire, il levait l'obstacle. La condition était donc réalisée, et la commission due.
Ce que peu de gens savent, c'est que la Cour de cassation distingue ici entre l'accord sur la chose et le prix (qui rend la vente parfaite entre les parties) et les conditions suspensives (comme la purge du droit de préemption). Si les parties sont d'accord, l'agent a droit à sa commission, même si la vente échoue ensuite pour une raison extérieure. En clair, le vendeur ne peut pas se retrancher derrière l'échec de la vente pour refuser de payer l'agent, si celui-ci a accompli sa mission de mise en relation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Si vous vendez un bien rural loué, vous devez notifier la vente à votre fermier par lettre recommandée avec accusé de réception, en précisant le prix et les conditions. Sans cette notification, le droit de préemption n'est pas purgé, et toute vente est fragile. Si vous faites appel à un agent immobilier, vous lui devez sa commission dès que vous acceptez l'offre d'un acquéreur, même si la vente échoue ensuite du fait du fermier ou de la SAFER. En pratique, si la notification a été effectuée, le propriétaire peut être tenu de payer la commission même si la SAFER préempte.
Pour l'acquéreur : Si vous achetez un bien rural, assurez-vous que le droit de préemption a été purgé. Demandez une copie de la notification au fermier. Sinon, vous risquez de vous retrouver dans une situation où la vente est annulée, et vous aurez peut-être engagé des frais (diagnostics, notaire) inutiles.
Pour l'agent immobilier : Cette décision vous protège : vous avez droit à votre commission dès lors que vous avez mis en relation un vendeur et un acquéreur qui se sont accordés sur les conditions. Mais pour être sûr, faites signer un mandat de vente précisant que la commission est due dès l'accord, et conseillez à votre client vendeur de notifier le fermier immédiatement.
Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où des agents se sont vu refuser leur commission parce que la notification n'avait pas été faite. Résultat : procédure longue et incertaine. Mieux vaut prévenir.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Notifiez le fermier dès que possible : Dès que vous avez une offre d'achat, notifiez-la à votre fermier par LRAR (lettre recommandée avec accusé de réception) en respectant le délai légal d'un mois minimum pour qu'il exerce son droit de préemption.
- Faites signer un mandat écrit à votre agent : Le mandat doit préciser que la commission est due dès la réalisation de la condition suspensive liée au droit de préemption, et non pas seulement à la signature de l'acte authentique.
- Vérifiez les droits de la SAFER : Renseignez-vous auprès de la SAFER locale (ex : SAFER Nord-Pas-de-Calais) pour savoir si elle entend exercer son droit de préemption subsidiaire. Une renonciation écrite de sa part sécurise la vente.
- Consultez un avocat spécialisé : Avant de signer un compromis de vente sur un bien rural, faites vérifier par un professionnel que toutes les formalités de préemption sont respectées. Cela vous évitera des mois de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1971 s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours protégé le droit à commission de l'agent immobilier lorsque le mandat a été exécuté. Dans un arrêt du 10 janvier 1973 (n°71-13.524), elle a jugé que la commission est due même si la vente échoue par la faute du vendeur. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé que l'agent a droit à sa commission dès la signature du compromis, sauf condition suspensive non réalisée (Civ. 1ère, 12 juin 2013, n°12-18.746).
La tendance est donc claire : les tribunaux sont favorables aux agents immobiliers lorsque leur mandat a été exécuté.

